J:E € LADIES CLUB > DE PARIS
manger. Elle est vaste et luxueuse. M»"*» de M arsy me fournit encore un détail caractéristique :
« Trente-cinq dames dînaient ici l'autre soir, sur lesquelles trente et une veuves. »
Le dîner des veuves! Ce dîner me rend rêveur...
€ Le repas fut-il gai, au moins?
— Extrêmement!
— S'entretint-on des maris défunts?
— Puisque je vous dis que le dîner fut très gai! » Si toutes ces dames du Ladies club ont autant
d'enjouement que leur présidente!...
On m'avait dit :
« Allez voir M™^ Jeanne Schmahl. C'est une savante et c'est une apôtre. Elle poursuit, depuis quinze ans, avec un zèle infatigable, la conquête des droits de la femme. Elle a fondé VAvant-Courrièrej organe de ces revendications. Elle a suggéré à M. le député Goirand la première idée du projet de loi auquel il a attaché son nom et qui confère à la femme le privilège de « recevoir directement les sommes provenant de son travail personnel et d'en disposer sans le concours du mari >. Elle vous contera ses efforts pour secouer l'inertie des législateurs et, si vous lui inspirez confiance, et si vous savez l'interroger, elle vous exposera ses théories sur révolution du sexe faible à travers les âges, dans le présent et dans l'avenir. Elle est très hardie, mais très circonspecte, et se distingue par là des cerveaux brûlés, qui pérorent dans les clubs; aussi est-elle secondée par un groupe dont l'importance grossit chaque jour, et qui obéit aveuglément à son impulsion. Elle est d'ailleurs détestée des autres « grandes féministes > qui la traitent d'ambitieuse et à qui elle rend mépris pour mépris. Demandez-lui ce
qu'elle pense du dernier congrès de la rue Serpente. Vous ne vous ennuierez pas. >
... C'est tout un voyage. M™« Schmahl habite au milieu du parc de Montsouris, une maisonnette enfouie dans la verdure. De ce cottage paisible, de ce jardinet plein de roses, souffle l'esprit révolutionnaire, qui allumera la guerre entre les fils d'Adam et les filles d'Eve. Mais nous n'en sommes encore qu'aux préliminaires et, pour l'instant, ce petit hôtel aux persiennes closes présente un aspect inoffensif. Il y règne une propreté méticuleuse et qui est tout à l'honneur de la maîtresse de céans. Cette doctoresse serait-elle une bonne ménagère? « Madame attend monsieur dans son cabinet >, m'a dit la camériste. Le cabinet est sévère, garni de livres d'études, orné de quelques portraits. M™e Schmahl est assise devant son bureau ; elle a cinquante ans environ et ne cherche pas à se rajeunir; son visage, encadré de cheveux gris, est agréable et dut être autrefois charmant. L'œil est vif et énergique, le sourire cordial. Elle s'exprime avec un accent britannique très prononcé. Elle fut élevée en Angleterre et vint en France pour y suivre les cours de la Faculté de médecine; elle a gardé l'empreinte de sa première éducation ; elle est demeurée, par son langage et par son tour d'esprit, un peu anglaise.
« Eh bien! lui dis-je, cette fameuse loi, que devientelle? >
M™« Schmahl me montre un monceau de paperasses.
€ Nous sommes devant le Sénat. J'espère que d'ici quelques mois nous triompherons, si rien n'arrive à rencontre. Ah! ce n'est pas une sinécure de mettre en mouvement la machine parlementaire! Nous n'aurons pas volé notre victoire. On ne nous accusera point de manquer de patience. >
Elle me retrace ses tribulations. D'abord les députés
étaient hostiles. Il fallut, un à un, les conquérir. Pendant plusieurs années, dès qu'un personnage quelconque était présenté à M»»® Schmahl, elle lui posait cette question : « Connaissez-vous un député?... » En cas d'affirmative, elle ajoutait : « Donnez-moi, je vous prie, un mot d'introduction >. Et elle s'en allait affronter le minotaure, et elle revenait à la charge sans se lasser, et elle ne le quittait qu'après l'avoir converti. Elle ramena de la sorte cent cinquante voix qui entraînèrent les autres. Et voici que la même besogne recommence pour les sénateurs. Les sénateurs sont des hommes bienveillants et doux, mais qui poussent jusqu'à la superstition le respect des principes. Or, beaucoup d'entre eux craignent que la loi de M. Goirand n'affaiblisse l'autorité du père de famille. Les députés étaient animés des mêmes appréhensions. Et c'est pourquoi ils ont mx)difié le texte primitif et prescrit que la femme ne pourrait user de son gain que si l'indignité du mari était constatée. M™e Schmahl n'admet pas cette restriction qui est un hypocrite moyen de supprimer d'un côté ce qu'on accorde de l'autre. Voyez-vous la femme obligée de porter plainte, d'aller trouver le juge de paix ou le commissaire de police, de lui dénoncer les abus dont elle est victime ? Neuf fois sur dix elle n'osera soulever ce scandale, elle redoutera les représailles de l'époux furieux, blessé dans son amour-propre, et préférera soufTrir en silence. « Il faut être aveugle pour ne pas s'en rendre compte. > M™® Schmahl s'échauffe, elle parle, elle parle. En vain voudrais-je risquer une observation discrète; je renonce à interrompre le flux éloquent de son discours. La conviction est intem pérante. Et M™® Schmahl est si convaincue! Mainte nant elle me conte des histoires, elle me cite des exemples.
