‹ Portraits intimes (volume 5)Chapitre 18 sur 37 · L'ERMITAGE DE M. HECTOR MALOT · texte numérisé non relu

L'ERMITAGE DE M. HECTOR MALOT

M. Hector Malot a publié un dernier volume, qui est son testament littéraire. J'ai voulu lui demander quelques impressions sur sa féconde carrière, et je suis allé le voir en cet ermitage de Fontenay, où il vit retiré depuis tantôt quarante ans. Il m'a reçu au coin de son feu, en bon bourgeois qui chauffe ses rhumatismes. Il m'a fait, avec M»"® Hector Malot, les honneurs de ce cabinet de travail qui fut une cellule de bénédictin et qui n'est plus qu'un salon. Maintenant c'est M. Hector Malot qui se repose, et c'est M°»e Hector Malot qui écrit; elle est beaucoup plus jeune que son mari, et fort gracieuse, et très attachée au commerce des lettres; elle a composé quelques livres distingués qui ont eu du succès, et elle compte bien ne pas s'en tenir là. Nous avons causé tous trois pendant une heure des < choses du métier >, M™® Malot enjouée, M. Malot un peu triste, robuste et droit, en dépit de la soixantaine, solide comme un pommier normand, ayant, sous la neige des cheveux et de la barbe, les couleurs de la santé, mais portant en ses yeux clairs comme un nuage de mélancolie.

« Alors, ai-je demandé, c'est bien fini ? Vous renoncez au roman? »

Oui, M. Malot quitte le champ de bataille. Et il m'en développe les raisons. D'abord, il trouve délicieux de se reposer, de voyager pour son plaisir et sans arrièrepensée livresque. Il laisse à M™^ Malot le soin de prendre des notes, il ne rédige plus que son carnet de dépenses, et il estime que cela suffit... Comment ce travailleur acharné qui besognait seize heures par jour at-il pu passer, de la sorte, de l'activité extrême à l'extrême oisiveté? Est-ce concevable? La machine humaine peut-elle ainsi changer brusquement ses habitudes? N'en résulte-t-il pas une souffrance, une gène? Je soumets ces objections à l'écrivain, qui achève de se confesser loyalement :

« Je vais tout vous dire. J'ai eu peur de me survivre, de produire des œuvres séniles, inférieures aux aînées et d'exciter la pitié du public et d'être le seul à ne pas m'apercevoir de ma décadence. Et ce danger m'a rempli d'effi'oi. Tous les hommes de lettres ne sont pas dans mon cas. Un critique, un historien, un philosophe peut sans inconvénient demeurfer sur la brèche jusqu'à l'extrême vieillesse; au contraire, l'expérience de la vie élargit son talent et lui inspire des pages sereines. Je crois que le romancier, comme l'homme de théâtre, ne peut durer indéfiniment. Ce sont des créateurs. Or, le don de création suppose un effort qui n'appartient qu'à la jeunesse ou à l'âge mûr. Si j'étais dépourvu de ressources, comme tel malheureux que je connais, je peinerais jusqu'à la fin. Mais mon morceau de pain est assuré. Je préfère le manger tout sec que de refaire vingt fois de suite, sous des titres divers, le même roman, de transporter du lac de Genève à la Méditerranée, de la montagne à la mer, la même historiette sentimentale. »

M Malot s'arrête, car il va glisser sur la pente des

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allusions dangereuses et il ne veut pas qu'on puisse l'accuser de méchanceté. Assurément la source d'imagination n'est pas tarie en lui, le pli professionnel subsiste; il continue devoir les choses en romancier; il a ses cartons pleins de documents, puisés aux meilleures sources : un dossier sur la politique, un dossier sur le journalisme. Il a recueilli des faits typiques, des traits de nature, de quoi documenter six volumes, par exemple cette boutade d'un député devenu ministre, gonflé par sa fortune inattendue, ouvrant sa table de nuit à un camarade des mauvais jours, et lui disant avec orgueil : « Maintenant, mon bon, c'est dans du sèvres! »... Le mot est délicieux. M. Malot n'usera pas de ces trésors; la plume lui démange bien un peu, mais il résiste à la tentation. — « C'est ma femme qui s'en servira. » M™« Malot sourit sans répondre. Peutêtre a-t-elle des idées personnelles sur la politique ; peut-être y a-t-il des sujets qui lui plaisent davantage?

Il faut une grande force de caractère — ou un grand découragement — pour se retirer en pleine maturité.

< J'ai toujours eu dô la volonté; je me suis attaché à suivre une inflexible ligne de conduite. Et savez-vous ce qui a gouverné ma vie? Unie phrase de Taine parue dans un journal. Mais ceci se rattache à l'histoire de mes débuts. »

Le romancier s'est accommodé dans son large fauteuil, les jambes croisées; et d'une voix posée, avec une lenteur méthodique, avec la gravité d'un chasseur qui conte ses exploits cynégétiques, il évoque ses sensations d'enfance et de jeunesse.

Quelques livres découverts dans le grenier paternel, un Don Quichotte, un Gil Blas, un tome de Molière, lui donnent la passion de la lecture. Un très excentrique professeur d'histoire qui scandalisait la société de Rouen par sa mauvaise tenue et ses propos salés et

qui l'avait pris en affection, achève de lui ouvrir Tesprit. On le destine au notariat; mais il aime mieux être un artiste. Il arrive à Paris pour y terminer son droit; on le place comme clerc chez un avoué. Il est clerc étourdi, étudiant flâneur, il passe ses soirées à rOdéon, broche une pièce en cinq actes qu'il va porter à Théodore Barrière. Celui-ci le décourage.

€ Votre dialogue est trop naturel ; il manque de brio ; vous écrivez comme on parle.

— C'est justement ce que j'ai voulu faire, répond ingénument Malot.

— Alors vous serez un romancier, vous ne serez pas un dramaturge. »

Le petit clerc s'en va déconfît, quand Barrière le rappelle :

« Rendez-moi donc un service. J'ai besoin de rensei- ' gnements sur la première Croisade pour ma prochaine pièce de la Porte-Saint-Martin. Cherchez-moi ça aux Archives; trouvez-moi quelques tableaux pittoresques. Je vous rétrocède quarante francs par jour sur mes droits. Et comme nous ne pouvons manquer d'avoir, pour le moins, cent représentations, vous encaisserez la bagatelle de quatre mille francs. »

Malot s'en retourne ébloui, se plonge dans la poussière des bibliothèques et y pêche les tableaux demandés. Hélas ! le drame de Barrière s'effondra sous les sifflets et son collaborateur en fut pour ses frais d'omnibus et de copie.

Détourné du théâtre par cette déception, il pousse une pointe vers la presse. Il arrive un matin chez Jules Simon, qui dirigeait le Journal pour tous,

« Je voudrais collaborer.

— Avez- vous des connaissances spéciales?

— Je suis bachelier, étudiant en droit.

— Tout le monde est bachelier et tout le monde fait son droit. »

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Malot, embarrassé, fixait les rosaces du plafond ; il ajouta, un peu honteux :

< J'ai quelques notions de botanique. »

Jules Simon lui tendit la main :

€ A la bonne heure î Vous allez m'écrire un article sur l'exposition d'horticulture. Au moins n'y mettrezvous pas de sottises ! »

La botanique n'est point inépuisable; il ne s'ouvre pas chaque semaine une exposition d'horticulture. Hector Malot comprit qu'il devait chercher ailleurs ses inspirations. Il s'attela à un long roman, les Victimes d'amour, et, après deux ans d'un labeur opiniâtre, il se vit à la tète d'un énorme manuscrit, mille pages d'un^ texte serré. Il se mit en campagne, son rouleau sous le bras; il essuya le dédain des éditeurs. Michel Lévy trouva son livre subversif; Dentu le déclara contraire aux bonnes mœurs; ses principes religieux en étaient froissés. Le chef-d'œuvre roula ainsi d'officine en officine, ballotté par les vents contraires. Il fut enfin imprimé; et il ne passa point inaperçu. Zola lui consacra une chronique dans le Hgaro. Taine, l'oracle des Débats, le critique des critiques, écrivit à la fin d'un article élogieux : « J'éprouve un plaisir vif et neuf, celui de saluer un talent précoce, original et solide, dans la personne d'un homme que je ne connais pas et que je n'ai jamais vu ».

Le jeune romancier eut un éblouissement. Ce superbe éloge le consacrait, lui conférait ses titres de noblesse. Il court chez Taine pour lui exprimer son ravissement. Taine l'interroge, l'analyse, lui montre le fort et le faible de son talent et l'exhorte à rester indépendant. « Cachez-vous, travaillez, donnez-nous de beaux ouvrages et tenez pour rien le reste. »

« Ce fut ma devise. J'achetai un bout de terrain, je construisis cette maisonnette, je me levai chaque matin à cinq heures, je me couchai à huit heures, je

m'absorbai dans mes paperasses. Je fermai ma porte à tous venants, je déclinai les invitations, je me dérobai aux devoirs de politesse, je refusai de déjeuner, de dîner en ville. Je vécus en solitaire. »

M. Malot me montre, en riant, sa boutonnière : € Et voilà pourquoi je ne suis pas décoré! »

Donc, Hector Malot a subi les conséquences de son isolement. Ses anciens camarades sont morts; il ne les a pas remplacés ; il a négligé les relations utiles ; il n'a pas employé les moyens auxquels tant d'artistes ont recours pour se faire valoir et se pousser. Jamais il n'a sollicité un compte rendu, l'insertion d'une note aimable. Il n'apposait même pas de dédicaces sur les exemplaires qu'il destinait à la presse. A quoi bon? Nous savons trop le sort réservé à ces volumes. On ne les coupe même pas : on les jette de côté avec un geste de lassitude, c Encore un roman, quel ennui! » Et l'étalagiste recueille dans sa hotte le bouquin tout neuf, après qu'on en a retranché — par pudeur ou par prudence — l'envoi de l'auteur. Vous voyez que M. Malot n'a pas beaucoup d'illusions. En son pessimisme exagéré, on sent percer comme un sourd ressentiment. Ses paroles sont empreintes d'amertume. Je lui demande :

€ Et l'Académie? n'a-t-elle pas tourné les yeux vers vous? »

L'Académie! Peut-on être assez naïf pour croire que l'Académie tourne les yeux vers quelqu'un!

M. Malot s'étonne de ma simplicité. L'Académie ne se dérange pas. Elle attend que l'on vienne à elle, qu'on la sollicite, que l'on se prosterne devant son autorité. Pour être académicien, il faut quitter Fontenay et se montrer aux five o'clock des duchesses. M. Malot ne se résigna point à de telles servitudes. Il n'a mis le pied à l'Institut que pour y recommander des amis besogneux, qui désiraient être couronnés.

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Lorsqu'il arrivait chez Camille Doucet, celui-ci lui disait, en le fixant de ses yeux fins de vieux prélat diplomate : < Vous offrirai-je un fauteuil? » Et Malot de répliquer d'un ton bourru : < Je vous remercie. Une chaise suffira. » M. Guvillier-Fleury, qui était influent sous la coupole, lui avait promis de mitonner son élection. Quand il le rencontrait, il lui glissait à l'oreille : « Ce n'est pas mûr encore, mais cela mûrit! > Hector Malot rentrait à Fontenay avec cette parole réconfortante et il restait six mois sans revoir M. Cuvillier-Fleury ni M. Camille Doucet. Et pendant ce temps, d'autres candidats, moins négligents, montaient à l'assaut. M. Malot n'en veut pas à ses concurrents plus heureux que lui ; il n'en veut pas davantage à ce parrain peu zélé dont la sympathie était trop intermittente. D'ailleurs, il s'est parfaitement passé de l'Académie, il est content de son sort, il ne regrette rien... Ne se cache-t-il pas quelque regret sous cette philosophie? M. Malot n'a-t-il jamais souhaité l'habit vert? S'il ne l'a pas poursuivi avec plus d'énergie, est-ce de sa part mépris, paresse ou indifférence?... La question est indiscrète. Mais il ne s'en fâche pas, il y répond avec une franchise charmante.

€ Mon Dieu! si deux ou trois académiciens étaient venus, là où vous êtes, me proposer la succession de Taine, et s'ils s'étaient portés garants du succès, il est possible que j'eusse transigé avec mes principes ! »

M. Malot se tourne vers sa femme, comme pour s'excuser de cette faiblesse. M™« Malot ne proteste pas, et je vois à l'expression de son visage qu'elle se fût également laissée fléchir.

