‹ Portraits intimes (volume 5)Chapitre 15 sur 37 · M. JULES CLARETIE · texte numérisé non relu

M. JULES CLARETIE

surprenantes, les souvenirs, les anecdotes coulent de ses lèvres. C'est un flot intarissable et où il est très agréable de se rafraîchir. M. Claretie n'a pas la verve méridionale d'un Gambetta ou d'un Clovis Hugues, il narre d'une voix discrète et sans timbre, avec des gestes menus; il s'exprime en termes mesurés. Mais ùe vous y fiez point ! Une ironie traîtresse perce en ses discours. Il a des sourires qui égratignent et, par instants, une énergie très forte luit en ses yeux. Cet homme, qui a longtemps passé pour un faible, est à certains égards plus ferme qu'un roc. C'est le fer peint en roseau. Il n'en agit qu'à sa tête... • Il le fit et fit bien », selon le précepte de La Fontaine.

Oui ! M. Claretie a vu naître et mourir des milliers de personnages sur ce théâtre qu'on nomme la vie parisienne. Il aime à évoquer l'époque lointaine de ses débuts. Il arrivait de Limoges, son diplôme de bachelier en poche, l'escarcelle vide, mais décidé à monter à l'assaut de la renommée. Il s'était fait donner des lettres de recommandation pour Charles Monselet et pour Jules Janin. Il leur exposa avec une chaleur communicative ses rêves de succès.

€ Ah! jeune homme, lui dit Monselet, que de copie dans votre avenir ! »

Et Jules Janin lui donna ce conseil : « Ayez un bel enterrement », ce qui signifiait : « Ne soyez pas malhonnête et n'excitez pas la haine ». M. Claretie a justifié l'oracle des deux prophètes. Il aura un très bel enterrement. Il est sympathique à tout le monde — sauf à deux ou trois dramaturges atteints du délire des persécutions. Et il est, avec Th. Gautier, Sarcey et Dumas père, l'écrivain de France qui a couché le plus grand nombre de lignes sur le papier. Dès l'âge le plus tendre il se jetait dans une production effrénée. A seize ans, il publiait une œuvre d'imagination, le Rocher des fiancés, qui débutait ainsi : « Attaqué par une maladie de

langueur, je voyageais il y a quelques années.,. » Quelques années! la jeunesse aime à se vieillir!... Il composa son premier grand roman dans des circonstances mémorables. L'éditeur Dentu avait commandé à la comtesse Dash un volume qui devait être intitulé : Une Drôlesse. Au dernier moment la comtesse eut un scrupule et exigea que le titre fût changé. Mais Dentu avait déjà préparé ses prospectus, ses affiches, il résolut de passer outre et il demanda à tous les échos un littérateur de bonne volonté, qui consentît à lui brocher en un mois les trois cents pages dont il avait besoin. Jules Claretie se présenta, il se mit à la besogne; au bout de deux semaines le manuscrit était achevé et la Drôlesse sous presse. Et Dentu, émerveillé de cette promptitude, se jura de ne pas perdre de vue le nouveau venu.

De cette historiette, ne concluez pas, je vous prfe, que l'auteur du Prince Zilah soit un improvisateur. C'est une légende contre laquelle il n'a cessé de protester. Claretie produit beaucoup parce qu'il travaille beaucoup, non parce qu'il travaille vite. Il lime, au contraire, il rature. Les feuillets verts, où il écrit ses chroniques, les feuillets blancs, où il échafaude ses pièces, sont surchargés d'annotations, de renvois, de béquets. S'il en avait le loisir, il recommencerait ses ouvrages sur épreuves, ainsi que faisait Balzac. Et il regrette de ne pouvoir s'accorder ce plaisir et retoucher certaines pages, qu'il voudrait plus pures et plus serrées. Mais essayez donc de ciseler vos phrases, quand mille besognes diverses vous talonnent : la lecture des manuscrits, la surveillance des répétitions et la correspondance particulière ! . . .

« Pourquoi, lui demandais-je, ne prenez-vous pas avec vous un secrétaire, un garçon sérieux, dévoué, et qui vous inspire une entière confiance? »

Il poussa un grand soupir.

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