M. JULES CLARETIE M
plus sûr de les désarmer. Et puis, la vengeance répugne à ce galant homme dont Tâme est pleine de bonté. Il a fallu, depuis dix ans, qu'elle fût profondi^ment généreuse pour ne pas s'aigrir. Ajoutons qnt M. Claretie n'a pas le droit de se plaindre de la destinée ; il est heureux. Mais il a gagné la félicité dont il jouit par un labeur opiniâtre.
« Tout ce que je possède, nous dit-il, je l'ai acquis par les lettres ; ma plume a été mon seul gagne-pain . , . *
Il y a quelque fierté dans ce mot — une fierté létritime. M. Claretie est resté fidèle à sa devise, qui devn^ih être celle de tous ses confrères : Liber libro. La liberté par le livre, l'indépendance par le travail.
Le logis de M. Paul Bourget est sévèrement gardé- L'auteur de Cosmopolis a horreur des banalités de Tinterview, et il a pris de rigoureuses mesures pour s'en. préserver. 11 occupe le second étage d'un hôtel de larue Barbey-de-Jouy, non loin de la maison qu'habitait son maître Hippolyte Taine. Il a toujours afïectionné ce quartier paisible, recherché le voisinage des grands jardins endormis, où l'on respire comme une atmosphère de paix provinciale. Quel est le jeune homme de lettres qui n'ait franchi le seuil de son ancien appartement de la rue Monsieur? C'était un coin tout intime, propice aux méditations et aux entretiens discrets. La lumière du soleil y pénétrait adoucie à travers des vitraux d'église; d'épais tapis, de sombres tentures y étouffaient le bruit des voix et des pas. La nouvelle demeure de M. Bourget est plus vaste et plus claire. Il y règne le même recueillement. Et pour y être reçu, il faut montrer patte blanche. Je ne saurais vous peindre l'angoisse du concierge à qui j'ai remisma carte, tout à l'heure. Il la tournait et la retournait, partagé entre le regret de me désobliger et l'évident.
o4 PORTRAITS INTIMES
désir de m'éconduire. Il appelle sa femme; et tous deux délibèrent ;
« A-t-on donné la consigne? Pouvons-nous laisser monter?
— Je prends tout sur moi, dis-je à l'honorable Cerbère. Vous ne serez pas réprimandés... »
Me voici dans la place. M. Bourget m'accueille avec la plus charmante cordialité. Je ne l'avais pas vu depuis quelques années; il n'a nullement vieilli. C'est à peine si deux ou trois cheveux blancs se laissent devinerau-dessus des tempes ; il a quarante-quatre ans, il en paraît trente-cinq; les écoliers de Cambridge, entraînés aux exercices physiques, n'ont pas la taille plus svelte et le corps plus dégagé que cet écrivain, qui demeure dix heures par jour courbé sur sa table de travail. Il m'a fait entrer dans son salon, plein de livres, de statuettes, de tableaux rapportés d'Italie; j'y admire une douloureuse tète de Christ, chef-d'œuvre d'un primitif inconnu, et dont l'expression est poignante et presque moderne. Au mur, de nombreux portraits, avec dédicaces; les vieux amis de Bourget sont là : Coppée, Richepin, Bouchor, Maupassant... Un large bureau, des fauteuils anglais de forme basse en maroquin et en bois poli, des étoffes et des coussins d'Orient, des tapisseries anciennes complètent la décoration de cette pièce qui est élégante sans vaine recherche d'excentricité.
Le vrai Bourget n'est pas le Bourget de la légende. Il ne fait point blanchir son linge à Londres et porte des vêtements de coupe normale — quoique distinguée. Il mène une existence très laborieuse et très simple, et ne mêle pas de mots anglais à ses discours. C'est un causeur merveilleusement souple et substantiel. Son érudition, qui est immense, s'exprime sans pédanterie avec un agrément infini. Ce savant, ce philosophe a des nerfs de femme ; il saisit les nuances du
sentiment, comme il comprend les subtilités de la pensée. Ces deux aspects de sa nature se retrauvent dans les traits de sa personne physique. L'œil de Bourget est aigu; sa voix est plutôt fuyante; elle a par moments des inflexions câlines, je dirais même enfantines; il semble qu'elle enveloppe les idées, qu'elle en caresse le contour, pour s'en mieux pénétrer et n'en rien perdre...
... Donc M. Bourget m'a ouvert, une fois de plus, les trésors de son esprit ; il s'est prêté de la meilleure grâce à satisfaire ma curiosité.