La conversation dérive vers les questions générales. Où en est le roman contemporain ? Où va-t-on ? M . Hector Malot ne s'extasie pas sur le génie de ses cadets et ne goûte pas indistinctement leurs productions. Ils lui paraissent manquer et d'invention et d'ampleur. Leurs

ouvrages sont étriqués, courts de souffle, insuffisamment construits; ils se composent de morceaux qui, chacun pris en soi, sont curieux, subtils, mais qui forment un ensemble décousu, sans force et sans grandeur. Joignez-y une dose de piment, une excitation sensuelle, et vous avez le roman moderne (sauf, bien entendu, d'honorables exceptions). Ces jeunes gens ont autant d'indifférence pour le roman bien fait que pour la pièce bien faite. L' c écriture » y tient une place exorbitante. Cependant, le style n'est pas tout dans l'œuvre d'art. Il ne doit pas exciter la préoccupation exclusive de l'artiste. M. Malot s'en est, pour sa part, médiocrement soucié, et il a la bonhomie d'en convenir. De même qu'il n'a pas cherché le succès dans les peintures malsaines, de même il ne s'est pas tortillé l'entendement à rythmer les périodes et à ciseler les épithètes. Et il déclare s'en être fort bien trouvé.

Je remarque que M™^ Malot est demeurée rêveuse pendant que se déroulent ces théories.

€ Oui, soupire- t-elle, nos âmes sont changées... Nous ne pensons plus comme nos aînés. Nous ne pouvons plus lire les livres qui datent de plus de vingt ans. >

Songe-t-elle, en formulant ce jugement rigoureux, que les romans de M. Malot ont au moins cet âge?... Mais M. Malot plane au-dessus des questions de vanité. Il n'impose à personne son opinion.

« Ma femme et moi, nous n'avons pas les mêmes idées en littérature; — ce qui ne nous empêche point de nous accorder parfaitement... »

Du reste, il reconnaît qu'un fossé s'est creusé entre la génération d'aujourd'hui et celle d'hier; il ne se sent d'accord, sur aucun point, avec les nouveaux venus. Et peut-être est-ce le vrai motif qui l'a déterminé à la retraite. Il croit au prochain avènement d'un créateur de haute imagination, d'un autre Balzac, qui imposera pour le roman une formule encore inédite.

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En attendant ce messie, les anciens lutteurs n'ont plus qu'à se recueillir, leur tâche étant achevée.

« On a écrit que je me retirais, comme un bon négociant, après fortune faite. C'est un confrère illustre, un ancien ami qui a salué mon départ en ces termes gracieux. Je n'en rougis pas. J'ai amassé des économies. Et j'estime qu'il y a plus de dignité à vivre de ses revenus laborieusement acquis qu'à quémander des prix académiques au détriment des poètes sans fortune! »

Misère des hommes de lettres! M. Hector Malot possède la maison de Socrate, une maison toute petite, ombragée de treilles... Oserait-il dire qu'il s'y trouve tout à fait heureux?

Voulez-vous contempler le visage d'un homme qui n'ait rien à désirer? Frappez au seuil du petit hôtel de la rue Fortuny qu'occupe M. Paul Maurice. L'aimable vieillard vous accueillera avec courtoisie, et, pendant une heure, vous tiendra sous le charme de ses souvenirs. Vous le trouverez souriant, guilleret; vous admirerez sa verdeur de corps et d'esprit. Il a soixanteseize ans bien comptés; il vécut dans l'intimité des célébrités du siècle, il fut le disciple, le collaborateur, le secrétaire de Dumas père, de George Sand, de Victor Hugo. Toujours on l'aperçut dans le rayonnement d'une gloire. On peut dire qu'il profita de ces amitiés illustres et qu'elles lui ont fait tort. M. Paul Meurice fut longtemps considéré comme un reflet. Maintenant ses maîtres sont morts. 11 demeure seul dans la forêt abattue. 11 passe aïeul à son tour. Et il semble que sa personnalité littéraire s'affirme à un âge où, d'ordinaire, la force de production est épuisée. Le succès de Fanfan la Tulipe à la Porte-Saint-Martin l'a regaillardi; il a lu à la Comédie-Française un drame en vers, StruenséCy qui a été reçu à boules blanches. Ses tiroirs sont pleins de manuscrits et son cœur plein d'es-

pérance. Sans doute, il vous répète modestement, en branlant la tète, qu'il a un pied dans la tombe et qu'il n'a plus le droit de songer à l'avenir. Il n'est qu'à demi sincère; il se sent robuste et compte fêter en 1902 le centenaire de Victor Hugo et prendre sa part de l'apothéose. Et puis, avant de disparaître, il doit achever la publication des œuvres posthumes du grand homme. Les dieux ne voudront pas qu'il faillisse à ce devoir...

€ Racontez-moi donc, je vous prie, l'histoire de vos relations avec Dumas et dans quelles circonstances vous avez traduit Hamlet. »

11 est assis devant sa table en vieux bois de chêne : ses cheveux blancs bouclés ont gardé le pli de la mode romantique; des vitraux anciens, rapportés d'Allemagne, tamisent la lumière du soleil qui caresse doucement les velours de Gènes, les cuirs de Cordoue, les tapisseries, les estampes, les dessins, cloués au mur. Au dehors les oiseaux gazouillent, les arbres balancent leurs palmes. Un silence de cloître règne en ce cabinet d'étude. Je puis me croire transporté chez le docteur Faust.

€ HamletlBumsiS père?... Que cela est loin de nous! »

M. Paul Meurice était tout jeune, il n'avait pas encore quitté les bancs du collège, quand l'idée lui vint d'échafauder une pièce de théâtre, une machine très noire et très compliquée qu'il intitula Gaston, 11 la recopia avec tendresse, la déposa chez le portier d'Alexandre Dumas et attendit, palpitant d'angoisse, les événements. Dumas lui donna rendez-vous pour un prochain jour. On se représente l'émotion du débutant qui était fort timide (il n'a pas cessé de l'être) et qui pensa mourir de saisissement en affrontant cette épreuve. Le bon géant l'eut bientôt réconforté. Il le reçut comme il eût reçu son fils, sans plus de cérémonie... c Travaille, petit, travaille. Ton Gaaton

n'a pas de sens commun, mais il n'est pas ridicule. Tu es doué pour la scène. Broche-moi un autre drame et reviens me le montrer ! »

Notre écolier se remit à la besogne. Il entassa les tragédies sur les comédies, mit au pillage les Grecs et les Romains, et Gœthe, et Schiller... Dumas continuait d'examiner ses élucubrations. Un soir, il daigna lui confier ses projets, qui étaient énormes. Il voulait fonder un théâtre qui monterait alternativement ses propres œuvres et celles des classiques étrangers, Calderon, Lope de Vega, Shakespeare... « Ah! si j'avais le temps de traduire Hamlet\ Quel spectacle d'ouverture! — J'ai une traduction d'Hamlet toute prête, murmura Meurice en rougissant. — Une traduction en vers? — Certainement! — Voyez-vous le petit sournois ! Veux-tu te dépêcher de m'apporter ça! > Dumas lut l'essai de l'écolier; il en fut satisfait. € Ma foi ! mon enfant, je deviens ton collaborateur, si, du moins, cela te plaît. — Oh ! monsieur Dumas ! » . . . Hamlet ne vit le feu de la rampe qu'en 1846, sur le théâtre de Saint-Germain-en-Laye. A cette époque, Dumas était châtelain de Monte Cristo; il jouissait d'une immense popularité et menait une existence fastueuse : il était d'ailleurs couvert de dettes et offrait du Champagne aux huissiers qui lui faisaient l'honneur de le saisir. N'ayant pas en poche un maravédis, il ordonnait des fêtes superbes. Tout Paris s'occupa du bal masqué qu'il organisa dans son château. Quelqu'un lui demandait : « C'est vous, Dumas, qui payerez les frais de ces réjouissances? — Ne vous ai-je pas dit que je serais déguisé? » La critique avait été conviée à la première (T Hamlet. M. Paul Meurice, toujours modeste, cachait son trouble dans les coulisses. Dumas trônait aux fauteuils de balcon ; il avait arboré, pour la circonstance, ses innombrables décorations : sa vaste poitrine était constellée de plaques,

de crachats et de brochettes; il donnait sans pudeur le signal des applaudissements et paraissait oublier que la pièce était de lui, ou du moins qu'il l'avait lue et signée. M. Jules Claretie a conté comment Rouvière interprétait le rôle d'Hamlet, quel triomphe il y obtint.

« Evidemment, m'a dit M. Paul Meuriee, Rouvière n'était pas un artiste aussi complet que Mounet-SuUy. Il manquait de noblesse et de grâce extérieure; il avait la voix gutturale; son visage était ingrat, sa taille insuffisante. Mais, à de certains moments, jaillissait l'étincelle du génie; il remuait les spectateurs jusque dans les moelles. »

Ceci me conduit à demander à M. Meuriee son sentiment sur la psychologie des héros shake&peariens, et en particulier sur le caractère d'Ophélie. L'Ophélie de Shakespeare ressemble-t-elle à l'Ophélie du drame français? Est-elle, à ce point, éthérée? N'est-ce pa& plutôt une fille hardie, nourrie d'ale et de beefsteak? M. Meuriee sourit : « Vous voudriez me faire dire du mal d'Ophélie... Je n'en disconviens pas. Mon Ophélie qui s'incarne en M"^' Reichenberg n'est pas du tout l'Ophélie anglaise. Celle-ci n'a pas pour deux liards de naïveté. Elle comprend les plaisanteries salées et y répond sans vergogne. C'est ce que nous appelons aujourd'hui une demi-vierge. Mais essayez donc de lutter contre les préjugés de la foule' Elle accommode la vérité à sa guise et elle a toujours raison. D'ailleurs, le texte de Shakespeare donne lieu à des jugements si contradictoires qu'il vaut encore mieux ne pas s'en mêler et s'en remettre à l'intelligence des interprètes. J'ai essayé de discuter avec Mounet-Sully. J'y ai renoncé. Je lui ai demandé de couper certains vers. Il les a maintenus contre mon gré. Et je ne lui ai pas gardé rancune. »

Le bruit de ces disputes est demeuré légendaire à

la Comédie-Française. On assure qu'au cours d'une des répétitions d'Haînlet, M. Paul Meurice ayant adressé une observation à M. Mounet-Sully, celui-ci affecta de n'en point tenir compte. L'administrateur général crut devoir intervenir, c Monsieur Mounet, l'auteur d'Hamlet vous interpelle. N'avez- vous pas entendu? > Mounet se retourna, comme si un serpent l'avait piqué. < L'auteur d'Hamletl Quel auteur d'Hamleff Je n'en connais qu'un : c'est Shakespeare! » Le poète et le tragédien se réconcilièrent le soir de la première représentation.

Quand on cause avec M. Meurice, l'entretien, par une pente inévitable, aboutit à Victor Hugo. On respire en ce logis une atmosphère hugotique; les reliques du poète vous entourent, et son profil vous obsède. Ses volumes garnissent des bibliothèques, ses dessins à l'encre de Chine forment dans les coins des taches sombres, sans compter ce qu'on ne voit pas, les lettres, les cahiers, les drames inachevés, les carnets de notes. Beaucoup de ces documents demeureront inédits. M. Henri Rochefort donne dans ses mémoires d'assez curieux détails sur une comédie de Victor Hugo portant ce titre bizarre : Zut^ et mettant en scène un gamin de Paris, le frère cadet de Gavroche. M. Meurice possède en effet cet ouvrage, mais il est résolu à ne pas le publier. Je lui demande si Victor Hugo lui a laissé, à cet égard, des ordres formels. Il m'interrompt avec une certaine vivacité.

