‹ Portraits intimes (volume 5)Chapitre 19 sur 37 · M"^° CLÉMENCE ROYER · texte numérisé non relu

M"^° CLÉMENCE ROYER

La commentatrice de Darwin a dû accepter un refuge dans Fasile des frères Galignani. C'est là, au fond de Neuilly, que je suis allé lui rendre visite. La maison est d'aspect confortable. Elle élève, sur un boulevard, ses trois corps de bâtiment que précède une cour sablée. Elle éveille à la fois l'impression d'un hospice, d'une caserne et d'un bel hôtel particulier. Mais dès qu'on a franchi le seuil, on est saisi par une grande tristesse. Un je ne sais quoi de désolé s'exhale des vestibules trop larges, des couloirs trop longs, des réfectoires cirés et de la cornette blanche des religieuses qui passent au loin, un trousseau de clefs à la ceinture. Nous sommes au séjour de la vieillesse souffrante qui précède celui de la mort. Le salon où m'attend M™« Clémence Royer est fort décemment meublé de canapés et de fauteuils en reps jaune; il est éclairé d'immenses fenêtres, orné d'un portrait à l'huile du fondateur de l'œuvre, M. Galignani, qui regarde en souriant la Charité de Paul Dubois (dont la cheminée est décorée), comme s'il contemplait en ce bronze la propre exaltation de ses vertus. La pièce est convenable et mélancolique. Elle sert à trop de

^ens qui sont étrangers les uns aux autres. Il y manque rintimité de quelques objets familiers. Les pensionnaires ne semblent pas être chez eux... M^"« Clémence Boyer s'est levée en m'apercevant et m'a tendu la main. Voilà quinze ans que je- ne l'avais rencontrée. Elle n'est pas sensiblement changée. Elle est fatiguée par un catarrhe qui ne lui laisse aucun repos. Mais •elle a gardé la verdeur de son esprit. L'œil est lumineux, la voix très nette, le verbe éloquent et pittoresque. Pas beaucoup de grâce au sens féminin du terme. Renan disait de M"® Clémence Royer qu'elle était un « homme de génie >. Elle n'a jamais dû ressembler à une jolie poupée; elle a le front puissamment modelé d'un mathématicien ; je ne me l'imagine pas jouant de l'éventail et marivaudant. Il est vrai que je ne l'ai pas connue quand elle avait dix lustres de moins.

« Eh quoi! s'est-elle écriée, on se souvient de moi! On sait que j'existe! J'en suis confuse et surtout étonnée... Il me semble que je rêve. Vous êtes bien bon, vraiment, d'être venu causer avec une humble recluse! >

Je n'ai point eu à regretter mon voyage. Pendant une heure, M"^® Clémence Royer m'a tenu sous le charme de sa parole. Elle a abordé mille sujets et m'a exposé des vues curieuses sur l'histoire et la politique contemporaines. Elle a vécu parmi les hommes de 1848 et s'est pénétrée de leurs doctrines. C'est à leur contact qu'elle apprit à travailler et que son intelligence s'ouvrit à l'amour de la vérité. Jusque-là elle avait reçu, ainsi que toutes les jeunes filles de sa condition, une éducation mystique. Son père, un Breton bretonnant, l'avait mise chez les sœurs, mais non pas avec l'intention de faire d'elle une nonne. Il avait dessein de l'en retirer vers sa vingtième année pour la marier. Il comptait sans le caractère passionné de l'enfant. Elle

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se blottit dans le giron de l'Église. Ses compagne» admiraient la ferveur brûlante de son zèle. Elle leur paraissait marquée pour être l'élue du Seigneur. Un soir, pendant les- vacances, son père voulut la conduire au théâtre. Elle refusa de l'y suivre et fît un signe de croix comme pour se garer des tentations du ma\in. Il y répondit par un soufflet et l'empêcha de retourner au couvent. La fiévreuse activité de Clémence Royer prit une autre direction. Elle dévora les naturalistes, et les métaphysiciens; elle suivit les cours de la Sorbonne et du Collège de France. L'usage ne permettait pas en ce temps aux jeunes filles de prendre leur& . grades, sans quoi elle eût conquis le diplôme de docteur. Elle quitta momentanément la France après lecoup d'État, et t>arcourut une partie de l'Europe, organisant des cours et enseignant la philosophie. Elle avait étudié l'œuvre de Lamarck. Elle lut le livre de Darwin sur VOrigine des espèces; elle se hâta de le traduire et y ajouta une préface où elle poussait hardiment jusqu'à leur extrême conséquence les principes formulés par l'illustre professeur.

Partout, elle s'attachait à divulguer ces idées, qui étaient devenues siennes. Et son intrépidité souleva mainte tempête. Elle avait inauguré à Lausanne une série de conférences, dont les premières obtinrent un vif succès. Les dames de la ville se pressaient devant sa chaire. Un jour, elle osa leur expliquer, à sa manière^ quelques chapitres de la Bible. Les auditrices ne se fâchèrent pas. Elles se levèrent, froides et dignes, et disparurent. Ce fut fini ; un mot d'ordre courut. Le vide se fit autour de M™® Clémence Royer, qui dut s'éloigner de ce peuple, qu'elle avait cruellement offensé.

Alors, elle s'enferma dans son cabinet, comme un moine en sa cellule, et s'attela à d'énormes ouvragesqui ont paru par fragments dans des revues spéciales, mais n'ont pas été publiés intégralement. Faut-il en

«citer les titres? la Doctrine de révolution, V Assistance publique dans les campagnea, Histoire de Vatomisme, His^ toire du pessimisme^ Histoire des religions, VOrdre du monde. Ce dernier traité comporte plus de mille pages. C'est un labeur de bénédictin.