Je l'interroge sur son roman d'hier, Idylle tragique. Il en a puisé l'idée première dans un conte antique de M. Jules Lemaître, l'histoire de Nisus et d'Euryale, qui tuent l'amazone Camille, dont ils sont l'un et l'autre épris, parce qu'ils craignent que leur amitié ne succombe en cette rivalité amoureuse. M. Bourget a transporté, dans un milieu contemporain, cette situation ; il l'a légèrement transformée. Supposons que Camille ait été la maîtresse de Nisus, et que Nisus l'ait abandonnée, et que quelques années plus tard elle rencontre Euryale sur son chemin; elle se fera aimer d'Euryale; elle excitera sa jalousie contre Nisus; les deux amis arriveront à se haïr, et ainsi la vengeance de Camille sera consommée. C'est à peu près le scénario d'Idylle tragique. Mais, dans cette ténébreuse machination, Camille est un monstre. M. Bourget a eu pitié d'elle : il a admis que son cœur se laissât attendrir par Euryale; il a changé la cruelle amazone en une femme faible et passionnée. Il a voulu mettre aux prises l'amour et l'amitié, et étudier ce dernier sentiment qui n'a pas jusqu'ici éveillé suffisamment l'attention des psychologues. On a écrit peu de livres sur l'amitié. Et pourtant que d'analyses délicates comporte cet état d'âme : l'attachement désintéressé de deux hommes ; un dévouement réciproque et fraternel
qui s'affirme dans toutes les circonstances de la vie. ' Il n'est rien de plus pur, de plus noble — et de plus rare. M. Bourget s'est appliqué à noter les conditions de ce phénomène et les lois qui le régissent. Il ne s'est pas borné à cette unique étude ; il y a joint d'autres épisodes qui fortifient l'intérêt dramatique de l'ouvrage.
Ace propos, M. Bourget m'expose le dessein qu'il a entrepris en écrivant Cosmopolis et poursuivi avec Idylle tragique. Il s'attache à unir ensemble deux genres qui sont presque toujours cultivés isolément, le roman de mœurs et le roman d'analyse... Le roman de mœurs est une pâture destinée à la foule; le roman de pure analyse ne plaît guère qu'aux raffinés. En les superposant, on peut produire des œuvres complexes, très humaines et très vivantes. Car enfin nous voyons autour de nous que l'action et la pensée se heurtent sans cesse. Pourquoi séparer des éléments qui, dans la réalité, sont confondus ?
Je demande à M. Bourget s'il a rencontré quelque part un « cas » semblable à celui de ses héros, l'exemple d'une amitié assez forte pour lutter contre l'amour.
« Non, pas avant de publier mon livre, me dit-il, mais depuis qu'il a paru, j'ai reçu sept ou huit lettres renfermant des aveux touchants. Plusieurs lecteurs inconnus se sont retrouvés dans mon histoire et ils me racontent leurs misères. »
Ces confessions sont-elles sincères? Il convient de les accueillir avec une extrême circonscription. Il y a tant de personnes dont l'imagination est troublée l Et puis elles sollicitent une réponse; et c'est une façon ingénieuse d'obtenir un autographe.
L'écrivain ô/ldylle tragique va-t-il enfin se reposer? N'est-il pas las de courir le monde? Consentira-t-il à devenir tout à fait Parisien? Il n'est pas encore près
de s'y résigner. Il doit prochainement s'embarquer pour le Japon où il demeurera une année entière; il en rapportera un volume dont les chapitres s'imprimeront simultanément dans le Herald et dans la Revue des Deux Mondes, Ce pays très vieux et très neuf le tente; il veut l'examiner à loisir.
< Ne supposez pas que j'aie jamais voyagé par désœuvrement. J'y goûte parfois un plaisir très vif, mais j'obéis surtout à une nécessité professionnelle. Taine m'a bien souvent répété : « Un artiste qui veut se « développer doit s'arracher tous les ans, pendant « quelques mois, à son centre habituel d'occupation ». Je me suis conformé à ses conseils et j'en ai tiré profit. Après Mensonge^ j'eus peur de répéter la même œuvre, je m'enfuis, j'amassai un grand nombre d'impressions nouvelles. Et ces impressions se sont peu à peu cristallisées. Elles sont aujourd'hui très nettes, et je les retrouve dès que j'en ai besoin. Par exemple, j'ai vécu assez longtemps à côté des Italiens et des Anglais pour les posséder profondément. Si je mets en scène une belle dame florentine, ou un étudiant d'Oxford, ces personnages se présentent du premier coup à mon esprit avec leur physionomie définitive. Je sais d'eux tout ce qu'il en faut savoir, leur origine, leur éducation, les influences ataviques et sociales qu'ils ont subies. Je vais droit au but, je supprime les tâtonnements. Or, ce sont les voyages, les indications que j'y ai prises, qui me procurent cette certitude. >
Mais il ne suffit pas de traverser un pays pour le connaître. Il est nécessaire d'y retourner souvent, de lentement s'en imprégner. Ainsi, M. Bourget n'oserait pas composer un roman sur l'Amérique. Il y a éprouvé des sensations extrêmement violentes et diverses, et dont le bouillonnement n'est pas encore apaisé. Au début, il soufTrit d'une sorte de malaise et de découragement. Il était perdu dans cette fournaise, il désespérait
de comprendre ces hommes d'une autre race qui le froissaient par leur excès de vitalité et lui inspiraient un peu d'effroi. Peu à peu, il s'exalta au contact de ces énergies, il fut gagné par une ivresse particulière qu'on pourrait appeler la griserie de Vaction ; il pénétra le génie américain qui est, par essence, le triomphe de l'effort individuel. Et il admira cette vigueur morale invincible, cette volonté aux ressorts toujours tendus, par où s'affirment ceux que nous nommons avec dédain les Yankees. Nous avons tort de médire des Yankees ! Nous devrions tâcher de leur ressembler et secouer cette veulerie, cette indifférence générale qui sont la maladie des peuples vieillis.