€ Vous tombez dans l'erreur commune à tous ceux qui n'ont pas approché Victor Hugo. Vous le représentez comme une sorte d'autocrate, imposant sa volonté tyrannique. Rien n'est moins exact. Victor Hugo était le plus doux des hommes; il se laissait aisément influencer. En ce qui concerne ses manuscrits, il s'en est remis absolument à ses exécuteurs testamentaires. De même on a prétendu qu'il était avare, qu'il exploitait

ses libraires. C'est une profonde erreur. Victor Hugo n'est devenu riche qu'après la guerre. Et je suis pour quelque chose dans sa fortune. Je le décidai à imprimer ses livres à ses frais ; il voulut bien tenter l'aventure pour VAnnée terrible. L'ouvrage lui rapporta en moins de dix ans 150 000 francs. Ainsi des autres... Il ne ruinait pas ses éditeurs, il se passait d'eux... Oh! la puissance des idées reçues ! J'espère que sa correspondance aura détruit quelques-unes de ces préventions. »

Quoi qu'on ait prétendu, Victor Hugo avait un côté très tendre, très sentimental. L'expérience de la vie devait l'endurcir, mais au temps de sa jeunesse, c'était une sensitive ; il avait d'irrésistibles besoins de sacrifices et d'épanchement. L'histoire peu connue de la pension qu'il obtint de la cassette royale, en 1822, dévoile ce côté de sa nature. On crut longtemps qu'elle lui avait été accordée en considération de son talent ; elle récompensait, en réalité, un acte de haute vertu. Victor Hugo avait été le camarade du jeune Delon, condamné par contumace dans l'affaire de la conspiration de Saumur. Il offrit au proscrit un asile dans son appartement et écrivit à sa mère : < Je suis trop royaliste, madame, pour qu'on s'avise de venir chercher votre fils chez moi. » Ce billet fut décacheté par la police et placé sous les yeux de Louis XVIII, qui s'en montra touché. « Ce jeune homme, dit-il, se conduit avec honneur. Je lui réserve la première pension qui vaquera. » Ce mot ne fut répété à Victor Hugo que beaucoup plus tard. Son tempérament était très mâle et, par une étrange contradiction, il souffrait d'une nervosité presque féminine. Hugo redoutait son extrême facilité d'assimilation; il évitait de feuilleter les ouvrages dont il aurait pu se souvenir. Il avait convié Balzac, certain soir, à donner lecture, place des Vosges, d'une pièce de théâtre qu'il venait de composer. M. Meu-

rice assistait à cette séance et en a gardé la vivante impression. Au dernier moment, Victor Hugo prétexta une occupation imprévue et sortit. Et Balzac, un peu déconfit, dut se passer des éloges de l'amphitryon.

Ce logis de la place Royale, M. Paul Meurice s'y retrouve en fermant les yeux; il revoit l'immense galerie, la salle à manger tendue de verdures flamandes, la chambre à coucher où l'on accédait par un long couloir de cloître, le salon rouge avec son trône, son dais, son étendard pris à la Casbah et ses bibelots disséminés :

Et le tableau trouvé sous d'antiques décombres,

Et les Chinois ventrus faits comme des concombres.

Là s'assemblaient les artistes d'avant-garde, qui venaient prendre le mot d'ordre de leur chef. M. Meurice est le seul débris qui subsiste de la phalange sacrée, depuis la disparition de Vacquerie et d'Arsène Houssaye. On y récitait des vers; on y daubait aussi sur le prochain. Les langues s'y déchaînaient contre les poètes de l'Académie. Victor Hugo égayait ses hôtes par ses traits piquants et par ses distractions homériques, qui n'avaient d'égales que celles de l'honorable astronome Babinet. On se rappela longtemps la mésaventure qu'il infligea au nommé Brassier qui avait l'inestimable avantage d'être son coiffeur, et qui tenait boutique dans la rue Culture-Sainte-Catherine... Victor Hugo lui fit perdre quatorze bonnes pratiques. C'était un matin de mardi gras. 11 entre dans Toflicine et s'assied, le visage pensif. Brassier lui met la serviette au cou, saisit son pinceau; le poète, d'un geste brusque, arrête son bras :

« Un instant >, dit-il...

Et le voilà, tirant un crayon de son gousset et fouillant avec impatience dans les poches de son habit. Il avise une feuille de papier qui traîne sur le comptoir.

il s'en empare et commence à griffonner. Brassier, respectueux, n'ose interrompre ce travail; mais il trépigne d'impatience; d'autres personnes sont là qui attendent. A la fin, il n'y tient plus.

« Pardonnez-moi j monsieur Hugo, mais aujourd'hui, je suis bien pressé.

— Ah ! vous êtes pressé. Et moi aussi ! »

Il se lève sans être rasé et sort en coup de vent... Alors Brassier se tourne vers les garçons :

€ Vite ! que l'on aille aux adresses que je vais vous donner. Nous n'avons pas une minute à perdre. Où est ma liste? Qu'est devenue ma liste?... »

On la cherche partout... Hélas ! la liste s'est évanouie. Victor Hugo s'en était servi pour composer une tirade des Burgravcs. L'infortuné Brassier put se dire qu'il avait été le collaborateur de Victor Hugo, mais il n'en avait pas moins perdu ses meilleurs clients.

Les heures s'écoulent... et M. Paul Meurice continue de discourir. Sa piété filiale est intarissable et elle est touchante. Ce souci de parer l'idole et d'écarter d'elle le doute et la calomnie, ce culte d'outre-tombe demeuré fervent éveillent, malgré tout, le respect. Assurément M. Paul Meurice, qui est un Gaulois de France, connaît mieux que personne les petits côtés de Victor Hugo. Il met sa pudeur à n'en rien laisser paraître. C'est le ministre qui officie et qui n'admet pas que le dogme soit discuté. Tandis qu'il me reconduit de son pas leste et qu'il m'indique les pièces rares de son musée, — des soies de toute beauté, un gobelin payé 600 francs en 1845 et qu'un Américain a voulu lui enlever pour 40 000, — je songe à la carrière de cet écris^ain qui s'est déroulée sans heurts, à mi-côte de la gloire ; j'envie cette vieillesse laborieuse et sereine...

Ce n'est pas sans appréhension que je suis allé rendre visite à la fille de George Sand, M™« Solange Clésinger, et à sa bru, M™« Maurice Sand. J'avais à leur demander des éclaircissements d'un ordre très délicat. Elles me les ont donnés avec la meilleure grâce. La vie de George Sand appartient en quelque sorte à l'histoire ; les événements qui l'ont agitée sont de notoriété publique et ses enfants même en peuvent parler sans embarras. Je ne puis dire qu'ils se réjouissent des révélations qui se sont produites dans la presse, de ces débordements de lettres et de documents, de tous ces scandales d'outre-tombe. Us en sont sincèrement désolés. Il se mêle à leur chagrin un certain étonnement. M™® Maurice Sand et M^^o Clésinger connaissaient très vaguement l'épisode Musset- Pagello, leur mère ayant apporté un soin jaloux à le leur cacher, ainsi que ses autres aventures de jeunesse. Jamais (elles sont unanimes à le déclarer) George Sand n'y faisait allusion. Quand elle prononçait le nom de Musset, c'était avec une nuance d'amertume et de mépris, mais elle préférait ne plus s'occuper de

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lui. L'existence de George Sand se divise en deux phases bien tranchées : celle où elle fut femme, celle où elle fut mère. Un mur sépare ces deux périodes. George Sand, devenue châtelaine douairière de Nohant, mit une croix sur son passé. Elle anéantR ce qui pouvait rappeler ces jours d'erreur et de fièvre. Longtemps elle hésita à brûler sa correspondance avec Musset, qui lui avait été rendue ; elle ne put s'y résoudre, car une partie de son cœur y demeurait attachée; elle prit du moins ses précautions pour que ces lettres d'amour ne pussent tomber sous les yeux de sa famille. Elle les remit à l'un de ses vieux amis, M. Papet, et finalement elle en fit faire trois copies qui furent confiées, l'une à son secrétaire M. Emile Aucante, la seconde à Alexandre Dumas fils, la dernière à M. Noël Parfait. Elle demanda aux dépositaires de ne les communiquer sous aucun prétexte à son fils Maurice Sand, non plus qu'à sa fille, et de les garder jusqu'au jour où la publication en deviendrait nécessaire.

D'ailleurs, ces documents ne présentent qu'un médiocre intérêt littéraire. Sauf deux ou trois belles pages de George Sand et quelques beaux cris d'amour de Musset, le reste n'est que bavardage sentimental. Il existait jadis d'autres lettres, beaucoup plus belles, celles de George Sand à Chopin. C'est Dumas fils qui les découvrit et dans des circonstances singulières. 11 était parti, vers 1852, à la poursuite d'une noble étrangère. M™* de N..., dont il était violemment épris, lï dut s'arrêter à Cracovie. Un personnage de la ville, auquel il était recommandé, lui donna à lire une liasse d'autographes. Dumas fils y reconnut avec surprise l'écriture de Chopin et celle de George Sand. Les lettres de Chopin étaient laconiques, surchargées -de ratures, écrites dans une langue pénible; celles de George Sand débordaient d'enthousiasme et renfermaient d'admirables descriptions. Il mit le tout dans

sa poche et dit à son hôte : « J'emporte ces billets qui ne vous appartiennent point, non plus qu'à moi. Je les remettrai à leur légitime propriétaire. > De retour à Paris, il demanda à M"™'^ Clésinger, qui repartait pour Nohant, si elle voudrait se charger d'un petit paquet dont elle devait ignorer le contenu. M™« Clésinger y consentit. Mais, au dernier moment, il se ravisa. Éprouva-t-il quelque scrupule à faire passer par les mains de la fille la correspondance amoureuse de la mère? Redoutait-il les reproches de George Sand? Il les lui expédia par une autre voie. Et, plus courageuse à lutter contre le souvenir de Chopin que contre le souvenir de Musset, elle brûla ces reliques.

« A quoi bon remuer tant de vieilles cendres? me dit M™® Clésinger. Croyez-vous que le public s'y intéresse? Ne saurait-on laisser dormir les pauvres morts et leur épargner ces enquêtes désolantes? »

Pendant deux heures, M™^ Clésinger a évoqué devant moi ses impressions d'enfance et de jeunesse. En la voyant assise dans son grand fauteuil, j'ai cru apercevoir la silhouette de George Sand. M^° Clésinger ressemble à sa mère; elle a, comme elle, le nez aquilin, et porte, comme elle, de larges bandeaux ondulés. Elle s'exprime avec beaucoup de simplicité et d'enjouement; la bonhomie berrichonne perce en ses discours et leur prête une agréable saveur de terroir. Aux murs de son salon sont accrochés de nombreux portraits, celui de George Sand par Charpentier, un morceau superbe de vigueur et d'expression. George Sand est représentée debout, la tête couverte d'une mantille; elle n'est pas belle, elle est pire; ses yeux noirs, ses yeux immenses, brûlent d'une ardeur étrange que les poètes romantiques devaient comparer aux feux de l'enfer. Puis, à côté d'elle, ce sont d'anciens pastels : la grand'mère, l'aïeule. Dans un secrétaire, M™® Clésinger a conservé d'autres dessins, des pay-

sages, croqués par George Sand à ses heures de loisir, des aquarelles un peu molles de contour et pâles de ton. Elle me montre ces menus trésors, tout en causant des êtres et des choses d'autrefois. Je lui demande si elle a connu personnellement Alfred de Musset...

€ Je ne l'ai rencontré qu'en deux circonstances. Un soir, je me trouvais dans une loge, au Théâtre- Français, avec ma mère et Pauline Garcia. Comme nous sortions dans les couloirs, durant un entr'acte, nous aperçûmes Musset qui venait en sens inverse. Il nous était impossible de l'éviter. Il se tourna vers ma mère et bégaya : t Alors! c'est vous qui êtes f George Sand ! » Il avait le regard troublé, la démarche titubante. Il était ivre. Un autre jour, je venais de me marier et j'étais après dîner chez M'"'' Victor Hugo. On vint me dire qu'Alfred de Musset désirait m'ôtre présenté. Je ne m'en souciais guère. Mais je ne pouvais sans inconvenance me dérober. Je vis venir le poète, très correctement vêtu, même avec une certaine élégance. Il s'inclina devant moi, me regarda fixement, et ne laissa tomber que ces mots qu'il répéta à plusieurs reprises : t Ainsi c'est vous qui êtes la fille de George « Sand ! » Sa voix tremblait, ses yeux avaient une expression égarée; il était gris, mais gris à tomber! C'était honteux! Ah! le vilain homme! »

L'aversion que M"»<^ Clésinger témoigne à Musset prend sa source dans un sentiment honorable. Il y avait pourtant une douleur touchante dans le cri du poète. Il retrouvait en la gracieuse M"^® Clésinger comme un refli't de ses années de bonheur. Il se rappelait soudain en la contemplant, et sa propre jeunesse, et celle de 1' t aimée », et le désastre de leur amour. Le lendemain, il déposait chez M™^ Clésinger ses œuvres complètes; il avait apposé sur chaque volume une dédicace. Elle a conservé quelques tomes de cette précieuse édition. Elle fut d'ailleurs médiocrement

touchée de ce présent. M"'<^ Clésinger est irréductible sur le compte de Musset; elle le hait; il lui répugne de parler de lui. Elle aime mieux laisser courir sa pensée sur les félicités de Nohant.