« Mes pauvres livres sont là à l'état de manuscrits. Ils attendent l'imprimeur. Deux d'entre eux ont été couronnés par l'Institut. Et je me demande s'ils verront jamais le jour. Le public, en France, est frivole; il ne recherche que les romans, les journaux et les choses amusantes. Les libraires ne se soucient pas d'en être de leur poche. Et je n'ai pas d'argent à leur offrir. Et je n'ai plus de jambes pour courir après eux et les . implorer. »

M^^ Clémence Royer a ordonné que ses papiers fussent déposés après sa mort au secrétariat de l'Académie. Elle s'en remet à la postérité du soin de les tirer de l'oubli, si la postérité les en juge dignes-

J'ai dit que la célèbre authoress avait été mêlée au mouvement de 1848. Elle ne tarit pas sur cette époque dont elle a gardé un souvenir très précis.

« On ne l'étudié pas d'assez près, je vous assure. Nous tombons présentement dans les mêmes fautes qui furent commises, nous suivons exactement les mêmes routes. »

Oui ! M"»^ Clémence Royer voit renaître à cinquante ans d'intervalle, les illusions, les utopies qu'elle défendait alors impétueusement et dont l'expérience l'a détournée. L'avènement du socialisme, l'égalité des classes, le nivellement de la richesse, l'abolition de la guerre étaient les thèmes favoris qui inspiraient, comme aujourd'hui encore, les orateurs et les écrivains. Après le règne pacifique de Louis-Philippe, on ne supposait plus qu'un conflit européen fût possible. M™« Clémence Royer se rappelle le fameux congrès de la paix qui fut tenu à Versailles.

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« Victor Hugo devait y prononcer un superbe discours qu'il avait composé d'avance et appris par cœur. Afin de donner plus de vivacité à son éloquence, il avait introduit, au milieu d'une période, une interruption que lancerait un ami dévoué, et sur laquellela verve du poète devrait rebondir. Par malheur, la harangue avait été imprimée trop tôt, avant la séance,, et les membres du congrès eurent sous les yeux la sténographie d'un incident, qui n'avait pas encore eu le temps de se produire. On en rit dans la coulisse. Victor Hugo n'en obtint pas moins un triomphe, en» proclamant la fin des âges barbares. »

Quelques mois plus tard, la France se livrait, piedset poings liés, à la volonté d'un maître. On avait marché trop vite. Ce pays n'était pas mûr pour le suffrage universel.

€ Savez-vous, ajoute-t-elle, à qui nous devons le suffrage universel^ C'est à Pascal Duprat... Quatre voix étaient pour et quatre voix contre. Le vote hostile de Marie, Crémieux, Garnier-Pagès, Dupont de l'Eure annulait le vote favorable de Ledru-Rollin, Louis BlanCy Flocon, Lamartine. Restait la voix indécise d'Arago. Pascal Duprat entreprit de le convertir. Il y parvint. Et ainsi la France fut dotée de cette conquête qui passe communément pour un progrès et que je considère, pour ma part, comme un fléau. »

M™^ Clémence Royer s'est animée. Elle n'est plu& dans le calme drawing room de Galignani, elle est à la tribune, elle pérore, elle s'adresse, par-dessus ma téte^ au peuple assemblé. Et résumant, en termes énergiques, avec une chaleur bouillonnante, les leçons de l'histoire, elle trace de l'avenir un affreux tableau. La faiblesse en haut, la violence en bas, chez tous l'incertitude d'agir, le désarroi et le manque d'équilibre, le dégoût de ce qui existe, l'impuissance d'y remédier : voilà, paraît-il, où en est notre pays. Et ce qui nous

attend, ce n'est pas comme vous pourriez le supposer, un sabre, mais une théocratie. M™® Clémence Royer voit arriver la théocratie. Elle la touche du doigt. La théocratie est à nos portes, sinon dans nos murs. Et elle y sera demain!... Ceci nécessite une explication...

€ Un travail sourd se poursuit, auquel on ne prend pas garde. On s'efforce de ranimer le sentiment religieux, sous ses formes les plus diverses, et Ton y réussit dans une certaine mesure. Ceux qui ne croient plus aux dogmes s'adonnent aux pratiques de la magie. On a soif de surnaturel. L'humanité est plus ardente qu'elle ne le fut jamais à déchiffrer l'énigme de la vie et de la mort. Ce besoin se manifeste dans les arts, dans les lettres. Il n'y a que la science qui échappe à la contagion. Et encore! Elle est troublée. Elle n'a plus sa belle sérénité... Eh bien! saisissez-vous le danger? Supposez qu'on réussisse à exaspérer ce goût du mystère, qui n'est qu'un désir maladif de certitude : des prêtres surgiront, apôtres d'une foi nouvelle, qui s'empareront des âmes et les gouverneront à leur gré. Et le suffrage universel les appuiera de son autorité souveraine. Une c théocratie > sera fondée, semblable à celle des Égyptiens. Je serais bien étonnée si le clergé catholique, qui est subtil, ne cherchait pas, en sous-œuvre, à encourager ce mouvement, dans l'espérance de le diriger. Sans doute, nous pouvons nous défendre, mais pourtant, à une condition, c'est que les droits politiques ne soient pas conférés aux femmes.

€ Du jour où les femmes voteront, nous sommes perdus. Nous aurons des abbés-rois et nous aurons des abbesses ; et les abbesses seront plus redoutables que les abbés. Voyez-vous, mon ami, depuis quatre mille ans l'homme est demeuré immobile ou à peu près. La science et l'industrie progressent, mais l'âme humaine, non pas... Notre état social est basé sur la volonté du

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