‹ Portraits intimes (volume 5)Chapitre 27 sur 37 · AUTOUR D'UN TESTAMENT · texte numérisé non relu

AUTOUR D'UN TESTAMENT

J'étais l'autre jour dans une compagnie où se trouvaient quelques étrangers de distinction et spécialement des Suédois qui avaient approché l'illustre inventeur Nobel. Il y avait là son propre neveu, qui dirige en Russie de grosses entreprises industrielles; son exécuteur testamentaire, M. Sohlman; M"® Ahlstrœm, qui l'assista jusqu'au jour de sa mort comme secrétaire; le consul général de Suède et de Norvège, M. Gustaf Nordling; l'éditeur bien connu, M. Per Lamm... Et naturellement on causa des dispositions prises par Nobel, au sujet de sa fortune, et qui ont soulevé dans la presse européenne des commentaires passionnés. Je dois dire que les amis de Nobel sont peu satisfaits du langage qu'ont tenu, à cette occasion, certaines feuilles parisiennes. Elles ont incriminé les intentions de Nobel ; elles ont dénaturé son caractère ; elles l'ont présenté comme un être insociable, inaccessible aux bons sentiments, dur au pauvre monde. Son dernier acte témoigne pourtant d'une humeur assez libérale. Il n'est pas inutile d'en rappeler la lettre et l'esprit. Nobel (en dehors de quelques legs faits à divers) laisse environ 1 500 000 francs de rente.

46t PORTRAITS INTIMES

Et il désire que ces revenus soient divisés chaque année en cinq parties égales et constituent cinq prix de 300 000 francs qui seront décernés : 1*» à Fauteur de la plus belle découverte dans le domaine de la physique; 2*^ à Fauteur de la plus belle découverte dans le domaine de la chimie; 3<> à l'auteur de la plus belle découverte dans le domaine de la médecine; 4o à celui qui, dans le domaine des lettres, aura produit l'œuvre la plus haute dans le sens idéal (je cite textuellement) ; 5° à celui qui aura agi le plus ou le mieux pour la fraternité des peuples, en vue de la supppession ou de la diminution des armées permanentes...

Voilà qui n'est pas banal. Les derniers événements d'Orient donnent une valeur particulière au dernier article. Il est urgent de proclamer la fraternité des peuples, si l'on ne veut pas que les peuples se déchirent. Nobel nourrissait-il de grandes illusions sur l'efficacité de cet effort? Y avait-il en lui l'âme d'un illuminé, ou d'un poète, ou d'un philosophe, ou simplement d'un dilettante supérieur — sorte de Méphistophélès, méprisant l'humanité? Son testament, qui fait tant de bruit, doit-il être considéré comme œuvre de foi ou comme œuvre d'ironie? Les amis de Nobel n'admettent pas que la question puisse être posée. Nobel était, il est vrai, indépendant, fantaisiste, mais il avait le cœur très noble et plein de bonté. M. Sohlman, un jeune Scandinave, intelligent et pensif, et dont l'œil bleu semble réfléchir l'eau profonde des fjords de son pays, m'a dit gravement :

« Je vous apporterai quelques lettres, qui vous montreront, sous son jour exact, l'âme de M. Nobel. »

En attendant on m'a beaucoup parlé de lui. Les personnes présentes se sont attachées à me le peindre, au physique et au moral, de telle sorte que, sans l'avoir jamais vu, je puis vous tracer une image assez nette de cet homme extraordinaire. Entre nous, le portrait

AUTOUR d'un testament 165

est un peu poussé au bleu. J'imagine que Ton a mis quelque complaisance à me montrer les côtés avantageux de Nobel en laissant dans Tombre ceux qui ne sont pas tout à fait à sa louange. Cette chaleur de sympathie est fort honorable, venant dMntimes et de parents, qui ont été mêlés à sa vie. J'ajouterai qu'elle est désintéressée, puisqu'il ne leur a laissé qu'une minime part de sa fortune.