La charmante, la douce maison! M™« Clésinger et M^^e Maurice Sand m'en ont tracé des tableaux exquis. George Sand, revenue des anciens orages, résignée à n'être plus que mère et grand'mère, y vieillissait paisible, ayant autour d'elle une cour d'amis sûrs et dévoués. Parfois Dumas fils la venait visiter, parfois Sainte-Beuve, parfois le prince Napoléon, qui se plaisait beaucoup en sa compagnie. Il se confessait à elle, il lui exposait ses idées de gouvernement; et elle répondait en riant : t Monseigneur, vous ne ferez jamais rien de bon, vous avez trop de cotillons dans la trompette ! » Elle était très fîère de recevoir ces hôtes illustres; mais elle demeurait plus volontiers dans le cercle restreint de ses intimes, avec qui elle n'était pas obligée de se mettre en frais. Elle dépensait en son travail tant d'énergie qu'elle éprouvait le besoin de se reposer, de se délasser. Elle préférait à la causerie des jeux enfantins, qui lui procuraient une diversion violente-. Tandis qu'elle habillait ses marionnettes, sa pensée s'endormait et reprenait pour le lendemain des forces nouvelles. Au reste, elle s'occupait de gouverner ses gens; elle s'inquiétait avec une inaltérable sollicitude du bien-être de ses invités. Les commensaux habituels de Nohant, Edouard Gadol, Armand Silvestre, Ed. Plauchut, qu'elle aimait comme son fils et qui a publié à propos d'elle de si jolies pages, sont unanimes à célébrer sa bonté.

On en pourrait citer mille traits touchants. Elle avait pris chez elle comme servante la petite Marie, qui lui servit de modèle en son roman de la Mare au Diable, Marie était une digne créature, mais qui avait le cœur faible; elle se laissait aisément conter fleurette

Elle eut la faiblesse d'accepter les hommages d'un des secrétaires de George Sand et se trouva bientôt dans une situation trop intéressante. George Sand voulut forcer le séducteur à épouser celle qu'il avait déshonorée. Il dut, pour se dégager, faire une enquête sur le passé de Marie et en soumettre le résultat, peu édifiant, à la châtelaine. George Sand ferma sa porte à l'infortunée, mais elle assura son sort. L'argent coulait de ses doigts comme l'eau des fontaines. Elle le dépensait avant de l'avoir gagné. On peut dire que, toute sa vie, elle a payé pour les autres. C'est à peine si j'ose aborder ce chapitre. Je voudrais que l'on devinât ce qui m'est impossible d'exprimer. Mais l'opinion commune de tous ceux qui ont vécu à côté de George Sand et reçu ses confidences est que la plupart de ses liaisons l'ont jetée en des embarras qui n'étaient pas d'un ordre purement sentimental. Elle fut obligée de se débattre contre des ennuis matériels; et, bien souvent, le prix de ses veilles fut consacré à éteindre d'autres dettes que les siennes propres.

M. Ed. Plauchut a entre les mains la copie de plusieurs lettres inédites adressées par George Sand à Buloz, au mois de février 1834, pendant la crise, alors que Musset agonisait. J'en détacherai quelques fragments qui montreront mieux que de longs commentaires, quelles étaient, à ce moment suprême, les préoccupations de l'auteur d'indlnna :

Venise, 4 février.

Il y a environ cinq jours nous sommes tombés malades à peu près ensemble, moi d'une dysenterie qui me fait horriblement souffrir, et dont je ne suis pas rétablie, mais qui m'a laissé au moins la force de le soigner, lui, d'une fièvre nerveuse et inflammatoire qui a fait des progrès rapides au point qu'aujourd'hui, il est très mal et le médecin déclare qu'il ne sait qu'en penser. Je suis au désespoir, accablée de fatigue; en attendant, quel avenir!... Il nous reste pour fortune 60 francs...

LES AMOmS DE GEORGE SAND 85

Alfred est dans un état de délire et d'agitation épouvantables- Je ne puis pas le quitter un moment. J'ai mis neuf heures à vous écrire cette lettre. Plaignez-moi! Surtout ne dites à personne qu'Alfred est malade; si sa mère l'apprenait (et il suffit de deux personnes pour dire un secret à tout Paris) elle deviendrait folle.

Qu'est-ce que j'ai fait à Dieu?

22 février 1834. ,

Alfred est sauvé. J'écrirai à sa mère. 11 extravague de tempsen temps. 11 y a huit nuits que je ne me suis déshabillée; je dors sur un sofa, et ix toutes les heures il faut que je sois sur pied. Malgré cela, je trouve encore moyen d'affirmer que je suis rassurée sur sa vie, d'écrire quelques pages... Vous savez qu'une dette me cuit comme une plaie. Je passe ici de bien tristes jours, seule auprès de ce lit, où le moindre mouvement, le moindre bruit est pour moi un sujet d'inquiétudes perpétuelles. Je dépense 20 francs par jour en drogues de toute espèce. A peine sera-t-il guéri qu'il voudra partir, car il a pris Venise en horreur et s'imagine qu'il y mourra s'il y reste. Je conduirai Alfred à Paris, puis j'irai en Berry, où je travaillerai comme un diable.

Venise, 1834.

Adieu, mon ami, je tombe de fatigue et de sommeil. J'ai travaillé onze heures cette nuit. Je porterai à Paris le premier volume de Jacques, au mois d'avril.

Je commence seulement à quitter Alfred une heure ou deux le soir, pour prendre l'air. Parlez-moi du pays, non pour le pays, mais pour les enfants.

Savez-vous que j'ai horriblement souffert de la misère. J'en ai maigri à la lettre.

Écrivez-moi : à Monsieur Pagello, pharmacie Ancillo, Piazza Sanlucca, pour remettre à M"* Sand. Alfred aura, je crois, la charité de corriger mes épreuves...

Alfred eut « la charité » de corriger les épreuves. Son adversion pour sa maîtresse n'allait pas jusqu'à lui refuser ce léger service.

M™® Clésinger apporte tant de bienveillance à me renseigner que cela m'encourage à devenir indiscret. Je voudrais obtenir d'elle un portrait moral et psycho-

logique de sa mère. Que faut-il penser de George Sand au point de vue qui nous occupe? La doit-on considérer comme une passionnée, comme une intellectuelle? Aimait-elle avec son cœur ou seulement avec son cerveau? M"® Clésinger n'hésite point; son opinion est très nette. George Sand était d'imagination brûlante et de tempérament froid. Et elle croit en trouver la preuve dans un épisode étrange et, sans doute, peu connu. A un moment de sa vie (elle était encore M™« Dudevant), elle entre en commerce de lettres avec un homme du monde, M. de Sèze, qui appartenait à la meilleure société parisienne et qu'elle avait rencontré quelques années auparavant. Les lettres se multiplient de part et d'autre et prennent bientôt un accent fort romanesque. Celles de George Sand sont particulièrement éloquentes. L'une d'elles est si tendre, si brûlante, que M. de Sèze en est troublé. Ce qu'il prenait d'abord pour un badinage serait-il l'expression d'un sentiment profond et sincère? Aurait-il vraiment inspiré une passion? Aurait-il le bonheur d'être aimé? Poussé par une curiosité, où se mêlait un grain de fatuité naturelle, il prend le parti de venir s'en assurer. Il arrive chez M'"® Dudevant et il la trouve enceinte de huit mois et demi, à la veille de mettre au monde sa fille Solange. Assurément George Sand ne pensait point, en cet instant critique, à la bagatelle. Et pourtant, si ses lettres fussent tombées sous les yeux d'un tiers, elles eussent pu porter aux plus regrettables interprétations. Cette historiette éclaire, d'un jour singulier, son « état d'âme ». Ses amours étaient littéraires et lyriques. Elle préférait, au fond, les écrire que les vivre. Ce sont pour elle autant de prétextes à composer de belles phrases et de beaux livres. Ses extraordinaires déclarations à Pagello semblent des fragments détachés d'un roman; elles sont tellement rédigées qu'elles

paraissent être destinées au public. La sensualité a d'autres façons, moins verbeuses, de s'affirmer. Soyez sûr que lorsqu'elle s'adressait à Pagello, elle passait par-dessus la tête du beau pharmacien et qu'elle parlait à quelque héros idéalisé, à une créature qui n'existait que dans son esprit... Pagello (passez-moi l'expression) n'était que le canevas où elle accrochait ses broderies.

< Mais enfin, dis-je à M"® Clésinger, comment expliquez-vous ce perpétuel besoin de changement, ces inclinations qui meurent et sont immédiatement remplacées? Cette inquiétude ne serait-elle pas la poursuite du bonheur ou, plus simplement, de la sensation non encore éprouvée et constamment espérée, quelque chose comme une curiosité toujours inassouvie et sans cesse renaissante? >

Mon interlocutrice m'interrompt et s'écrie :

< Tout cela est beaucoup trop compliqué. Pour moi, le sentiment qui a guidé ma mère et déterminé ses actes, c'est Vhorreur de la solitude. Il lui fallait autour d'elle du mouvement, quelqu'un à qui parler, sur qui se reposer et quelqu'un à protéger... Remarquez qu'elle fut toujours supérieure à « ses amis ». Elle domina les uns par l'éminence de son esprit et les autres par la solidité de sa raison et l'équilibre de son caractère. Il est bien certain que, dans sa liaison avec Musset comme avec Chopin, c'est elle qui est l'homme, c'est Vautre qui est la femme. Réfléchissez et vous verrez que cette crainte qu'elle avait de l'isolement nous donne la clef de tant de mystères. Jules Sandeau la réconforte en une heure de détresse. Musset quitte Venise; elle demande à Pagello de ne pas la laisser seule... Il ne me convient pas de pousser plus loin cet examen. Mais faites-le vous-même. Et je serai bien étonnée si vous découvrez une meilleure explication. »

Cétait le moment de l'aller voir... Le vicomte de- Spoelberch de Lovenjoul possède la plus importante collection d'autographes modernes qui soit au monde. Il vit depuis des années dans le commerce de G. Sand, de Gautier, de Balzac ; il a entre les mains des secrets terribles qu'il n'a jamais dévoilés, des lettres d'un caractère tellement intime qu'elles ne sauraient être publiées. M. de Spoelberch n'est pas seulement un artiste, un lettré, c'est un gentilhomme ; il se considère comme l'ami des grands écrivains dont il a acquis le& papiers au poids de l'or. Il ne veut pas que leur cendre soit souillée; il se fait le gardien vigilant de leur gloire. Et il goûte, à remplir cette mission, des jouissances infinies. D'ailleurs, il n'est point avare de ses richesses, il les étale volontiers. Le palais qui les abrite, à Bruxelles, est une demeure splendide et hospitalière. Je m'y suis présenté entre deux trains, et le maître de céans m'a reçu les bras ouverts. 11 frôle la soixantaine et il a gardé la pétulance de la jeunesse. De taille moyenne, mince et bien prise, le visage amène coupé d'une moustache grise, à la cavalière, l'œil cordial et franc, il parle avec un léger accent

belge (oh! si léger!) et une merveilleuse volubilité. On trouverait qu'il parle trop, s'il parlait de choses moins intéressantes. Mais il a tant vu, tant lu et tant retenu, qu'on l'écoute avec délices. Sa mémoire et son logis sont également pleins de souvenirs. Il m'a conduit à travers d'immenses salons, remplis de bibelots précieux et de portraits d'ancêtres (l'origine des Spoelberch se perd dans la nuit des siècles), jusqu'à son cabinet de travail...

Représentez-vous une sorte de chapelle, très longue, très haute, très étroite, éclairée par le toit, — comme une section du passage des Panoramas, s'étendant sur environ vingt-cinq mètres. A droite, à gauche, de profondes armoires, enfermant en leurs flancs des milliers de cahiers et de volumes. Au milieu de la pièce, une demi-douzaine de meubles de styles divers et disséminés. Chacun d'eux contient les reliques d'un grand écrivain. Le c reliquaire » de George Sand est un bureau cylindre en bois d'acajou, dont les tiroirs sont littéralement bondés. Mon hôte m'a amené devant la petite table où il a passé des nuits si laborieuses à déchiffrer ses chers manuscrits. Nous nous sommes assis sur de bons fauteuils flamands et il m'a conté sa vie. Et, bien qu'il m'ait prié de ne pas en occuper le public, je reproduirai ici une part de ses confidences, car il m'a paru qu'elles n'étaient point indiffé^ rentes.

