‹ Portraits intimes (volume 5)Chapitre 21 sur 37 · M"^« JANE DIEULAFOY · texte numérisé non relu

M"^« JANE DIEULAFOY

M™* Jane Dieulafôy m'a reçu en son hôtel, dont Tornementation révèle un goût d'art très délicat. Si elle a renoncé aux vêtements de son sexe, elle a gardé l'amour des soies, des broderies et des tissus somptueux. Au lieu de les employer à son propre ajustement, elle en pare sa demeure; et c'est par là qu'elle se distingue de nos Parisiennes. Pour ce qui est des colifichets de la toilette, elle n'y attache aucune importance. Elle pourrait, chez elle, dans l'intimité du home, arborer quelque robe persane, qui serait un ingénieux compromis entre l'habit féminin et l'habit masculin... Mais non. Elle dédaigne ces hypocrisies; elle s'en tient au veston, au pantalon, au col droit, aux manchettes tout unies, que portent indifféremment, en notre société égalitaire, les riches et les pauvres, les commis-marchands et les quarts d'agent de change. Sa chevelure ne s'enroule pas, autour de son front, en ondulations capricieuses. Elle est hardiment coupée à la cavalière. Quand M"o Dieulafôy, me désignant un fauteuil, avec la meilleure grâce du monde, s'est assise elle-même au coin du feu, les jambes croisées, la tête légèrement inclinée d'un air méditatif, maniant

en guise d'éventail, un couteau à papier, j*ai cru me trouver en présence d'un jeune étudiant de Cambridge, entraîné aux exercices du corps, souple et bien pris dans son gilet serré à la taille... Dès que la célèbre authoress a ouvert la bouche, cette illusion s'est dissipée. Aucune rudesse, ni dans le geste, ni dans le discours. La voix est harmonieuse, la parole remarqueblement facile. M™« Dieulafoy s'exprime avec élégance, sans excès d'affétation ; le mot lui vient, toujours juste — plus précis que pittoresque. Et comme elle a beaucoup vu et beaucoup retenu, son entretien est, tout ensemble, plaisant et substantiel. Tandis qu'elle évoquait, devant moi, les féeries de la Perse ancienne et moderne, j'avais la sensation d'écouter au même instant un professeur du Collège de France et une comédienne très distinguée, M. Maspero, si vous voulez, et M«o Blanche Baretta...

c Que je regrette de n'avoir pu verser dans la causerie que j'ai faite à l'Odéon mes souvenirs de voyage ! Mais le sujet était trop vaste, il a fallu me borner. Et d'ailleurs, Eschyle méritait bien qu'on ne s'occupât que de lui seul.. >

M™e Dieulafoy n'était point trop émue en pénétrant sur la scène odéonienne. Elle est accoutumée à ce genre d'exercices. Et l'accueil de l'auditoire l'a mise tout de suite à l'aise. Un autre jour, elle contera ses aventures; et son succès, s'il est possible, sera encore plus vif. Elle tracera, de ce royaume qu'elle connaît si bien, une vivante peinture, qui intéressera les moralistes ; elle opposera à notre civilisation inquiète cette barbarie qui n'est qu'une vieille civilisation, demeurée immobile à travers les âges. Elle a vu de près le chah Nassr ed Dine, elle l'a vu au milieu de sa cour, en ce palais de Téhéran, plein de richesses et de misères, séjour de mort et de volupté; elle l'a vu aux prises avec ses serviteurs, qui cherchaient à le piller, et

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auxquels il s'efforçait d'arracher leurs rapines. Le roi pressurant les fonctionnaires, les fonctionnaires pressurent le peuple. Voilà ce qui se passe en Orient et particulièrement en Perse. M™® Dieulafoy, durant ses trois expéditions, surtout pendant les deux dernières, a pu étudier, jusqu'au fond, les mœurs privées et publiques de cet empire en décadence, et apprécier les maux dont il souffre et dont le plus grave est une effroyable corruption, qui sévit tout au long de la hiérarchie administrative... Par exemple, le chah va visiter chaque année son établissement des monnaies. Il faut que le directeur lui verse à cette occasion 8 000 francs en pièces d'or, et qu'il donne pareille somme au ministre. Mais il lui est enjoint de prélever ce cadeau sur son budget personnel et non sur les fonds du trésor public. Ce fonctionnaire n'est pas embarrassé pour si peu. Il modifie ses alliages, il mêle le cuivre à l'or, les pièces ont le même aspect, sinon la même valeur, et personne n'y voit goutte, sauf le souverain, qui ferme volontairement les yeux. Il en va de même dans tous les services. Quiconque a de l'argent en poche et de l'astuce, est assuré de l'impunité. Il s'accomplit dans les harems, entre les jolies Persanes, des drames dont l'horreur est impossible à décrire.