Donc on m'a longuement narré ses travaux et les péripéties de sa carrière agitée. Alfred-Bernhard Nobel naquit le 21 octobre 1833. Sa famille quitta la Suède pour se fixer à Saint-Pétersbourg. Et c'est là qu'il se forma dans l'étude des sciences et qu'il acquit, auprès de son père, des connaissances professionnelles, l'aidant à gouverner ses fabriques mécaniques et à en perfectionner l'outillage. En 1863, il prit son premier brevet et désigna la substance par lui découverte sous le nom de « Mélange de poudre ordinaire avec de la nitro-glycérine ». En 1867, il inventa la dynamite; en 1876, la nitro-glycérine gélatineuse ou gomme explosive; en 1889, la poudre sans fumée. Ces divers brevets, habilement exploités, rapportèrent à Nobel des sommes énormes. Il s'entendait aux affaires et il les aimait. Il les traitait à l'américaine, par les grands côtés ; il y trouvait un aliment à l'activité de son esprit. Et en même temps qu'il s'enrichissait, qu'il devenait un des puissants financiers du globe, il méditait sur lui-même et sur les conditions de la société. Tout en surveillant du coin de l'œil les cours de la bourse, tout en vérifiant les comptes de ses usines (il ne s'en remettait à personne de ce soin), il se demandait avec inquiétude si les hommes ont ici-bas la part de bonheur qui leur est due. Ce problème le hantait obstinément. Et, à force d'y réfléchir, il s'était constitué une sorte de doctrine qu'il se plaisait à développer, et qui, dans la bouche d'un millionnaire, ne manquait point de

hardiesse. Et d'abord, il condamnait la transmission par voie d'hérédité des grosses fortunes; il trouvait immoral qu'un citoyen pût jouir d'une extrême opulence sans s'être donné la peine de la conquérir, simplement parce qu'il était le fils de son père ou le neveu de son oncle. Il s'en ouvrait très librement à ses héritiers naturels, auxquels le liait une vive affection. Il les avait loyalement avertis.

c Ne comptez pas sur mes biens, leur répétait-il. Après ma mort, ils n'entreront pas dans votre poche ».

Il considérait que la possession, sans labeur personnel, de la richesse avait pour résultat d'engendrer l'oisiveté. Or, à ses yeux, le travail était, non seulement la loi de la créature humaine, mais la source de sa vraie félicité. Elle ne s'améliore que par le travail, c'est-à-dire que par la science. Sur ce point, sa conviction était absolue. Il croyait que les progrès scientifiques devaient arriver nécessairement à régénérer l'humanité et que, par eux, les mœurs seraient un jour adoucies et les guerres supprimées. Il versait l'argent à pleine main, dès que l'intérêt de la science était en jeu. Il donna 80 000 francs à M. Andrée pour son expédition au pôle Nord. Et comme on l'interrogeait sur cette libéralité, il s'en expliqua de la sorte dans une lettre que M™*^ Bertha de Suttner a rendue publique : « Chaque nouvelle découverte laisse des traces dans « le cerveau de l'homme ; elle le pacifie, ouvre l'esprit « des générations nouvelles aux notions de bonté et < les détourne des armes ». Cette dernière préoccupation revenait sans cesse dans ses écrits et dans ses discours. Nobel avait horreur des canons, des soldats, de tout ce qui constitue l'appareil guerrier. M™" Bertha de Suttner avait contribué à lui inspirer ces sentiments. Il était entré en relation avec elle par un moyen fort inattendu. Ayant besoin dans ses bureaux d'une employée instruite et diligente, il avait fait passer une

AUTOUR d'un testament i67

annonce dans un journal viennois. M™® de Suttner se présenta. Et Nobel fut frappé de la vivacité de son intelligence et de l'éclat de ses talents littéraires. Elle se consacrait tout entière à la propagation des idées de solidarité internationale. Son ouvrage, A bas les armes, a été traduit dans toutes les langues. Lorsque le congrès de la paix se tint à Berne, elle chercha à y entraîner Nobel. Mais celui-ci ne se rendit pas sans résistance. « Tâchez de me convaincre, déclara-t-il, et « je vous fournirai des moyens d'action, c'est-à-dire « des capitaux. » Elle entreprit cette conversion. Elle y réussit. Nobel devint un des apôtres de la sainte cause. Il l'est demeuré jusqu'à la fin.