Le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul avait dixsept ans, une brillante fortune, des relations très puissantes. Toutes les carrières le sollicitaient, à commencer par celle du plaisir. Il lui était loisible de prendre une charge à la cour, ou de servir dans l'armée, ou d'être secrétaire d'ambassade, ou de venir faire la fête à Paris. Mais il avait d'étranges manies qui ne laissaient pas d'exciter l'étonnement de ses proches. 11 s'arrêtait chez les libraires et s'amusait à feuilleter

de vieux bouquins. Il les rapportait chez lui et les annotait et les classait avec la minutie d'un archiviste de profession. Quelquefois, il achetait d'infâmes paperasses, des journaux dépareillés, des numéros de revue. Il les coupait en petits morceaux qu'il collait sur des fiches et se constituait un répertoire qui devait, un peu plus tard, lui être si avantageux. Naturellement, il était entré en relation avec les éditeurs parisiens; il se faufilait, à chacun de ses voyages, dans les magasins de Michel Lévy, situés rue Vivienne, près du Ménestrel et où fréquentaient les plus illustres littérateurs de l'époque; le jeune vicomte se plaçait, discrètement, dans un angle de la boutique, et il voyait entrer et sortir Dumas père, Dumas fils, Octave Feuillet, Théodore Barrière, d'autres encore; il saisissait des bribes de leur entretien et il était très heureux. Michel Lévy finit par remarquer ce Belge silencieux et timide. Il l'interrogea, il fut frappé de son érudition. Il cherchait, pour compléter un volume, d'anciens articles de Henri Murger. M. de Spoelberch les lui dénicha et lui rendit mille autres services. Bref, ils devinrent amis, et ils le demeurèrent. Et M. de Spoelberch a reporté sur son frère Calmann et sur ses neveux l'affection qu'il avait vouée à Michel Lévy :

< Dites bien, je vous en prie, que c'est à lui que je dois ce que je suis et que je lui en ai une éternelle reconnaissance. Tenez! son portrait est toujours à côté de moi. »

Il me montre une photographie décolorée, posée sur un coin de son bureau, et je crois. Dieu me pardonne! qu'une larme perle au coin de ses yeux. Je le complimente sur la constance de ses sympathies :

€ N'en soyez pas surpris. En développant mon penchant pour la bibliophilie, Michel Lévy a donné un but utile à ma vie; il m'a procuré quarante années de parfait bonheur. »

Je conçois la béatitude de M. de Spoelberch. Les trésors qui l'entourent sont le fruit d'une louable persévérance. Il est le roi d'un royaume qu'il a pris la peine de conquérir. N'est-il pas légitime qu'il en éprouve quelque fierté?

Ce n'est pas tout de causer. Il faut voir. Je suis avide de plonger dans ces tiroirs fermés à triple serrure, de pénétrer ces mystères. Mon hôte met la meilleure grâce à contenter mon impatience. Il saisit un coffret et en tire une sorte de carton commun et relié en basane.

< Voici, m'explique-t-il, l'album d'Alfred de Musset et de George Sand. 11 les a accompagnés à Venise en 4834, lors du fameux voyage, et Musset y a consigné ses impressions. »

Ce petit livre a pris un chemin bizarre pour arriver à M. de Spoelberch. Il se trouvait enfoui au fond d'une malle qui fut oubliée, pendant près d'un demisiècle, dans un village du Berri, chez un ami d'enfance de George Sand. George Sand, voulant la soustraire à l'investigation de ses enfants, l'avait déposée chez lui. Elle oublia de la réclamer. Après sa mort, l'ami crut pouvoir, sans indélicatesse, en disposer. Il proposa à M. de Spoelberch de l'acheter : < Je ne sais trop ce qu'elle contient, lui dit-il, ce sont des gribouillages que vous débrouillerez mieux que moi. > On juge du saisissement que ressentit le bibliophile quand il découvrit parmi ces < gribouillages > l'album de Venise ! S'il ne mourut pas ce jour-là, c'est qu'on ne meurt pas de joie. Les révélations récemment produites, la publication des lettres de G. Sand prêtent un grand intérêt à ces pages crayonnées; on pénètre, en les parcourant, dans l'existence même des deux amants ; il semble qu'on les aperçoive et qu'on les entende : Musset, gamin, rieur, nerveux à l'excès; George Sand, protectrice et maternelle. Sur le premier feuillet, Musset a griffonné des

LE VICOMTE SPOELBERCII DE LOVENJOrL 93

lignes qui s'entre-croisent dans un désordre pittoresque et que je transcris exactement :

Le public est prié de ne pas se méprendre

CECI EST l'album DE GEORGE SAND.

le réceptacle informe de ses aberrations mentales

et autres.

Je soussigné, Mussaillon J^^"",

déclare que moji album n'est pas si cochoné (sic) que ça.

Celui qui a inscrit mon nom

sur ce stupide album n'est quun vil factieux. Il est

vexant d'être accusé des turpitudes de G. Sand.

Mussaillon I®*".

Suivent des silhouettes, des caricatures, toutes de la main du poète et représentant pour la plupart son amie, couchée, debout, fumant la pipe, accoudée sur un balcon, vêtue tantôt à la française et tantôt à l'orientale. Le profil est nettement dessiné et très pur et, sans doute, très ressemblant, le nez légèrement busqué, la bouche sensuelle, l'œil impérieux. Musset se divertit aussi à croquer les amis absents, la moue dédaigneuse de Mérimée, avec cette légende : Carvajal renfonçant une expansion^ la face chagrine et chafouine de Sainte- Beuve, et au-dessous : Le bedeau du temple de Gnide canonisant une demoiselle infortunée. Il se met lui-même en scène, les cheveux au vent, la redingote pincée à la taille, les chevilles serrées dans un pantalon à la hussarde, et il inscrit dans un coin : Don Juan allant emprunter dix sous pour payer son idéale (sic) et enfoncer Byron. Voici, plus loin, une sorte de rébus, un œil, une bouche, une mèche de cheveux, une verrue surmontée d'un poil follet, un bonnet grec. Ce sont les traits distinctifs de M. Buloz, ainsi qu'il appert de l'explication fournie par Musset : Fragment de la Revue trouvés dans une caisse vide. Enfin, voici des types de fantaisie, qui rappellent par

leurs dénominations grotesques, le tabellion du Chandelier et le futur baron d'Onne badine pas avec V amour,.. Je copie : « Le chevalier Colombat du Roseau Vert et l'abbé Potiron de Vent du soir devisent en humant une prise de tabac ; le baron Prétextât de Clair de lune rêve en songeant à sa belle ; le marquis Gérondif de Pimprenelle erre dans ses jardins. » Ces croquis témoignent d'une ver^ e charmante et d'une imagination quasi puérile... Musset devait être extrêmement gai, quand il n'était pas tourmenté par la débauche ou la maladie. Il était infiniment plus jeune de caractère que sa compagne ; elle le traitait en enfant gâté et le dominait par son lyrisme sentimental qu'il avait peut-être le tort de prendre trop au sérieux...

f Attendez, ajoute M. de Spoelberch, la malle du Berry n'est pas épuisée. Vous allez voir apparaître la vraie George Sand. >

11 étale devant moi des monceaux de lettres, méthodiquement rangées, dans des chemises de papier gris, et qui correspondent aux diflTérentes périodes de la vie de M™® Sand et de ses amours. Les plus curieuses sont celles qu'elle a adressées à son mari M. Dudevant depuis l'époque de leurs fiançailles jusqu'au moment de leur séparation. Elles sont là, au complet, avec des passages soulignés par M. Dudevant lui-même qui dut s'en servir pour son procès. Elles sont pour la plupart aimables et indifférentes. Cela débute par de courts billets dans le genre de celui-ci :

< Nous dînons au Cadran-Bleu. Venez nous y re- € joindre tout de suite, mon cher Casimir. Nous vous « attendrons pour aller ensemble voir quelque beau « mélodrame. Ainsi dépêchez-vous. >

Le mariage allait se conclure et M. Casimir était en train de faire sa cour. Quelques années plus tard la première crise éclate. M. et M"^ Dudevant sont allés se promener dans les Pyrénées et y ont rencontré un

jeune homme de la plus haute distinction, M. Aurélien de Sèze. Un échange de coquetteries, — nous dirions aujourd'hui un c flirt », — s'est noué entre M. de Sèze et M™^ Dudevant, qui n'avait pas encore composé de livres mais qui était fort passionnée. Le feu de paille devient un incendie. On se rejoint à Lourdes, dans une grotte, on s'envoie des déclarations brûlantes. Ce commerce dure pendant quatre années et demeure, d'ailleurs, platonique; les lettres écrites de part et d'autre ne laissent aucun doute à cet égard. M. Dudevant eut-il quelque connaissance de l'aventuré, en montra-t-il quelque jalousie? Sa femme résolut de lui tout raconter, elle rédigea une manière de confession, ou d'examen de conscience, qui se développe sur vingt pages couvertes de lignes menues et serrées. C'est une brochure, ou plus exactement c'est une nouvelle. La romancière y montre déjà le bout de l'oreille. Elle se répand en descriptions, en considérations philosophiques; elle narre, elle amplifie, elle expose à M. Dudevant sa théorie sur le mariage et lui trace le plan idéal d'un ménage à trois qui réaliserait la félicité terrestre entre l'époux, l'épouse et Vautre, c'est-à-dire l'ami chaste et loyal, incapable de nourrir un mauvais dessein. Tout ceci s'agite dans le bleu, dans le domaine de l'âme. On devine l'acceuil que M. Dudevant, qui était plutôt brutal, dut faire à cet opuscule suggestif. Lecture en fut donnée aux juges, qui passèrent un agréable quart d'heure à le savourer.

D'autres lettres encore furent produites à l'audience, des lettres datées de Venise. Tout en s'occupant d'Alfred de Musset et de Pagello, George Sand n'oubliait pas qu'elle avait laissé en France un mari et des enfants. Le i®»" juin 1834, elle dépèche à sa fille Solange ces lignes touchantes :

< Ma petite fille chérie, j'ai reçu aujourd'hui une < lettre de Laure, qui me dit que tu te portes bien, que

« tu es bien belle, bien grosse, bien sage, bien aimable « et que tu travailles comme une petite femme. Je suis € bien heureuse de toutes ces bonnes nouvelles. On € me dit aussi que tu m'aimes, que tu pries le bon * Dieu pour moi, que quand on te parle de moi, tu € pleures. Ne pleure pas, mon petit ange. Je reviendrai € bientôt, et je t'embrasserai, ma grosse mignonne « chérie. Je pense à toi et je rêve de toi toutes les € nuits. J'ai tout plein de belles choses à te porter. € Après cela, nous ne nous quitterons plus, ma chérie. € Adieu! Je t'embrasse un million de fois sur tes « grosses joues roses. Embrasse ton papa pour moi € tous les matins. »

Étrange complication du cœur féminin ! George Sand était amante et mère tout à la fois, et sans doute elle était sincère comme mère et comme amante. L'épouse même s'exprimait en termes très convenables. Ses lettres à son mari ne débordent pas de tendresse, mais elles sont affectueuses. Elle s'informe de sa santé, lui donne le conseil de se purger et de se c tirer un peu de sang » et cela sans ironie, je vous jure, avec une cordialité toute tranquille. On ne peut s'empêcher de sourire en pensant qu'elle formulait ces avis en présence et peut-être sous la dictée du docteur Pagello.