« L'autre jour le docteur Budin m'appelle à la Mater
nité et me montre une pauvre femme arrivée à son terme et qui était dans un état pitoyable. Elle avait la figure abîmée de coups, le corps couvert d'ecchymoses- Je m'enquis de son passé, et voici ce que j'appris. C'est une ouvrière, employée dans une fabrique de passementerie. Lorsqu'elle devint enceinte, son mari la battit comme plâtre, lui reprochant de le ruiner. Ce mari est un abominable ivrogne qui passe ses journées au cabaret. La malheureuse continua à travailler. A la fin de la semaine, il lui demanda de l'argent. Et comme elle refusait, prétextant le loyer à payer et les enfants à nourrir : « C'est bon, dit-il, j'en aurai € malgré toi. > Il s'en alla chez le patron et lui réclama le salaire de sa femme. Le patron dut s'incliner et le lui remettre, non sans lui reprocher durement sa conduite. Quand la femme se présenta à son tour, le caissier lui ferma le guichet au nez; et comme elle se lamentait et protestait contre cette injustice, le passementier, agacé, lui donna une pièce de 20 francs et ajouta : < En voilà assez! Je n'aime pas le bruit dans € mes ateliers. Vous chercherez de l'ouvrage ailleurs ! » La pauvre femme était jetée au ruisseau; quand le mari apprit sa mésaventure, il lui administra une deuxième tournée. Car enfin cet homme avait lieu d'être mécontent, puisqu'il était privé de son gagnepain ! Et voilà ce qui se passe, ce que le Code autorise à la fin d'un siècle civilisé! Est-ce juste, monsieur, est-ce tolérable? >
J'avoue que ce cas est digne de pitié. Mais n'en est-il pas d'autres où la loi nouvelle présenterait quelque inconvénient; où la femme, par exemple, qui subit patiemment l'autorité conjugale et qui s'en trouve bien, s'insurgerait contre elle, du moment où elle se sentirait armée, et proclamerait son indépendance? N'en résulterait-il pas une sorte d'anarchie dans le gouver* nement de la famille, chacun voulant être le maître,
aucun ne voulant céder? M™« Schmahl m'arrête aussitôt. Une si piètre objection n'est pas pour l'embarrasser.
« Croyez-vous que la femme travaille pour le plaisir de taquiner son mari? Elle aime bien mieux se reposer sur lui et s'occuper de sa maison. Quand elle se résout à gagner de l'argent au dehors, c'est qu'elle y est absolument obligée. Et, dans ces conditions, il est rare que le mari ne lui laisse pas la libre disposition de son gain. Il la consulte pour l'emploi qu'il convient d'en faire et ne va pas contre sa volonté. Nous demandons simplement à la loi de réglementer ce que l'usage et les mœurs ont établi... Il est à désirer que les rapports d'argent soient nettement réglés entre époux. J'ai dressé une statistique des causes qui motivent les divorces... Et j'ai constaté que, presque toujours, les conjoints y sont poussés par des griefs d'ordre pécuniaire. »
Néanmoins, M™« Schmahl est obligée de convenir que la plupart des femmes de notre pays ne sont pas si maltraitées qu'on se plaît à le répéter et qu'elles jouissent d'avantages innombrables. Elle a beaucoup voyagé ; nulle part elle n'a rencontré une créature qui, pour la grâce, l'esprit, la vertu et aussi la dignité du caractère, se puisse comparer à la jeune fille française. En se mariant, elle acquiert une aisance qui ajoute à ses qualités natives. Il ne faut chercher ce parfait modèle ni trop haut, ni trop bas, ni dans l'aristocratie, ni dans le peuple. La jeune fille mondaine a souvent des allures équivoques, la jeune fille des faubourgs est exposée à trop de dangers. Mais, dans les régions de la bourgeoisie moyenne, elle s'est conservée à l'état de pureté. Elle grandit sous l'aile maternelle, on veille sur elle avec une tendresse attentive et un peu tremblante; on veut que ce lis demeure immaculé. On cultive en elle cette fraîcheur d'âme, faite de timidité et
de demi-ignorance, qu'on appelle la pudeur et dont le prix est inestimable. Et la jeune femme ne s'en dépouille pas complètement. M™« Schmahl me citait le joli mot d'une Anglaise, qui, séjournant à Paris, s'était trouvée en contact avec quelques nouveaux ménages — des ménages heureux fondés sur des mariages d'inclination. « Cela est curieux, disait-elle. Tous ces maris ressemblent à des fiancés ! » Et, n'en déplaise aux romanciers pessimistes, il y a en France un grand nombre de ces foyers, où fleurissent les joies domestiques. Ceux-là n'ont pas besoin d'être défendus et s'accomodent des lois anciennes et n'en réclament pas de nouvelles.