« ~ Les jolies Persanes! s'écrie M™« Dieulafoy. Ah! oui ! parlons un peu de ces pauvres créatures. >

Elles sont odieusement traitées et se vengent avec l'arme des faibles, la trahison, le poison. Leurs seigneurs et maîtres sont fort ombrageux. Aussitôt que l'une d'elles est enceinte — sauf quand il s'agit delà favorite — ils s'imaginent avoir été trompés. Ils disent tout bas un mot au chef des eunuques, et le lendemain matin, la malheureuse a disparu, étranglée ou noyée. Ses parents (car elle a des parents, qui l'ont louée comme concubine) n*ont garde de demander justice.

Ils s'inclinent devant la fatalité. Vous pensez si, dans ces conditions, la maternité éveille des idées joyeuses. Les femmes cherchent par tous les moyens à se délivrer de leurs fardeaux. Et, lorsqu'elles n'y peuvent réussir, elles essayent de faire boire à leurs époux le « mauvais café >. Ces choses, qui nous semblent monstrueuses, paraissent, sur place, presque naturelles. Les victimes sont tellement insouciantes qu'on n'a "plus envie de les plaindre. Elles considèrent que leur sort est d'être soumises, elles n'ont aucun sentiment de la dignité humaine. Quand le chah s'en va à la chasse, il désigne les princesses qui doivent l'accompagner. Elles s'habillent à l'aube, s'entourent le visage d'un voile, montent à cheval et attendent l'heure du départ. Quelquefois il les laisse jusqu'à midi en cet équipage : quelquefois il change d'avis et les oublie tout le jour, et elles demeurent à jeun, nul n'osant leur apporter à manger. Et Nassr ed Dine ne se croyait pas cruel, il avait la prétention d'être un très bon chah. Un de ses aïeux astreignait ses odalisques à des jeux plus pitto* resques. Il les faisait placer en haut d'un longue planche savonnée, dont l'extrémité aboutissait à une piscine. Chacune à son touf glissait sur la pente ei piquait une tète dans le bassin. Et le monarque contemplait ce spectacle avec ravissement. Il y prenait, dit-on, tant de plaisir qu'il en mourut. Il ne put résister au plongeon de sa plus chère sultane. Et son âme s'exhala dans un sourire.

Férocité, dépravation, concussion... Voilà ce que l'étranger rencontre en ces provinces lointaines. Et cependant un obscur besoin de justice jaillit de ce peuple déprimé. Il désigne par acclamation quatre mouchteid chargés de le défendre contre ceux qui l'asservissent. Ce sont des saints, instruits dans la science divine à l'université de Kerbela. Ils ont fait vœu de pauvreté, ils demeurent pauvres après leur élévation. Ils sont

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plus puissants que le roi lui-même, car ils peuvenl^ à leur gré, déchaîner ou apaiser l'exaltation religieuse. Mme Dieulafoy me cite un trait curieux de cette autorité. Le chah, dernièrement, abandonne aux Anglais, moyennant une redevance annuelle, la ferme des tabacs. Il en résulte aussitôt une augmentation de prix, dont le consommateur a à pâtir. Désolation générale. Les mouchteid conjurent Sa Majesté de rapporter cette mesure et de congédier les Anglais. Nassr ed Dine s'y refuse par orgueil et par avarice. Les mouchteid disent aux fidèles : « Vous resterez sans fumer jusqu'à ce que votre souverain ait écouté vos prières ». Le mot d'ordre circule. Pendant cinq mois les fumeurs se mettent en grève. Le chah dut s'avouer vaincu et annuler son marché.