J'eusse voulu offrir au lecteur le texte d'une de ces épîtres conjugales. Mais M. de Spoelberch m'en a détourné : c Je craindrais que ces lettres ne fussent mal interprétées. Elles pourraient nuire à George Sand. Et vous savez que je tiens pour elle dans toutes les méchantes querelles qu'on lui cherche. » Oui ! M. de Spoelberch se proclame le paladin de George Sand. Il est prêt à ceindre la cuirasse et à rompre en son honneur une lance contre les malandrins de la critique :

€ Elle avait un cerveau d'homme. Il ne faut pas la traiter comme une bourgeoise. »

La journée s'écoule... Et je n'ai contemplé qu'une infime partie des merveilles de ce palais enchanté. Que n'ai-je huit jours devant moi! Il me reste une heure à peine... Mon hôte s'empresse; les cartons sont déballés, les tiroirs s'entr'ouvrent. Balzac, le grand Balzac m'apparaît formidable, avec sa correspondance que M. de Spoelberch a eu la conscience de copier de sa main (il y a consacré trois années entières), avec ses ébauches de romans, ses projets de pièce, VÉcole des Ménages, exemplaire unique, découvert par hasard dans une vente, le Corse, pièce en un acte construite sur le même sujet que la Madame Sans-Gêne de Sardou, Philippe le Réservé, drame romantique à peine esquissé, où Balzac a jeté des répliques qui devaient s'intercaler dans le dialogue : c — Les rois ne mendient pas. — Ils volent? — Non ! ils tuent ! » Et cette autre pensée : « LeS" reines et les courtisanes sont forcées de faire des avances ». Quelques cahiers proprement liés par une faveur : c'est un Cromwel en vers, en très mauvais vers, calligraphié sur les bancs du collège. Balzac y a ajouté des remarques d'une naïveté exquise : « Si l'intérêt de la pièce l'exige scrupuleusement, cette scène sera raccourcie dans le dernier couplet ». Balzac voyait déjà son CrDmwel k la Comédie-Française! Puis des essais philosophiques : Du gouvernement moderne; Entre savants .. Ces manuscrits de Balzac sont comme un océan où l'on est noyé. M. de Spoelberch a recueilli tout ce qu'il a pu trouver sur le dieu pour en orner son autel; il me montre un petit livre maculé de « ronds de café » (Balzac posait sa tasse auprès de lui sur la page même où il écrivait). C'est la version originale de Séraphita. Il voulut l'offrir à M"^® de Hanska et il eut l'idée bizarre de lui demander pour la reliure un morceau de sa robe d'amazone. Le relieur Spachmann dut se plier à ce caprice. Séraphita est habillée de drap gris à l'extérieur, et à l'intérieur, pour remplacer les

feuilles de garde, d'une pièce de satin noir taillée dans un corsage de M™^ de Hanska. Le satin est élimé, le drap est sale. L'ensemble est hideux. Mais Balzac était ravi de son invention, qu'il estimait être des plus galantes. 11 y avait en lui un côté troubadour fort réjouissant. N'étant pas assez riche pour couvrir d'or ses maîtresses, il leur offrait des colliers de ses cheveux. Son perruquier remplaçait le joaillier. Cela était ingénieux et économique. M. de Spoelberch s'est procuré un de ces c joyaux » qu'il tient jalousement enfermé dans une cassette :

€ Vous connaissez maintenant la couleur de ses cheveux. »

Je crois entendre le grand prêtre de Baal me révélant ses mystères!

Et Théophile Gautier... Une autre idole du temple... On sait que M. de Spoelberch possède la collection complète de ses feuilletons. Il a eu le courage de les collationner avec les six volumes édités par M. Noèl Parfait et de rétablir les fragments que ce dernier avait supprimés. La correspondance est là pareillement, prête à passer chez l'imprimeur. Sera-t-elle jamais imprimée? Il y a lieu de le souhaiter, car elle est superbe. Théophile Gautier s'y révèle tout entier avec sa bonhomie, sa verve joyeuse, et la délicatesse de son art incomparable. M. de Spoelberch l'a connu personnellement et a gardé de lui le plus charmant souvenir. C'était en 1871... Il parcourait avec un ami les rues de Bruxelles. Il aperçoit, cheminant lourdement, un gros homme fatigué portant une chevelure léonine sur un paletot râpé, c Je ne me trompe pas, dit-il, ce passant n'est autre que Théo. » Il veut l'aborder. Mais son ami le retient. Gautier sera peut-être fâché d'être troublé dans sa promenade, mieux vaut lui rendre visite. Gautier s'éloigne, disparaît. Et voilà M. de Spoelberch furieux contre lui-même et contre son

compagnon. 11 demande à la police de lui procurer l'adresse de l'illustre écrivain. Les argousins se mettent en campagne, mais vainement, Gautier est introuvable. Enfin, après huit jours de recherche, M. de Spoelberch parvient à le rencontrer. 11 l'amène chez lui. € Il s'est assis là même où vous êtes. > -^ 11 lui exhibe la collection complète de ses œuvres^ volumes et articles de journaux, méthodiquement catalogués. Gautier en fut touché jusqu'aux larmes. Il promit de revenir... Hélas! la mort allait le prendre. Ce devait être son dernier voyage. La piété filiale de M. de Spoelberch avait embelli son crépuscule...

Telles sont les choses que m'a contées l'éminent bibliographe bruxellois. Telles sont les curiosités qu'il m'a révélées. Je n'ai pas tout noté. Un volume n'y suffirait pas. Au reste nous aurons l'occasion d'y insister de nouveau. M. de Spoelberch ne se contente pas de discourir. Il travaille avec l'ardeur d'un bénédictin; il caresse de gigantesques projets. Le 18 août 1900 les œuvres de Balzac tomberont dans le domaine public. Ayant alors ses coudées franches, il éditera les pages inédites de l'illustre écrivain; il les accompagnera de notes explicatives. Commenter Balzac! Quelle ivresse! M. de Spoelberch exulte. Le plus vif contentement éclate sur son visage. En vérité, il ne changerait pas son destin pour celui d'un roi. Et, peut-être, en effet, a-t-il moins de soucis que Léopold de Belgique. Les manuscrits de Balzac sont aussi intéressants à exploiter que les forêts du Congo. Ils ne sont pas moins impénétrables.

En me reconduisant, en me pressant les mains avec effusion, M. de Spoelberch ajoute :

€ Vous savez ! ces richesses, je n'en suis que le dépositaire. Je considère qu'elles appartiennent à votre pays. Je les lègue après ma mort au château de Ghan-

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tilly. Et je vous autorise à publier cette résolution irrévocable. »

C'est ainsi que G. Sand, Balzac et Gautier regagneront la terre natale... Ils ne l'auront jamais tout à fait quittée. Car M. de Spoelberch est le plus parisien des Belges et son palais de l'avenue du Régent est un petit coin de France.

J'ai eu la bonne fortune de causer, à quelques jours d'intervalle, avec deux élèves de Chopin. Ce sont à peu près les seuls qui survivent. Il y a donc un grand intérêt à recueillir leurs confidences.

L'un de ces disciples est M. Mathias, l'éminent professeur du Conservatoire, dont l'enseignement a formé plusieurs générations de pianistes. 11 était tout jeune? il avait onze ans à peine, et il résidait à Boulogne-sur- IVter, lorsque, en 1837, M. Mathias père résolut de l'envoyer étudier chez un maître. Le petit Mathias se signalait par d'heureuses dispositions, il avait déjà du talent; c'était presque un enfant prodige. On décida de l'expédier à Paris pour le perfectionner en son art. Mais à qui l'adresser? Son père hésitait entre deux ou trois virtuoses renommés. Mais il avait pour voisine une jeune Polonaise qui lui parlait avec une ferveur jd'enthousiasme extraordinaire de son compatriote Frédéric Chopin, qui venait d'arriver en France et qu'elle considérait comme le plus grand musicien des temps modernes. M. Mathias résolut d'en essayer.

Voilà donc le père et le fils qui sautent en diligence,

ayant en poche l'adresse du maestro. Chopin habitait alors un modeste appartement chaussée d'Antin, à l'endroit où devait être percée plus tard la rue Lafayette. Quand ils sonnèrent à sa porte, ce fut Fonlana, un des meilleurs amis de Chopin, qui les reçut. Ils lui exposèrent leur dessein. Fontana y applaudit et leur dit que Chopin serait heureux de les accueillir le lendemain. Et, en attendant, pour les mettre en goût, il se mit au piano et leur joua une des dernières œuvres du jeune compositeur. Quand le concert fut achevé, et tout en redescendant l'escalier, M. Mathias père hochait la tête :

€ Quelle diable de musique est-ce là? murmurait-il. Je n'en ai pas saisi une note. Cela ne ressemble à rien!

— C'est admirable <, déclara le petit Mathias, qui allait de l'avant, avec l'assurance d'un néophyte.

M. Mathias revint sur ses préventions. Chopin ne tarda pas à le charmer comme il charmait tout le monde. Il avait des séductions infinies. De taille moyenne, mais bien prise, vêtu avec une grande recherche, il portait selon la mode du temps l'habit bleu à boutons d'or, serré sur le gilet blanc, le pantalon gris perle à sous-pied. Une longue cravate de batiste s'enroulait autour de son cou flexible ; ses cheveux, naturellement bouclés, s'élevaient en touffes au-dessus d'un front large et délicatement modelé ; la bouche était un peu dédaigneuse, l'œil brun clair (exactement couleur de bière) s'animait par moments et brillait d'un éclat fiévreux; la main, petite, fine et allongée, parcourait le clavier avec une souplesse, une vivacité sans égales. Chopin, non encore atteint du mal terrible qui devait le terrasser, était un délicieux cavalier.

Il donnait des leçons par nécessité, sinon toujours par plaisir. On les lui payait vingt francs; il n'avait

guère d'autres moyens d'existence. Les éditeurs lui offraient pour ses meilleurs morceaux une rétribution dérisoire, qui excédait rarement vingt-cinq louis. Il traversait l'épreuve douloureuse qu'ont à subir les novateurs. Son génie heurtait les habitudes de la foule qui raffolait de la musique italienne et qui n'admettait pas qu'il y eût un autre art. On affectait de voir en lui un fantaisiste, un excentrique; il essuya les railleries que connurent, à leurs débuts, Berlioz, Wagner, César Frank et même l'auteur de Carmen, Quelques admirations l'en consolèrent, elles furent d'autant plus vives qu'elles savaient réparer une injustice. Cinq ou six femmes du monde, parmi lesquelles il convient de citer la princesse Potocka et M™® de Stîrbey, lui vouèrent un culte passionné. Et, tandis que partout ailleurs régnaient les favoris de la mode, les Thalberg, les Stamaty, exécutants merveilleux, mais dénués de sincérité, il fut le roi, je pourrais dire le dieu, de ces maisons amies. C'était pour lui une grande douceur de s'y sentir adulé. Il avait la conscience de sa valeur et souffrait de la voir méconnue. Liszt lui-même lui portait ombrage, et, quoiqu'il l'aimât d'une affection fraternelle, il ne pouvait s'empêcher de trouver que son succès était supérieur, à son mérite. Et il ne pouvait se défendre d'un peu de mélancolie en comparant les triomphes que remportaient les œuvres de Liszt au maigre accueil que recevaient les siennes propres... Ajoutons que ses rivaux reconnaissaient sa haute valeur et rendaient hommage à sa supériorité. M. Mathias m'a conté à ce propos une charmante historiette que je suis heureux de reproduire...

« Ce soir-là, m'a-t-il dit, il y avait grande soirée chez la comtesse de X... J'aperçus, en entrant dans le salon, un homme, jeune encore, d'allures très distinguées et auquel on semblait témoigner un grand empressement. Xl'était Thalberg, le fameux pianiste, qui jouissait

d'une renommée européennee. c Monsieur Thalberg, jouez-nous quelque chose! — Monsieur Thalberg, laissez- vous fléchir! » Thalberg se laissa fléchir et se dirigea vers l'Érard que Ton venait d'ouvrir à son intention. Il allait poser ses doigts sur les touches, quand le valet de chambre annonça : M™° George Sand! M, Chopin!... Toutes les têtes se retournèrent, poussées par un sentiment de curiosité. J'avais les yeux fixés sur Thalberg et je compris à l'expression de son visage qu'il éprouvait une assez violente contrariété. Il est facile d'en pénétrer la raison. Thalberg était aux antipodes de Chopin. Thalberg jouait des morceaux d'où l'émotion était absente et qui n'étaient composés que pour mettre en lumière l'étonnante perfection de son mécanisme. Il n'ignorait pas la médiocre estime de Chopin pour ce genre d'ouvrages uniquement destinés à briller dans les salons. 11 lui déplaisait d'affronter le jugement de ce musicien, plus grand que lui et dont, à travers sa courtoisie, il devinait le dédain. 11 eût voulu s'en aller, quitter le piano... Il y était rivé par le point d'honneur. Il dut aller jusqu'au bout. Il y apporta quelque coquetterie ; il exécuta sa fantaisie sur Don Juan avec une netteté, un brio incomparables. Chopin écoutait (il me semble encore le voir) adossé à la cheminée. Quand le morceau fut achevé, au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, Chopin s'avança près du triomphateur et lui adressa quelques mots de félicitations. Thalberg lui prit la main, la serra, devint très grave, baissa les yeux et s'inclina sans répondre une parole. Et je compris ce silence, et la pensée de Thalberg. Cela voulait dire : c Je suis « honteux d'être acclamé, moi qui ne suis qu'un vir- € tuose, devant vous, qui êtes un artiste de génie... »

— Et George Sand, demandai-je à M. Mathias, quelle était son attitude?

— - Elle bavardait comme une pie avec ses voisines.