Ainsi l'inventeur de la dynamite encourageait les ligues pour le maintien de la paix! D'une part, il coopérait à la fabrication d'engins meurtriers. Et, d'autre part, il proscrivait l'emploi de l'artillerie! L'or qu'il recevait du ministre de la guerre, il l'attribuait aux œuvres antiguerrières de M"" de Suttner! N'y a-t-il pas là une contradiction piquante? Nobel était double comme maître Jacques. Lequel des deux Nobel faut-il croire sincère, le Nobel des explosifs, ou le Nobel des fondations pacifiques? C'est ce que je me permis de demander au Suédois qui me vantait, en termes lyriques, la philanthropie de son célèbre compatriote. Il reprit avec beaucoup de vivacité :

« L'objection nous a été faite. Elle n'est pas sérieuse. Nobel vendait de la dynamite. Mais la dynamite sert à d'autres usages qu'aux usages militaires. Elle est indispensable à certaines industries; elle facilite la tâche des mineurs et détourne d'eux des dangers terribles auxquels ils succombaient autrefois... D'ailleurs Nobel pensait que la guerre sera rendue impossible par la férocité des moyens de destruction. Du jour où deux corps d'armée pourront, en une seconde, s'entredétruire, toutes les nations civilisées reculeront avec

effroi et licencieront leurs troupes. Nous marchons à ce dénouement. Notre ami n'en doutait pas et saluait, de loin, l'aube nouvelle! >

Ce privilégié, ce capitaliste qui ne savait pas le nombre de ses millions, ce marquis de Carabas qui avait des palais et des châteaux sous toutes les latitudes, était-il heureux? Il est parti, sans nous livrer son secret. Et pourtant il est aisé de deviner, par un léger effort d'analyse, ce qui se passait en lui. Par sa situation même, par la place qu'il occupait dans le monde, il voyait de plus près qu'un autre les misères et les tares de l'humanité. Chaque matin, le courrier lui apportait d'innombrables lettres de supplication, de détresse et de mensonge. L'aimable M"® Ahlstrœm, qui était chargée de dépouiller cette correspondance et d'y répondre, en a encore le cœur endolori. Nobel attirait, comme un flambeau, des nuées de papillons, aux ailes tremblantes. Parmi les solliciteurs, beaucoup étaient dignes de pitié ; beaucoup aussi cherchaient à exploiter sa crédulité. Il les aidait tous la première fois, mais il voulait être renseigné; il ordonnait des enquêtes qui trop souvent, hélas! aboutissaient à de fâcheuses constatations. Nobel était arrivé à se convaincre que les intrigants crient plus haut et plus fort que les vraies victimes de la vie. Sa défiance, les inégalités de caractère qu'on lui a reprochées n'ont pas d'autres causes. Il avait la coquetterie de se laisser « mettre dedans > le moins possible. Dès qu'on lui parlait d'une infortune à secourir ou d'une institution à doter, il dressait l'oreille, il devenait subitement froid, il avait en exécration les gens qui cherchaient à le t taper », selon notre expression boulevardière, qui a droit de cité dans tous les pays. Mais aussitôt renseigné, quand il ne redoutait plus d'être trompé, il ouvrait sa bourse largement. Aussi les malins qui le connaissaient se gardaient-ils de l'implorer trop direc-

AUTOUR d'un testament 169

tement, ils biaisaient, ils rusaient. Ils lui « suggéraient » l'acte à accomplir, ils lui donnaient l'illusion d'en prendre lui-même l'initiative... Ce sont là les petites faiblesses des gens trop riches. Ils ressemblent tous plus ou moins à Diogène qui projetait autour de lui les feux de sa lanterne pour découvrir un homme. Nobel cherchait constamment un homme, je veux dire un être dont le désintéressement fût à l'abri du soupçon. Il eut parfois la satisfaction de rencontrer ce phénix.

Un soir, quelqu'un lui recommande un jeune ingénieur, qui se trouve dans une position assez précaire et qui a absolument besoin d'être aidé.

« Amenez-le déjeuner », dit Nobel d'un ton bourru.