« Cinq mois d'abstinence! s'écrie M™^ Dieulafoy. Songez que le tabac est aussi nécessaire aux Persans que le froment aux Européens. Ils fument en venant au monde. Concevez-vous ce que peut être la force morale capable d'anéantir subitement une habitude si invétérée? Voilà un acte de discipline qui nous donne à réfléchir. Je crois bien que les Français seraient incapables de l'imiter. Il est vrai qu'ils n'ont pas de mouchteid \... »

Des dangers, des épreuves de toute sorte attendaient M. et M™® Dieulafoy au cours de leurs aventureux pèlerinages. Ils faillirent y succomber; ils n'en réchappèrent que par miracle. Et ils en ont gardé un délicieux souvenir. Ils avaient à lutter contre l'hostilité des hommes et contre celle du climat. Que de nuits ils passèrent sans dormir, l'oreille aux aguets, la carabine chargée, s'attendant à subir l'assaut des musulmans fanatiques ! M™® Dieulafoy aime à rappeler ces épisodes. Quinze ans se sont écoulés. Il lui semble y être encore. Les tableaux se succèdent dans son récit, colorés et rapides,

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Avant d'entreprendre les fouilles de Suse, ils se rendent chez le mouchteid Taher pour solliciter sa protection. Il reçoit ces deux étrangers dont l'un, tout frêle, paraît âgé de seize ans. Le vieillard écoute leurs explications, formulées avec peine en un persan douteux; il demeure impassible, et les congédie sans aucun signe d'encouragement ou de sympathie. Et ils repartent, inquiets de cette froideur hautaine. C'en est fait, Taher les abandonne. Ils n'ont plus à compter que sur eux-mêmes. Ils plantent leur tente sur le tumulus et commencent leurs travaux. S'ils doivent mourir, ils mourront au champ d'honneur, en soldats de la science. Ils endurent les pires privations, au milieu du désert torride, n'ayant pour s'abreuver qu'une eau croupie où les microbes pullulent; ils embauchent des ouvriers qu'ils surveillent l'arme au poing. D'abord tout va bien. Mais la révolte couve; elle ne tardera pas à éclater. Le bruit se répand que ces chrétiens, ces Faranguis sont animés d'intentions sacrilèges et veulent violer le tombeau du prophète Daniel. Un soir, M. et M™« Dieulafoy distinguent dans la plaine le feu d'un campement. C'est l'ennemi qui approche. Une grêle de pierres, lancées à coups de fronde, s'abat sur eux. L'antique fronde de David, fatale à Goliath, tournoie entre ces mains redoutables. M™® Dieulafoy est blessée à l'épaule ; son mari, leurs deux compagnons s'apprêtent à vendre chèrement leur vie. Ils sont perdus... Soudain, des cavaliers surgissent à l'horizon, accourent bride abattue. Ce sont les six fils de Taher qui, au nom de leur père, ordonnent aux assaillants de se retirer. Ceux-ci s'inclinent devant la volonté de l'homme de Dieu. Bien plus, ils proposent leurs services aux Français qu'ils avaient tout à l'heure l'intention de massacrer. Ainsi furent sauvés les explorateurs, par la générosité de ce mouchteid, de qui la gravité dédaigneuse les avait tant inquiétés. Ces

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scènes sont empreintes d'une grandeur singulière. Cela vous reporte aux temps bibliques; M. et M"^^ Dieulafoy ont vécu, pendant quatre ans, de la vie des patriarches, ils ont pu se croire contemporains d'Abraham et de Jacob.

Puis c'est le retour, de Suse à Bassorah; le transport par chariot des blocs exhumés. Cinquante degrés de chaleur à l'ombre. Un ciel implacable. M™« Jane Dieulafoy tombe foudroyée par l'insolation et demeure trois jours en proie au délire et à la fièvre. Enfin, le port, le salut, la délivrance, la joie de l'effort accompli. De tels moments vous payent de toutes vos peines!...