Elle était très brune, exubérante, elle avait un teint d'Espagnole, des yeux irrésistibles et dont on n'oubliait plus le regard, lorsqu'une fois il s'était posé sur vous. Elle parlait avec une prodigieuse volubilité. Je suppose que ma physionomie ne lui fut pas indifférente, car elle me prit l'oreille gentiment et demanda à Chopin : « Voilà votre élève? il a l'air dégourdi... — Oui, répondit Chopin, c'est une bonne caboche. > Ce propos n'avait rien de particulièrement flatteur, et cependant je fus fier d'avoir attiré, pendant une minute, l'attention de l'illustre romancière. »

De l'ensemble de ces impressions, la physionomie du musicien se dégage, avec ses traits caractéristiques. Chopin était sensible, impressionnable à l'excès, doué, comme il arrive à beaucoup de grands artistes, d'une intelligence professionnelle, qui se concentrait sur un objet unique et se répandait peu au dehors. Chopin se désintéressait de ce qui n'avait pas un rapport direct avec son métier; il goûtait modérément les poètes, sauf ceux de son pays, qu'il avait appris à aimer dès l'enfance; il vivait en soi-même, se suffisait à soimême. Le théâtre ne le touchait point; il ne semble pas qu'il ait jamais songé à se diriger de ce côté. Quelques amis l'y poussaient... Un haut personnage de la cour de Louis-Philippe lui demandant pourquoi il ne consacrait pas à la scène ses merveilleuses facultés : c A quoi bon? lui dit Chopin. Je n'y entends rien. L'orchestre m'épouvante. Voyez-vous, il ne faut pas que je sorte de mon piano. » M. Mathias se rappelle nettement cette réponse et d'autres traits qui éclairent d'un jour saisissant la figure de son maître. Au point de vue sentimental, Chopin était jaloux, emporté et très exclusif dans ses affections. Il ne se laissa distraire par aucun caprice de son maladif amour pour George Sand, et, tant que durèrent leurs relations, il lui demeura fidèle. Il était d'ailleurs très violemment sensuel, ainsi

qu'en témoigne certaine correspondance échangée entre les deux amants, et qui égale par la liberté de l'expression et la vivacité de l'image les pires écrits du marquis de Sade. Peut-être aussi n'y faut-il voir qu'une débauche d'imagination, qu'une sorte de gageure et de divertissement. George Sand était coutumière de ces extravagances où son cerveau fatigué se délassait...

Nous venons d'évoquer, avec M. Mathias, un Chopin bien portant, heureux, en pleine possession de sa force créatrice. M™o Dubois va nous montrer un Chopin accablé par les souffrances physiques et qui n'était plus que l'ombre du grand Chopin. M™» Dubois le connut en 1843, à son retour de Majorque, alors qu'il était atteint du mal terrible qui devait rapidement l'emporter. M™« Dubois, qui a conservé ce qui ne vieillit pas chez la femme, c'est-à-dire les qualités du cœur et les grâces de l'esprit, s'appelait à cette époque M"e Camille O'Meara. Et il suffît de regarder encore aujourd'hui l'expression de ses yeux pour deviner qu'elle devait être ravissante. Elle étudia pendant cinq ans avec l'auteur des Préludes et eut l'honneur, en 1847, de prendre part, comme exécutante, à la dernière audition qu'il put donner de ses œuvres. Mlle O'Meara jouait divinement... Chopin lui avait communiqué quelque chose de sa flamme, de l'ardeur qui bouillonnait en lui. Le professeur et l'élève — l'élève belle comme le jour, le professeur qui ne vivait plus que par l'âme — arrachèrent des larmes aux assistants. M""® de Girardin a fixé dans une lettre le récit de cette inoubliable soirée et je m'en voudrais de priver le lecteur de ce morceau, qui a l'exactitude, mais non pas la sécheresse d'un procès-verbal :

€ N'apercevez-vous pas une jeune fille à la taille svelte et flexible? Elle s'avance vers vous l'air timide et les yeux baissés; son front pur est couronné de

roses; sa robe légère est d'un rose pâle et ressemble à ces fuyantes vapeurs, à ces transparents nuages du soir que rougissent les derniers adieux du soleil; ses traits fins sont à la fois nobles et délicats.

€ M"o O'Meara est élève de Chopin. 11 était là, il assistait au triomphe de son élève, et l'auditoire inquiet se demandait : L'entendrons- nous?

€ Le fait est que, pour des admirateurs passionnés, voir Chopin dans un salon se promener toute la soirée autour d'un piano et ne pas l'entendre jouer, c'était le supplice de Tantale. La maîtresse de la maison eut pitié de nous; elle fut indiscrète, et Chopin a joué, a chanté ses chants les plus délicieux; nous mettions sur ces airs, joyeux ou tristes, les paroles qui nous venaient à l'esprit; nous suivions avec nos pensées ses caprices mélodieux. Nous étions là une vingtaine d'amateurs sincères, de vrais croyants, et pas une note n'était perdue, pas une intention n'était méconnue; ce n'était pas un concert, c'était de la musique intime, sérieuse, comme nous l'aimons; ce n'était pas un virtuose qui vient jouer l'air convenu et qui disparaît; c'était un beau talent, accaparé, harcelé, tourmenté sans égards et sans scrupules, à qui Ton osait redemander les airs chéris, et qui, plein de grâce et de charité, vous redisait la phrase favorite, pour que vous puissiez l'emporter correcte et pure dans votre mémoire, et vous laisser longtemps bercer encore par elle en souvenir. Madame une telle disait : « De grâce, € jouez ce joli nocturne dédié à M"® Stirling — celui que « nous avons nommé le dangereux. » Il souriait et jouait le fatal nocturne. « Moi, reprenait une autre femme, « je voudrais entendre une seule fois, jouée par vous, € cette mazurka si triste et si charmante. » Il souriait encore, et il jouait la délicieuse mazurka. Les plus profondément rusées cherchaient des biais pour arriver au but : c J'étudie la grande sonate qui commence par

€ cette belle marche funèbre, et je voudrais savoir dans € quel mouvement doit se jouer le finale. » Il souriait un peu de la malice, et il jouait le finale de la grande sonate, un des plus magnifiques morceaux qu'il ait composés. Le piano que fait résonner Chopin se métamorphose : ce sont des accords inconnus, des sons qu'on a rêvés peut-être, mais qu'on n'a jamais entendus nulle part. Il n'y a qu'une voix dans la nature qui rappelle ces sons divins : c'est, dans le silence des nuits, cette note triste du rossignol, cette plainte mélodieuse répétée plusieurs fois qui précède l'éclatant ramage.

€ N'importe, cela ne vaut rien d'écouter Chopin toute une soirée. L'existence bourgeoise paraît bien maussade le lendemain de ces belles fêtés poétiques; l'idéal décourage de la vie réelle. C'est imprudent de respirer les parfums célestes quand on s'efforce de vivre raisonnable et résigné sur la terre. »

Ce fut le suprême triomphe... La révolution bouleversa Paris, ferma les salons et fit taire les pianos. Chopin mourant partit pour Londres; il eut à peine la force d'en revenir. Et ses derniers jours furent attristés par le plus vulgaire et le plus cruel des tourments, par des soucis d'argent. Il habitait un logement misérable dont il n'arrivait pas à payer les termes. Quelques amis et quelques amies lui venaient en aide discrètement. Mais sa fierté s'offensait de ces libéralités qu'il considérait comme une aumône. On raconte que M^'*^ Stirling ou la comtesse de Potocka, sachant ses ennuis, lui envoya un jour une enveloppe contenant 20 000 francs. Le pli ne fut pas ouvert; on le retrouva intact, au bout d'un mois, sous la pendule de la salle à manger. Et* Chopin ne consentit jamais à se servir de cet or, dont il ignorait la provenance... Quand il mourut, en 18i^9, on eut le sentiment qu'une grande clarté venait de s'éteindre. Ses nobles amies accou-

rurent et s'agenouillèrent en sanglotant devant le lit où il reposait. Et celles qui survivent ont gardé, après un demi-siècle, la vision du cercueil cheminant sous les fleurs, à travers les rues populeuses, où, la veille encore, grondait Témeute!...

... Comment so comportait-il sur l'article des femmes? Quel était son régime, quelle était sa manière journalière de vivre? Aucune des réponses à ces questions n'est inditférente pour juger l'auteur d'un livre...

, ■ Sainte-Beuve.

€ Je sais bien, me dit M. Jules Troubat, qu'il vaudrait mieux ne pas parler de ces choses. Mais, puisque tout le monde s'en occupie!... »

M. Jules Troubat, qui fut le dernier secrétaire et l'exécuteur testamentaire de Sainte-Beuve, habite en haut de la rue de Rennes, un petit appartement, où il vit en philosophe, au milieu des livres. Il a dépassé la soixantaine, mais il a gardé l'exubérance de la jeunesse. Il est du Midi, c'est un félibre. Le soleil de Provence illumine son discours. Sa mémoire est un répertoire inépuisable d'anecdotes, de mots, de traits caractéristiques. Et ce trésor s'épanche volontiers et joyeusement. Songez que M. Troubat est demeuré dix années avec le critique des Lundis, et que, durant cette période, il a pu voir de près nos plus illustres contemporains. Je voulais lui demander quelques éclaircissements au sujet de la correspondance de Victor Hugo,

actuellement en cours de publication. Il a mis la meilleure grâce à me satisfaire... Déjà il commençait à me narrer ses souvenirs, lorsqu'un coup de sonnette l'interrompit. Je vis entrer un personnage auquel il me présenta. C'était M. Jules Levallois, le brillant essayiste, qui fut, lui aussi, attaché à Sainte-Beuve au même titre que M. Troubat. Ainsi, le hasard réunissait devant moi deux familiers du grand homme, qui furent successivement ses collaborateurs, les témoins de sa vie, les confidents de sa pensée. Je n'eusse osé espérer pareille aubaine. M. Jules Levallois, avec non moins d'obligeance que son collègue, a bien voulu se laisser interroger. Nous nous sommes assis tous trois au coin du foyer, M. Levallois, maigre, nerveux, distingué, visage ascétique, éclairé par un œil étrangement vif et mobile; M. Troubat, abondant en cheveux et en paroles fleuries (tel un troubadour de son pays); et, pendant une heure, dans le salon rempli d'ombre, l'âme de Sainte-Beuve nous a visités. J'ai vécu dans l'intimité de ce remarquable esprit. Le Sainte-Beuve qui m'est apparu, ce n'est point le Sainte-Beuve officiel, académicien, professeur, sénateur, rédacteur du Constitutionnel, mais un Sainte-Beuve sans apprêt, un Sainte- Beuve en pantoufles. MM. Troubat et Levallois, déférant à mon désir, m'ont montré l'homme à travers le littérateur.

« Est-il vrai, leur ai-je dit, que, malgré son excessive laideur, Sainte-Beuve ait inspiré de l'amour? »

Cette phrase m'attire une verte réprimande. Les deux secrétaires s'exclament : « Mais non, je vous assure, Sainte-Beuve n'était pas aussi laid qu'on l'a prétendu. Il avait la beauté de l'intelligence. > M. Jules Troubat s'est levé :

« Vous allez vous en rendre compte. »

Il prend dans sa bibliothèque divers objets qu'il dépose avec respect devant moi : le portrait de Sainte-

Beuve âgé de dix ans (tète méditative, front énorme, nez proéminent), son buste par Mathieu Meunier, un autre buste exécuté par Chenillon en 1868. Le buste de Meunier est traité dans la manière de David d'Angers et visiblement idéalisé. Celui de Chenillon est moins solennel. Ni l'un ni l'autre ne donnent une idée flatteuse du physique de l'auteur de Volupté, Décidément, la beauté de l'intelligence n'a rien à démêler avec la beauté du corps. Je ne veux pas briser la touchante illusion de M. Jules Troubat. Mais Sainte-Beuve, avec ses chairs ridées et bouffies, ses paupières gonflées, ses sourcils broussailleux, son menton en galoche et ses bajoues, évoque plutôt l'image d'une vieille « magote » de Téniers que la silhouette de don Juan.