Et déjà il se propose d'accueillir sèchement l'audacieux qui se permet de forcer sa porte. Au jour dit, l'ingénieur arrive. On se met à table. Et Nobel, se lançant dans une de ces discussions paradoxales où il brillait, entreprend contre la religion et l'esprit religieux une charge à fond de train. Le nouveau venu pâlit. Il était animé d'un vif esprit de piété et se sentait blessé dans ses convictions. Nobel remarque son trouble et redouble de violence. Alors l'ingénieur n'y tient plus, il suit l'amphitryon sur son terrain; il réfute, il ergote, il riposte du tac au tac, sans ménagement et presque sans respect. L'entretien tourne à l'aigre... Soudain, Nobel pousse un grand éclat de rire, il presse dans les siennes les deux mains de son interlocuteur :

« A la bonne heure! s'écrie-t-il. Vous êtes venu me demander un service; vous avez besoin de moi et vous n'avez pas craint de me mécontenter en me tenant tête. La franchise, chez vous, a parlé plus haut que l'intérêt. Topez là. Je vous associe à mes affaires et vous serez mon ami ! »

L'ingénieur tenta vainement de s'excuser. Sa malais

dresse avait tourné à son profit. Nobel assura sa fortune. On cite, dans les anas, des historiettes de rois magnanimes qui se laissent charmer par Finsolence d'un page et le nomment capitaine au lieu de l'envoyer au gibet. Nobel agit, ce matin-là, en roi bon enfant. N'était-ilpas un roi, dans son genre?

Tel on m'avait décrit Nobel, tel je l'ai retrouvé dans les lettres inédites que M. Sohlman a bien voulu me communiquer. Le savant chimiste se doublait d'un littérateur. Il savait à fond la plupart des langues européennes. Il a composé en anglais des vers que Victor Hugo admirait à l'égal de ceux de Byron ; il a laissé des drames qui n'ont pas été joués et des traités de philosophie et de morale qui n'ont pas été imprimés. Il n'était pas mondain, au sens frivole du terme; il détestait les potins boulevardiers, mais il groupait volontiers en son superbe hôtel de l'avenue Malakoff des hommes d'études et de pensée. Et là, après un fin dîner (Nobel très frugal pour lui-même était friand pour ceux qu'il traitait), réunis dans l'immense bibliothèque que décorait un tableau de Munkascy, à côté du laboratoire où l'on glissait des regards craintifs, on devisait des questions à l'ordre du jour et le plus souvent du socialisme. Quoiqu'il ne fût pas dépourvu d'orgueil, il était très simple; il attachait peu de prix aux dignités officielles et dédaignait les décorations. Il se fâchait tout rouge quand on paraissait le croire sensible à ces distinctions honorifiques. Un certain docteur, explorateur bien connu, en même temps qu'il sollicitait son concours pécuniaire, lui avait fait offrir un ruban quelconque. 11 s'attira cette verte riposte :

Paris, le 17 juillet 1893.

Très honoré docteur.

Depuis que l'électricité et la pensée qu'elle entraîne avec elle font le tour de la terre dans le quart d'une seconde j'ai

AUTorR d'un testament m

été saisi d'un dédain souverain des dimensions mesquines de notre globe. H s'ensuit que je m'intéresse moins qu'auparavant aux voyages de découvertes, car, après tout, que peut-on bien découvrir sur une telle petite boule? Comme preuve de mon inconséquence extraordinaire j'avoue pourtant que j'éprouve le plus vif intérêt aux découvertes sur un corps céleste bien plus petit, c'est-à-dire l'atome.

Sa forme, ses évolutions, sa destinée, etc., et comme individu et comme cellule coopérative dans la vie de l'Univers me préoccupent aux dépens des affaires, de la. bourse et du ventre, c'est-à-dire de la digestion.

Mais je m'éloigne du sujet qui est d-e répondre à votre aimable demande.

Pauvre moi, sans cesse obligé d'ouvrir mon porte-monnaie, je ne suis malheureusement pas à même de vous faire des avances comme je l'aurais souhaité! La semaine passée j'ai rêvé (tout éveillé naturellement) que la Banque de France ayant connaissance du vacuum imminent de ma caisse, m'avait envoyé une petite presse à imprimer des billets de mille francs. Un secours fort agréable, mais qui s'épuise malheureusement! Rien n'en reste, et je puis vous assurer qu'il me faut aller bien au fond de ma bourse pour y puiser la somme dont vous trouverez le chèque ci-joint.

Quelques lignes dans votre aimable lettre s'expliquent par ce fait que nous ne nous connaissons pas. Peut-être parmi le milliard et demi de mes semblables y en a-t-il un qui soit aussi indifférent que moi aux marques d'honneur, mais il n'y en a certainement pas un qui le soit plus que moi. On ne saurait les refuser quand elles vous sont offertes sans passer pour un original, mais elles causent de l'embarras ordinairement et me sont pour cela antipathiques.