« Quelle est votre méthode de travail? Vous astreignez-vous à un labeur quotidien et régulier? »
M. Bourget éprouve quelque répugnance à parler si copieusement de lui-même. Mais, sur ce point, ses éclaircissements me sont inutiles ; les confidences de ses amis de jeunesse m'ont suffisamment édifié. L'un d'eux me rappelait, l'autre jour, ce que furent ces années si dures et si fécondes. Bourget perchait alors en un modeste grenier de la rue Guy-de-la-Brosse. Il assurait sa subsistance en donnant des répétitions de philosophie à de futurs bacheliers ; on l'apercevait de temps à autre dans les cénacles du quartier latin et en particulier aux Hydropathes d'Emile Goudeau. Il y fréquentait modérément, car il s'imposait un régime spécial qu'aucune puissance humaine ne l'eût contraint à enfreindre. Il vénérait Balzac; que dis-je! il l'idolâtrait... Il modelait ses mœurs sur les siennes. Nous avons tous connu, aux heures de l'adolescence, ces accès de fétichisme... Donc, ayant lu que Balzac écrivait ses livres pendant la nuit, Bourget ne crut pouvoir mieux faire que de suivre cet exemple. Il se couchait tous les soirs à huit heures. A trois heures du matin, la sonnerie de son réveil le tirait des bras de
Morphée. Il avalait le bol de café noir, préparé depuis la veille, et déposé sur la table; il se ruait à la besogne. Il a consigné dans un passage d'Edel les souvenirs de ces veilles laborieuses :
Un, deux, trois... Oui, c'est bien trois heures .. Dans la nuit Qu*il est plaintif, ce cri de l'heure qui s'enfuit!. .
Quelquefois une troupe irrévérente et joyeuse envahissait la cellule de Bourget. Les trois mousquetaires, Jean Richepin, Raoul Ponchon, Maurice Bouchor lui demandaient l'hospitalité. 11 arriva que Jean Richepin ayant « eu des mots > avec son propriétaire, dut s'installer chez lui pendant quinze jours. Pour ménager son unique habit, qui menaçait ruine, il se drapait d'un rideau de damas rouge. Et c'est dans cet appareil somptueux et sommaire qu'il recevait ses créanciers. Mais Bowrget avait l'esprit trap plein de chimères pour s'occuper du ménage. A de certains matins, la chère était maigre, et Richepin s'en plaignait amèrement. 11 s'en plaignait noblement, aussi, car dans sa détresse, il s'adressait à la Muse :
Malgré le chocolat trop raffiné du Carme, J'ai fait un déjeuner très faible chez Bourget, Il n'avait pas de vin! Et plein d'un sourd vacarme Comme mon estomac, noyé d'eau, s'insurgeait, Je me suis rappelé, du profond de mon jeûne, Un quatrain de Kheyam, le poète persan.
Je passe quelques vers... Richepin s' apitoyant d'après le sage Kheyam, sur la mélancolie des grands monts, dont la cime se couvre de neige, concluait :
Et j'ai maudit Bourget, pauvre faiseur de rimes
Qui, me prenant pour un sommet, m'abreuvait d'eau...
Que ces jours sont lointains, bien qu'ils datent à peine d'un quart de siècle! — Bourget ne se nourrit plus
de café noir, ne se lève plus à trois heures du matin; il honore Balzac d'une dévotion moins intempérante. Mais il continue à pâlir sur la » copie » ; il n'arrête pas de travailler. Jamais il ne s'accorde une semaine de complet far-niente... Peut-être Se reposera-t-il, en traversant la mer Rouge, sur le chemin du Japon !
Et l'Académie? M. Bourget a coutume de déposer dans l'urne le nom d'Emile Zola. Il est heureux de proclamer son vote, et il souhaite que ses confrères s'arrêtent au même choix...
« On ne soupçonne pas ici, ajouta-t-il, la réputation dont Zola jouit à l'étranger. Ses livres sont lus partout, dans les plus petites villes d'Amérique. Il est regardé comme le chef, comme le père du roman français actuel. Nulle part il ne rencontre d'aussi sévères censeurs que dans son propre pays. Vraiment la jeune critique n'a pas assez de respect pour cette gloire!... »
Il y a quelque mélancolie dans ces paroles. Peutêtre Bourget songe- t-il aux jalousies que le succès fait éclore, aux inévitables retours de la renommée. 11 connaîtra plus tard ces amertumes. C'est alors qu'il devra s'assimiler la fermeté d'âme des gens d'outremer!...
Midi sonne à l'horloge du prochain couvent. Je prends congé du célèbre auteur de Cosmopolis. Et je jure n'avoir aperçu chez lui ni coifTeur, ni manicure, ni joncs à pomme d'or dans l'antichambre, ni, dans aucune bibliothèque, les quarante paires de bottes de Casai!...