‹ Portraits intimes (volume 5)Chapitre 16 sur 37 · M. JULES CLARETIE W · texte numérisé non relu

M. JULES CLARETIE W

« D'abord je vous prierai de m'indiquer ce phénix, à supposer qu'il existe. Et puis, voyez- vous, les letlreï^ que j'ai à écrire roulent sur des matières trop délicates. Un mot imprudent pourrait m'exposer aux pïres désagréments et — ce qui est plus grave — coûter clier à la Comédie. On n'est jamais mieux servi que par soi-même... »

... Nous nous levons de table, nous entrons dans le cabinet de travail. Il est garni de dessins originnux, de curieuses estampes. Voici le portrait de Victor Hugo sur son lit de mort, crayonné par Clairin et le pn>(il de Lamartine par de Rudder... M. Claretie est accouJé à la cheminée, et, en attendant que Tinfaillible Mairrt lui crie : « Ne bougeons plus! » il continue de suivre le fil de ses souvenirs. Quelqu'un met sur le tapis la prochaine élection académique. Nous l'interrog-eons sur les fameuses visites. Comment s'accomplit cefte formalité traditionnelle? Pour qui est-elle le pluîs pénible, pour celui qui reçoit ou celui qui est recul

€ Elle ne l'est pour personne, nous dit-il. Nos ninurs sont adoucies. Royer-Collard a emporté dans la toMd>e son humeur acariâtre. »

Lorsque Claretie entreprit sa tournée, il frappa t*ïiiL d'abord à la porte de Renan. Le philosophe l'accin-illit avec des transports affectueux. Il le serra dans ses bras et s'écria, sur le ton de la plus vive douleur :

« Hélas! Weiss se présente, c'est moi qui ai mis on avant sa candidature. Je ne puis me dispenser de voler pour lui!... »

L'entretien s'acheva; et, quand Renan, au bout iTun quart d'heure, reconduisit Claretie, il lui saisit ile nouveau les mains :

« Ma foi, dit-il, je ne sais pas décidément si c esl pour lui ou pour vous que je voterai ! »

Claretie fut élu. Mais le plus piquant c'est qu nuf vacance s'étant produite, Weiss, encouragé par Chi-

retie, se présenta à nouveau ; et Claretie, rencontrant Renan dans un couloir et lui demandant son appui pour leur ami commun, Renan lui repartit, avec désinvolture :

« Vous vous êtes fait l'avocat de Weiss, mon cher confrère; il ne saurait en avoir un meilleur. Je ne m'en occupe plus... »

Renan était la cordialité et l'indifférence mêmes. Et d'ailleurs il considérait que les démêlés des Quarante ont une impoi*tance bien médiocre, si on les considère du haut de la voie lactée !...

L'immortel qui se montra le moins cordial fut un célèbre auteur dramatique, qui n'avait certes pas à 6e plaindre de l'administrateur de la Comédie-Française. Il eut des égards, tout juste ce qu'il fallait pour n'être pas impoli. Et, comme on lui demandait la raison de son étrange froideur, .il laissa tomber cette parole admirable :

< Je n'ai aucune obligation à Claretie. Il ne reprend que celles de mes pièces qui ont du succès ! ! »

... Comme nous regagnons la gare avec notre amphitryon qui a voulu nous reconduire, la conversation prend un tour mélancolique. M. Jules Claretie est écœuré des vilenies, des lâchetés qui s'accomplissent dans le monde du théâtre, si brillant quand on l'aperçoit de loin, en réalité si misérable. Mais il les juge «ans amertume, en observateur à qui la pratique de la vie a enseigné l'indulgence :

Ce sont vices unis à Thumaine nature.

A quoi sert de se fâcher? Le sage écoute sa conscience et méprise tout le reste. Je suppose que M. Claretie en est arrivé à ce degré de philosophie. Il a, dans sa propre maison, des ennemis qui le déchirent; il leur oppose une inaltérable courtoisie : c'est le moyen le

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