< Qu'est-ce que la beauté plastique chez l'homme? reprend M. Levallois. Un bien fragile ;eivantage quand il n'est pas soutenu par d'autres prestiges. »

Et M. Jules Troubat surenchérit :

« Un soir que j'étais chez mon maître, Ernest Renan vint lui demander à souper. Et presque au môme instant arriva une jeune personne, d'origine assez humble, d'éducation assez négligée, une grisettc qui n'avait jamais lu la Vie de Jésus. On passa dans la salle à manger. Et je remarquai que notre voisine ne pouvait s'empêcher de sourire en contemplant la lourde démarche, la dégaine embarrassée de Renan qui avait assez l'air d'un curé de village. Cependant il se mit à discourir; son geste était affable; sa voix infiniment douce. Et ce qu'il disait était exquis, un mélange de tendre raillerie et de sensibilité. La grisette n'avait plus envie de se moquer. Elle murmura à mon oreille : € Il parle bien, tout de même, ce gros-là! » Et je compris que M. Renan venait d'empaumer cette jolie fille et qu'elle n'eût pas demandé mieux que de s'en laisser conter par lui... Il ne s'en avisa point. Sans doute, il avait en tête d'autres soucis; et il passa, ce

soir-là, sans s'en douter, à côté du bonheur. Vous voyez qu'il n'est pas besoin, pour enjôler les femmes, d'avoir la taille d'Antinous. »

Sainte-Beuve exerçait le même genre de séduction. Il n'avait pas l'onction de Renan, mais sa politesse n'était pas moins accomplie, pour être moins ecclésiastique. Ses belles amies ne s'y trompaient pas. Elles devinaient en lui un si vif désir de plaire qu'elles en étaient touchées. Son regard, ses gestes, jusqu'à la sonorité un peu voilée et comme émue de sa voix, les caresses, les réticences, les coquetteries de son langage, tout décelait l'adoration du sexe, l'agenouillement du dévot devant l'autel. Sainte-Beuve aimait la femme, encore plus que les femmes. Un frôlement, un parfum suffisaient à le griser. Son cœur flambait avec une facilité déplorable. Vingt fois il lui arriva de s'éprendre jusqu'à en mourir, après cinq minutes d'entretien, d'une dame qu'il n'avait jamais vue et ne devait pas revoir. C'est ainsi qu'il demanda la main de la fille du général Pelletier qui avait joué devant lui une sonatine de Mozart. La jeune fille fut très étonnée, le général le fut davantage et ce projet matrimonial n'eut pas de suites. Qui sait ce qu'il fût advenu de Sainte-Beuve, s'il avait pu se marier? Peut-être eût-il fait le meilleur des époux, et le plus fidèle. Il avait coutume de répéter : « A un certain âge, si notre maison ne se peuple pas d'enfants, elle se remplit de vices et de manies >. Nul ne s'est mieux analysé.

« En somme, dis-je, si j'ai bien compris, Sainte- Beuve était doué d'une imagination romanesque, il aimait surtout avec l'esprit, avec l'âme, il était moins sensuel que cérébral? »

M. Levallois lance à son cher confrère un coup d'œil malicieux. Il est évident que ma naïveté lui inspire de la commisération. Il repart :

« N'exagérons rien. Nous pourrions vous peindre un

Sainte-Beuve poussé au bleu, éthéré. La vérité nous oblige à déclarer qu'il ne haïssait pas la bagatelle. Il goûtait du plaisir à disserter sur le sentiment, « mai& il avait du goût pour les réalités ». On ne peut toujours planer. Il faut bien, de temps à autre, redescendre sur la terre ! >

J'arrive au point délicat! et je n'ai aucun scrupule à l'aborder, puisque l'opinion en est saisie. Les lettres de Victor Hugo à Sainte-Beuve, récemment éditées, ont soulevé dans la presse de bruyants échos. Pourquoi les deux écrivains, après avoir été tendrement unis, se sont-ils séparés? Quel événement a provoqué leur rupture? Ces questions, fort indiscrètes, ont été posées. Et la lecture des lettres permet, dans une certaine mesure, d'y répondre. Il est certain que Sainte- Beuve accabla de ses hommages Adèle Hugo et que le poète prit ombrage de ce commerce de galanterie, nous dirions aujourd'hui de ce « flirt ». Mais un autre ressentiment venait de se joindre à ce grief légitime. MM. Troubatet Levallois y insistent :

€ Soyez sûr que Victor Hugo en voulait autant à Sainte-Beuve de sa défection littéraire que de son essai de trahison domestique. Il ne lui pardonnait pas de lâcher le romantisme et de ressaisir sa liberté. Dans toute cette querelle, il y avait un amour-propre froissé. »

Comment se dénoua le roman de M™® Hugo et de Sainte-Beuve? J'ai vainement essayé d'arracher à M. Troubat une affirmation catégorique. Et, du reste, je ne puis qu'applaudir à sa réserve. Il assure pourtant qu'ils ne cessèrent jamais de se voir et qu'ils conservèrent jusqu'au bout des sentiments de cordiale amitié. Une historiette qu'il m'a contée contient, en effet, la preuve que leurs relations ne furent jamais rompues :

Ceci se passait vers 1862. M. Jules Toubat, frais émoulu de sa province, tout fier de son titre de secré-

taire de Sainte-Beuve, avait été prié à dîner chez M™« Louise Collet. Il s'y rencontra avec une dame âgée, qui paraissait souffrante, et qu'un tout jeune homme accompagnait. C'était M«»o Victor Hugo et son fils Charles. Le repas fut très gai... Charles Hugo se livra à de joyeuses gamineries, comme de soulever la jupe de Louise Collet pour voir c si elle attachait sa jarretière au-dessus du genou ». La pudeur de Jules Troubat fut émue de ces façons cavalières et des minauderies de l'amphitryonne, qui oubliait qu'elle avait des cheveux gris. Il s'emporta contre la dissipation mondaine et tint des propos parfaitement inconvenants, que M"»« Louise Collet s'empressa de relever, car elle ne manquait pas de répartie. L'honnête Troubat rentra chez lui un peu confus, et le lendemain soir, quand il revit Sainte-Beuve, il lui apprit qu'il avait eu l'honneur de dîner la veille avec M"® Victor Hugo.

< Vous ne me dites pas tout, observa le critique, il paraît que vous vous êtes querellé avec M °»® Collet?...

— Comment savez- vous...?

— M"*° Victor Hugo sort d'ici, et elle m'a tout appris... »

Et voyant la surprise de Troubat, Sainte-Beuve crut devoir ajouter d'un ton indifférent : « Nous nous voyons quelquefois... »

Ainsi, en 1862, M™° Hugo rendait visite à Sainte- Beuve; il tenait d'elle une foule d'objets, de reliques, de menus gages d'affection, un croquis de sa fille malade, un voile brodé, son voile nuptial, qu'il gardait au fond de son tiroir comme un joyau précieux. M. Troubat pense que Sainte-Beuve eut soin de prendre son avis, avant de faire paraître ce fameux Livre d'amour qui lui valut des reproches si amers. Eh quoi! Sainte- Beuve aurait demandé à son amie l'autorisation d'imprimer des vers meurtriers pour leur réputation à tous deux! Et elle aurait consenti! Mais, si cette hypothèse

était fondée, on se demande, avec angoisse, ce qu'il en faudrait déduire... M. Troubat n'est pas sans remarquer mon inquiétude, et il s'empresse de l'apaiser :

« Les femmes sont étranges. Qui sait si l'amie de Sainte-Beuve n'était pas flattée d'être l'héroïne d'un roman — fût-il purement fictif — et d'avoir inspiré à ce critique des strophes passionnées ! »

MM. Troubat et Levallois en savent plus long qu'ils, n'en veulent dire. En vain ai-je cherché, par de subtils détours, à obtenir un aveu :

« N'insistez pas... C'est le secret de la confession! »

De tout cela il résulte que, sur le chapitre de l'amour^ Sainte-Beuve fut complexe. Il y avait en lui un conseiller et un libertin. Pour certaines femmes, il ne fut qu'un conseiller; pour d'autres, il ne fut que libertin; pour d'autres, il fut les deux ensemble. Il avait une théorie que M. Levallois a notée sur ses tablettes et qu'il se plaisait à développer. Il prétendait que l'amitié ne peut exister entre les deux sexes qu'à la condition d'avoir eu, à un moment, un caractère plus vif; en d'autres termes, qu'un homme et une femme ne s& peuvent aimer d'amitié, sans arrière-pensée, qu'après s'être aimés d'amour. « On n'arrive au calme, concluait-il, que lorsque toute curiosité est satisfaite. > Chamfort aurait signé cette maxime. Et pourtant Sainte-Beuve eut l'occasion de constater qu'il n'est pas de vérité qui ne comporte des exceptions. Il y eut certainement une femme dont il ne fut jamais que le confident désintéressé. George Sand, qui alluma tant d'incendies, ne lui inspira qu'une sympathie tranquille :

« Ils passèrent une nuit sous le même toit, me dit M. Jules Levallois. Sainte-Beuve soupa chez George Sand et ne se retira qu'à l'aube. La médisance publique ne se priva point de clabauder sur cette aventure. Eh bien, Sainte-Beuve m'a juré qu'aucune

tentation ne les avait poussés Fun vers l'autre. Ils avaient bu du café et lu le premier tome de Lélia. A cela s'était bornée leur orgie. »

Le critique avait un peu peur de la romancière qui ne lui semblait être femme qu'à moitié. Il préférait les créatures plus faibles, ayant un intellect moins vigoureux et moins semblable au sien propre. La femme qu'il a le plus aimée, M™e d'A..., était une charmante caillette, spirituelle et frivole, et dont le bavardage l'amusait. Une légende prétend que M™® d'A..., à son lit de mort, ayant témoigné le désir d'embrasser une dernière fois son cher auteur, celui-ci dut s'affubler des habits d'une religieuse pour pénétrer auprès d'elle, sans froisser la susceptibilité du mari. En vieillissant, Sainte-Beuve devint de moins en moins difficile sur la distinction des gentilles commères qui venaient égayer la tristesse de sa table de garçon. Il ne leur demandait que d'avoir des joues fraîches et des dents blanches. L'esprit, on s'en passait. Et il en avait pour quatre. Un jour, l'une de ces Hébés, qui était belle comme une déesse et que l'indulgente nature avait douée d'un profil antique, accourt furieuse :

« Croyez-vous, s'écrie-t-elle, qu'un carabin au coin de la rue m'a traitée de belle Romaine.

— Eh bien, ma chère petite?

— Je ne veux pas qu'ils me donnent des noms de salade... »

Une autre, qu'il avait conduite chez Magny, fut conviée par lui à choisir sur la carte ce qu'il y avait de plus raffiné, de plus exquis. < Je mangerais bien du gras-double », dit-elle... Une autre encore le plongea dans une stupéfaction douloureuse. Celle-là s'appelait Célina, parce qu'elle était « enfant du mystère ». Elle pria Sainte-Beuve de la mener voir Orphée. Il loua une loge au Théâtre-Lyrique, où l'on jouait le chefd'œuvre de Gluck. Célina faillit s'évanouir de colère en

apercevant le malencontreux coupon. « C'est Orphée aux enfers que je veux, FOrphée ngolo, celui d'Offenbach. » Sainte-Beuve offrit ses excuses à Célina, la conduisit aux Bouffes, et sacrifia solennellement aux frivolités de l'opérette.

Jetons un voile sur ces faiblesses... Nous n'avons pas le droit de les lui reprocher trop durement, car il s'en est repenti. Il avait des moments d'extrême franchise, où il jugeait loyalement sa vie.

« Que voulez-vous, disait-il à ses disciples, j'ai mon péché, qui est celui du roi Salomon! »

Cela n'empêcha pas Salomon d'être un grand roi. Cela n'a pas empêché Sainte-Beuve d'être un grand littérateur et un homme très séduisant. Ses secrétaires ont gardé le culte fidèle de sa mémoire. Et pour trouver grâce aux yeux d'un secrétaire et surtout de deux secrétaires, il faut avoir un peu de vertu! L'excellent M. Troubat a les larmes aux yeux en me reconduisant au seuil de sa demeure. Il pense à son maître, à la petite maison de la rue Montparnasse et à cette autre maison, à l'hôtel de Rouen ou de Rohan, sis passage du Commerce, où Sainte-Beuve demeura pendant vingt années. M. Jules Troubat y vint loger après lui et y occupa la même chambre, la chambre n^ 20, au cinquième, sous les toits. On était jeune alors, on avait la foi, on marchait à la conquête du monde.

M. Troubat m'a déclaré, en me serrant les mains avec effusion :

« Sainte-Beuve n'était pas seulement un vaste cerveau. Ce fut la probité, la bonté même. C'est pourquoi je le vénère... Et j'espère bien que, malgré les sourdes résistances qui nous sont opposées, son marbre fleurira au jardin du Luxembourg... L'Amour et Célina lui souriront au coin des allées... »

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