‹ Portraits intimes (volume 5)Chapitre 25 sur 37 · MADAME POGNON · texte numérisé non relu

MADAME POGNON

... Elle était inconnue... la voilà presque célèbre, grâce aux tumultes de la rue Serpente et un peu grâce à son nom, dont l'assonance bourgeoise et vaudevillesque fait songer au répertoire d'Jiugène Labiche. S'appeler M^<> Pognon, diriger un family hmsc ou, plus vulgairement, un hôtel garni, et présider des congrès, rédiger des ordres du jour et rédiger la carte du jour, poursuivre la régénération de la femme tout en surveillant sa cuisinière, partager sa vie entre les problèmes sociaux et les denrées coloniales, voilà qui n'est pas commun. Il m'a semblé curieux de contempler M™° Pognon, non plus sur le champ de bataille, mais dans le cadre de ses occupations domestiques. J'ai frappé à la porte du family house. La digne hôtesse, épuisée par les luttes parlementaires, avait dû se mettre au lit. C'est hier seulement qu'elle m'a fait l'honneur de me recevoir.

Je l'ai trouvée fraiche et reposée, coquettement vêtue d'une robe de dentelles, ayant autour du cou des flots de ruban qui avivaient l'éclat de son teint... Je ne vous dirai rien de sa physionomie, tous les journaux l'ayant peinte au naturel. M'»'« Pognon est

aimable, elle n'a aucune timidité et s'exprime avec une cordialité abondante. Au moment où je franchis le seuil du vaste atelier qui lui sert de cabinet de travail, elle s'occupe de trier des monceaux de paperasses. Elle est aidée par sa fille, une très jolie personne âgée de seize ans. « Vous voyez ces feuilles? Ce sont les principaux articles consacrés à nos affaires. J'en ai déjà classé quatre cent cinquante. > Je demande à ^jme Pognon si elle est satisfaite de la presse. Couci, couça! Il y a des journalistes sincères. Mais il y en a d'autres! Et puis, ils sont si légers! Ils se contentent d'effleurer les questions; ils ne savent pas se mettre d'accord.

c C'est justement, lui dis-je, au sujet de ces divergences, que je désire vous interroger. Vos débats ont soulevé tant d'orages que le public ne s'y reconnaît plus. Je voudrais savoir quelle impression exacte ils vous ont laissée, quels avantages pratiques vous en avez retirés... »

Mme la présidente est ravie : le succès a dépassé ses espérances. En ce qui la concerne, elle a lieu d'être heureuse et même orgueilleuse, puisqu'on l'a portée au fauteuil, malgré l'opposition de quelques bonnes amies, plus anciennes qu'elles dans la carrière et secrètement jalouses de l'honneur qu'on lui faisait... M™o Rouzade etMn^e Potonié-Pierre n'ont pas dissimulé leur étonnement. Mais n'insistons pas. M™« Pognon ne s'arrête point à ces misères; son humble personnalité s'efface devant l'intérêt de l'œuvre. Or, l'œuvre sort de cette épreuve fortifiée et grandie. Pour la première fois, un congrès féministe aura passionné l'opinion. « On ne pourra pas dire, poursuit ^mo Pognon avec fierté, que celui-là ait passé inaperçu! » Et ce qui la réjouit davantage, c'est l'énorme affluence qu'il a attirée. « Tous les hommes éminents de Paris y sont venus », affirme-t-elle. Qu'ils aient

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obéi à un sentiment de sympathie ou de simple curiosité, ceci n'a pas d'importance. Ils étaient là. Ils ont pu voir comment les femmes comprennent leurs droits et se rendent compte des pièges innombrables qui leur sont tendus. « Nous avons eu à lutter contre la cabale!... » Oui! une cabale organisée, disciplinée, ainsi qu'au théâtre...

c Je connais nos adversaires. J'apercevais leurs manœuvres. Ils marchaient comme un seul homme, sur un signe de leurs chefs. Je dois ajouter qu'ils m'ont toujours laissé parler; ils me savaient impartiale et tolérante. Ils concentraient leurs efforts sur quelques oratricps qui ont été forcées d'abandonner la partie. Il faut bien avouer que certaines de ces dames ont la langue intempérante. Leur éloquence est intarissable. Quand le robinet est ouvert, on a bien du mal à le fermer! »

Quels sont les auteurs de la cabale, les principaux ennemis de l'émancipation féminine? M™^ Pognon assure que les plus redoutables agissent à l'instigation du clergé. < La religion se sent directement menacée. Toute femme échappe à l'Église dès qu'elle a bu le vin de la science. » Les gros bourgeois réactionnaires secondent cette opposition; le Sénat est hostile... Oh! ces sénateurs! M"»® Pognon les hait de toutes ses forces! La Chambre a voté un admirable projet de loi, conférant à la femme qui travaille la faculté de disposer librement de son salaire. Croiriezvous que M. Demôle s'est mis en travers sous prétexte qu'il serait imprudent d'affaiblir l'autorité du père de famille! Quelle ignominie! On s'en va répétant ces lieux communs qui ne devraient plus avoir cours en un siècle de progrès, que la femme est un être inférieur, qui a besoin d'être protégé...

« Est-ce que j'ai besoin d'être protégée? Qui donc m'a aidée à nourrir mes six enfants? »

Décidément, M™** Pognon a Tâme d'une amazone. Mais, de ce qu'elle a reçu de la Providence — ou de la nature — une énergie virile, en faut-il conclure que les autres femmes sont taillées d'après son modèle? Elle bondit sous l'objection...

« Et croyez-vous, s'exclame-t-elle, que tous les hommes soient des phénix? Vous n'avez donc jamais mis les pieds au Palais-Bourbon? J'ai toujours recherché la conversation des hommes supérieurs. Je n'en ai encore rencontré que deux ou trois »

La présidente s'exalte. Une flamme de défi luit en ses yeux. C'est l'instant de lui arracher son sentiment sur les orateurs masculins qui ont pris part aux délibérations du congrès.

Elle les méprise profondément. Sauf quatre ou cinq harangues assez brillantes, elle estime que les discours qu'ils ont prononcés ont été aussi misérables par le fond que par la forme. Le plus distingué, celui pour qui M™^ Pognon a le plus de considération est encore M. Robin. Elle avoue qu'il s'est montré excessif et odieux. Mais depuis les histoires de Cempuis, il a perdu son sang-froid, son système nerveux s'est exaspéré. Ce n'en est pas moins un esprit de premier ordre. « Dans un siècle, le nom de Robin sera vénéré, comme celui d'un précurseur. On ne comprendra plus les agressions dont il a été l'objet. »

« Alors vous approuvez ses idées? — Assurément! — Vous êtes pour la co-éducation des sexes? — Sans nul doute... Mes enfants, frères et sœurs, ont été fort bien élevés ensemble et (je m'en vante) fort bien élevés. Aucune mauvaise pensée ne les a effleurés. >

L'intrépide M™** Pognon ne doute de rien. Elle croit à l'innocence primordiale de la créature humaine, comme les anarchistes croient à sa vertu. La seule précaution à prendre est de ne rien cacher aux garçons, de leur indiquer le précipice ouvert sous leurs pas.

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