Une question me brûle les lèvres, et j'ose à peine la poser, car j'ai peur d'être indiscret. Pourquoi M™« Dieulafoy, rentrée dans ses foyers, a-t-elle conservé l'accoutrement masculin? Est-ce, de sa part, bizarrerie, affectation, désir d'affirmer son indépendance? D'autres mobiles, d'ordre théorique, l'ont-ils poussée à prendre cette étrange détermination et à s'y tenir? A-t-elle voulu protester contre la complication des parures féminines ou simplement braver l'opinion commune et porter un défi au préjugé? Elle a eu souvent l'occasion de répondre à ces interrogations. Elle sourit et, sans nul embarras :

€ Mon Dieu, je serai franche; si j'ai renoncé à la robe, c'est que la robe m'ennuie. »

Encore voudrais-je savoir exactement la cause de cette aversion. Ma curiosité est amplement satisfaite :

€ Quand je revins de mon premier voyage, qui avait duré quatorze mois, je crus devoir reprendre l'attirail de mon sexe. Je renouai' connaissance avec mille brimborions inutiles. Quel supplice ! J'en frémis encore ! Que de futilités ! Que de temps perdu ! >

Je fais observer à M™o Dieulafoy qu'il est des futilités aimables et que ce n'est pas du temps perdu que

celui que les femmes emploient à nous plaire. Elle ne m'écoule pas; elle repart :

« Soupçonnez-vous, cher monsieur, le nombre d'heures que nécessite cette simple opération : la coiffure?... Joignez-y la séance chez le couturier, la îfnodiste, quesais-je, dix autres formalités aussi importantes. La journée est trop courte. Et vous n'y suffisez pas! >

Mon interlocutrice s'échauffe; ce chapitre lui tient au cœur; elle devient éloquente.

€ Si je médis de la robe, ce n'est pas que je haïsse ce mode de vêtement. Mais la robe symbolise tout ce qu'il y a de vain et de mesquin chez la femme. La robe, c'est l'amour immodéré des plaisirs mondains, c'est le désir d'éclipser ses amies qui deviennent des rivales; c'est la préoccupation de l'effet produiL On veut briller, on veut être remarquée; on est hantée par des idées de conquête. Abolissez la robe. Et vous abolissez la coquetterie. Or, je l'avoue humblement, je n'ai jamais été coquette; l'époque est passée pour moi de le devenir. Je ne songe que deux jours par an à mon tailleur; et je m'en rapporte très volontiers à son goût... J'ai d'autres soucis en tête, plus importants. »

Donc, la robe empêche M"^« Dieulafoy de penser. Et c'est pourquoi elle déteste la robe. Elle estime que chacun doit, ici-bas, subir sa destinée et s'y conformer résolument. Il est naturel que les femmes qui ont des enfants à élever, à éduquer, à nipper, s'occupent de chiffons; elles agissent en bonnes mères de famille et méritent d'être honorées. Mais n'est-il pas permis à celles qui sont privées de ces joies de s'affranchir des obligations qui en sont la conséquence, et de négliger ce qui les détourne de l'activité intellectuelle, qui est leur principale raison de vivre? Telle est la doctrine de M°^« Dieulafoy sur la philosophie du costume. Elle

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me l'a développée avec belle humeur et sans nulle pédanterie. Elle ne vise point à la Philaminte et se passionne modérément pour les revendications féministes. Elle fuit comme la peste les congrès, meetings et autres manifestations intempérantes. Elle croit que la condition de la femme s'améliorera en même temps que sa culture et que le meilleur moyen, d'arriver à l'idéal souhaité est de prêcher d'exemple et de travailler. C'est à quoi elle s'occupe, tenant pour rien tout le reste. Et si, quand elle descend les Champs-Elysées, la badine à la main et le chapeau melon sur les yeux, il lui arrive de surprendre sur son passage des mots ironiques ou des regards équivoques, je vous assure qu^^elle n'en est guère émue :

€ Lorsqu'on a été injuriée et lapidée par les barbares, on affronte aisément la raillerie discrète des badauds parisiens ! »

Toute foi est respectable. Souhaitons que celle-ci ne forme pas trop d'apôtres. Car, enfin, la robe a du bon, quoi qu'en dise la spirituelle conférencière. Et il est inadmissible que les curés et les juges restent seuls à la porter...

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