LE « LADIES CLUB » DE PARIS
Un club de dames! Un cercle où les femmes sont admises à l'exclusion de l'autre sexe ! Combien de fois n'a-t-on pas caressé ce rêve? C'est chose faite, aujourd'hui. Ce cercle existe, et j'ai pu, malgré mon indignité, en explorer les recoins les plus intimes. J'ai sonné hier à la porte d'un petit hôtel, sis rue Duperré, à michemin de l'abbaye de Thélème et de la place Vintimille, au centre d'un quartier aimable qu'affectionnent les vieux et les jeunes Parisiens. Une bonne accorte est accourue à mon appel (le cercle ne saurait avoir de valets de chambre; il faut que tout y soit féminin, jusqu'au service); elle m'a introduit dans une bibliothèque garnie de tapis épais, de meubles un peu fatigués, mais d'aspect familial, et de livres dont les reliures défraîchies témoignent qu'ils ont été beaucoup lus. Une personne âgée, digne et corpulente, n'a pas tardé à m'y rejoindre et m'a désigné le plus gracieusement du monde un fauteuil Louis XIII recouvert en fausse tapisserie; elle s'est assise elle-même au coin de l'âtrç et j'ai pu me croire, pour une minute, transporté dans le château de la duchesse douairière de Réville ou de la marquise de Villemer.
« Est-ce à madame la présidente que j'ai l'honneur de parler? — Non, monsieur, la présidente est ma nièce, M™« de Marsy, que vous verrez tout à l'heure, mais je suis en mesure de vous donner des renseignements. Vous n'êtes pas le premier journaliste que j'aie l'avantage de recevoir. »
J'ai cru discerner dans ces paroles comme un accent d'amertume. Et, en effet, M™« la douairière ne m'a pas caché qu'elle n'était pas satisfaite de la presse. Le club est ouvert depuis le l*^*" janvier 1896. Pendant les sept premiers mois, il a fonctionné dans la paix et le silence. Soudain, une feuille boulevardière a révélé son existence au public; et, depuis ce jour, ce ne sont qu'interviews fantaisistes, que notes malveillantes, ou, pour le moins, ironiques. Oh! ces échotiers! oh! ces reporters! L'un d'eux n'a-t-il pas eu l'impertinence de faire observer que la rue Duperré est voisine du Moulin- Rouge? Que signifie cette insinuation et quelle perfidie recouvre- t-elle? L'excellente dame en est indignée. Et elle m'indique d'une voix éloquente — quoique essoufflée — l'idée qui sert de base à l'institution nouvelle.
« Vous êtes-vous demandé, monsieur, ce que deviennent à Paris les femmes qui ont perdu leurs maris et leurs enfants et qui en sont réduites à végéter, parfois, avec de maigres ressources? Elles languissent, elles se fanent; elles ne savent où passer leurs journées ou leurs soirées; elles craignent d'être à charge à leurs amis; elles vieillissent tristement devant leur foyer désert, ou bien — ce qui est pis — elles cherchent des consolations dans les voies irrégulières. Eh bien, nous disons à ces déshéritées : Nous vous offrons ce qui vous manque. Moyennant une légère cotisation (soixante francs par an), notre maison vous est ouverte. Vous y trouverez le confort matériel et des délassements agréables; des compagnes bien nées, de parfaite éducation, comme vous, ayant une conversation sub-
LE « LADIES CLUB » DE PARIS i41
stantielle et enjouée; vous pourrez, à votre gré, lire, travailler et goûter tour à tour les délices de la causerie et celles de la musique, car nous avons un piano!... Bref, nous vous rendrons ce que vous n'avez plus : les charmes de la vie domestique. Et la France sera dotée d'un établissement semblable à ceux qui fleurissent dans toutes les capitales d'Europe. J'ose dire, monsieur, que le but que nous poursuivons est éminemment moralisateur. Au reste, voici ma nièce, qui achèvera de vous convaincre. »
En effet, M"'^ la présidente apparaît. Mais elle n'est pas seule : une jeune dame la précède et semble l'interroger avec ardeur. M™® la présidente ouvre un tiroir et en tire un papier bleu ; la jeune dame s'en empare et s'écrie avec volubilité : « Avez-vous déjà communiqué cette brochure aux journaux? — Sans doute. — Alors, je vous demanderai d'autres documents, des documents inédits. — Je vais vous en chercher. » Et toutes deux disparaissent comme elles sont entrées, en coup de vent : « C'est une intervieweuse américaine », me dit la bonne douairière, qui a suivi ce manège avec complaisance, et qui n'est pas fâchée de me montrer l'énorme empressement qu'excite FOEuvre.
€ Mon Dieu ! madame, je suis moins gourmand que ma « consœur » d'Amérique et, à défaut de pièces inédites, je me contenterai de cet opuscule qu'elle a paru dédaigner. »
On me remet le papier bleu. C'est un exemplaire des statuts du cercle. Il porte en titre Association féminine; en sous-titre Ladies club et en épigraphe ces quatre mots, qui résument son programme : Union, bienveillanc€y solidarité y protection. Ainsi, je me trouve au siège du Ladies club! C'est son nom officiel. M"^® la douairière m'explique qu'il s'appelait à l'origine le Lotus club, mais que cette étiquette a dû être abandonnée parce qu'elle présentait un sens déshonnête. J'avoue
ignorer la signification mystérieuse du lotus; M"^® la douairière ne la sait pas davantage. Mais, enfin, il fallait prévenir les fâcheuses interprétations. Le monde est si méchant! Avec Ladies club, rien à redouter. Cela est limpide et inoffensif... Ladies club a droit de cité dans toutes les langues.
Je feuillette le règlement du c Ladies ». Il est rédigé selon les préceptes de la sagesse. Solon lui-même serait obligé de l'approuver. Il renferme d'excellents conseils, dont les membres peuvent faire leur profit, et non pas seulement dans l'enceinte du club, "mais au dehors : « Art. 14. Les candidates s'engageront à apporter dans « leurs rapports avec les dames déjà admises la plus « grande bienveillance ». Il contient des prescriptions plus spéciales : « Art. 9. Toute discussion politique ou « religieuse est formellement interdite. — Art. 11. Les « jeux de hasard ou d'argent sont interdits. » — Eh quoi! pas le plus petit bésigue? — Le bésigue n'est pas, proprement, un jeu d'argent! — Ni Técarté? — L'écarté non plus! — A la bonne heure!... Je demande à la douairière si vraiment ces dames n'ont pas le droit, entre la poire et le fromage, d'effleurer la politique. Sur ce point, on est inflexible. Défense absolue et sans rémission, et sous peine de bannissement immédiat.
« D'ailleurs, nous n'avons pas besoin d'invoquer l'article 9. La politique est si déplaisante ! Il y a tant d'autres sujets plus palpitants! »
M'«« la douairière ajoute, après une minute d'hésitation :
« Je dois vous avouer que notre société a aussi un caractère pratique. Une pauvre femme isolée ne peut se défendre; plusieurs femmes unies sont invincibles. Nous groupons nos influences, nos moyens d'action. L'une de nous connaît un sénateur, une autre un député, une autre un ministre. Nous nous cntr'aidons