« Sincèrement, croyez-vous que vos revendications intéressent la majorité des femmes et qu'elles attendent, avec anxiété, le résultat de vos efforts? Pensezvous que leur impatience égale la vôtre? Elles vous regardent agir avec sympathie, mais au fond ne demeurent-elles pas indifférentes? »
M™e Schmahl se récrie! Mais non! Les femmes ne sont point si résignées. Elle reçoit des monceaux de lettres, d'innombrables adhésions, qu'elle ne peut pas révéler, malheureusement!... Vous comprenez!... La discrétion professionnelle! Et la propagande serait bien plus rapide si elle n'était paralysée par les agitations ridicules de certaines meneuses, qui compromettent la cause commune pour la vouloir servir trop bruyamment... Nous y voilà! M™*^ Schmahl va passer en revue les maréchales du parti féministe. Les femmes sont exquises quand elles se jugent entre elles. Je m'apprête à savourer quelques délicates méchan» cetés. Et mon attente n'est point trompée...
« Mon Dieu! j'ai dû quitter Paris au moment où s'est réuni le congrès de la rue Serpente ; et je n'ai pas été fâchée de cette coïncidence. Que voulez-vous! Je crois que ce genre de manifestations nous fait le plus
grand tort. D'abord, elles sont imprudentes et violentes. Elles prêtent le flanc aux railleries faciles, qui agissent plus sûrement sur l'esprit de la foule que les raisons sérieuses. Quelle confiance voulez-vous qu'inspirent ces avocates aux honnêtes bourgeoises, aux braves mères de famille, dont elles défendent, soi-disant, les intérêts? Si encore elles apportaient quelque mesure dans leurs revendications. Mais elles vont tout de suite aux extrêmes! Elles réclament un tas de billevesées : la coéducation des sexes, l'accession des femmes aux fonctions publiques, le droit de vote en matière politique. »
J'interromps la fougueuse M™® Schmahl... Décidé-^ ment elle me paraît trop réactionnaire et cette modération ne me dit rien qui vaille. Je crains que la directrice de VAvant-Courrière ne se gausse de ma naïveté.
€ Ainsi, vous estimez que la femme ne doit pas se mêler aux aff'aires de l'État, qu'elle doit renoncer à la conquête de ses droits électoraux? C'est là votre pensée ? Vous m'autorisez à l'exprimer? >
Elle ne peut s'empêcher de rire.
« Eh bien! oui, la femme arrivera à voter, mais plus tard, beaucoup plus tard!... >
La conversation dévie sur des sujets plus généraux. M"o Schmahl constate que la femme traverse en ce moment une crise assez pénible. Elle n'est pas encore libre, elle aspire à la liberté. Sa condition est difficile. Elle ne sait jamais si elle pourra se marier, ou si elle devra travailler et se suffire à elle-même. Il faut donc qu'elle reçoive une éducation à « deux fins ». Ces choses ne sont pas commodes à concilier. Il est nécessaire aussi de considérer l'influence qu'exerce sur le tempérament de la femme l'abus des exercices physiques.
« En Angleterre, conclut M^^ Schmahl, le troisième sexe se propage avec une inquiétante rapidité. »
Le troisième sexel Qu'entend-clle par ces mots? Voici...
Appartiennent au troisième sexe les jeunes personnes qui ont abusé, dès Tâge le plus tendre, de la bicyclette, du football, de l'aviron, du lawn-tennis, et autres délassements masculins. Leurs bras et leurs mollets se fortifient, mais au détriment de ce qui constitue la beauté classique de la Vénus Callipyge. Elles n'ont pas de hanches, pas de gorge; elles se forment très tard et très mal ; elles sont impropres à la maternité et totalement dépourvues de cette assiette qui fit la popularité de miss Helyett ; elles donnent rimpression de vagues éphèbes, hâtivement poussés; et, pour accentuer cette ressemblance, dont elles sont fières, on ne sait trop pourquoi, elles portent les cheveux courts et s'affublent de vestes-tailleur, de cols droits et de culottes ajustées. Gela est hideux; et cela est à la mode...
Souhaitons que ces monstres ne franchissent pas le détroit... Que le ciel éloigne de nous le troisième sexe l