J'espère que le soir de ma vie n'en sera pas troublé. Encore un souhait, et celui-là est absolu, qu'aucun journal ne sera informé de mon concours.

Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de mes distinctions.

A. Nobel.

La tournure bizarre de son esprit, ce mélange d'humour britannique et d'ironie française qui le caractérisait, cet invincible penchant à la raillerie, n'étaient pas compris de tout le monde et le faisaient mal juger. Il avait osé approuver, devant une dame de ses amies, la méthode Spartiate qui sacrifiait les individus faibles

et difformes pour sauvegarder la beauté de la race. Protestations indignées de la dame ! Nobel est sommé de s'amender. Il s'y résout de bonne grâce et ajoute :

Répandre la lumière c'est répandre le bien-être (je veux dire le bien-être général, pas la richesse individuelle), et avec le bien-être disparaissent peu à peu la plupart des maux qui sont rtiéritage des temps obscurs.

La conquête des recherches scientifiques et son champ qui s'agrandit de plus en plus nous font espérer que les microbes et de Pâme et du corps finiront par disparaître, et que la seule guerre de l'humanité sera contre ces microbes-là. Alors l'expression admirable de Bacon : « Qu'il y a des déserts dans le temps » trouvera son explication seulement dans un passé reculé.

Il s'occupait entre temps de critique littéraire. Il était allé voir, quelques jours avant sa mort, la représentation de Peer Gynt, donnée par l'Œuvre, au Nouveau-Théâtre. Il adressa à M"« Ahlstrœm les réflexions que lui avait inspirées le drame d'Ibsen. Il est toujours instructif devoir comment les Suédois s'accordent sur le terrain du symbole. Mlle Ahlstrœm était fanatique d'Ibsen. L enthousiasme de Nobel est plus modéré :

Chère mademoiselle,

Nous n'étions pas d'accord au sujet de Peer Gynl, ce qui ne m'a pas empêché d'admirer dans vos traits le reflet d'une âme enthousiaste et poétique. Tâchez de garder ce trésor jusqu'au crépuscule de la vie.

En fait de caractère, tout est possible. 11 se peut qu'Ibsen ait vu ou entrevu ce qu'il décrit. Nos idées sont nettes ou confuses en proportion du sang qui traverse en un temps donné les tissus du cerveau où ces idées prennent naissance. Entre ce que nous appelons réalité et qui correspond à une circulalion normale dans les vaisseaux capillaires, et le rêve dû à une circulation presque arrêtée, il peut y avoir des gradations infinies, donc un champ illimité de visions. Aussi me garderai-je bien d'affirmer que Peer Gynt est l'image de l'impossible. Mais ce (lue je prétends, c'est que l'illusion au théâtre ne saurait être complète que si les caractères sont non seule-

AUTOUR d'un testament 173

ment possibles, mais vraisemblables. Or, que voyons-nous ici : un individu d'une force extraordinaire et taillé pour la lutte, d*un' désir bien réglé d'escalader les sommets de la vie, d'une ambition froide et pratique, traitant la femme qui l'aime avec une dureté de brute. Cinq minutes plus tard, c'est un visionnaire achevé. Ce que je reproche à tout cela, c'est l'incohérence. On peut être blanc ou noir, mais on ne peut pas l'être simultanément. Or, Gynt l'est sans trêve. Avec des visions comme les siennes, car il est impossible de les confondre avec des rêves, on est fou à lier. Mais lui est en même temps résolu et pratique et froidement méchant.

Le lundiste du Temps, en sa sagesse, ne désavouerait pas ces paroles. Nobel était parfaitement calme, équilibré et maître de soi. Et c'est ce qui donne à son testament une portée considérable. Il en avait longuement médité les termes avant de les jeter sur le papier. Il écrivait le 7 janvier 1893 à M"® Bertha de Suttner :

Chère amie, que la nouvelle année vous soit prospère pour vous et la noble campagne que vous menez avec tant de force contre l'ignorance et la férocité humaine.

Je voudrais disposer d'une partie de ma fortune pour en faire un prix à distribuer tous les cinq ans (mettons six fois, car si dans trente ans on n'a pas réussi à réformer le système actuel, on retombera fatalement dans la barbarie). Ce prix serait décerné à celui qui aurait fait faire à l'Europe le plus grand pas vers les idées de pacification générale.

Je ne vous parle pas du désarmement, qui ne peut se conquérir que très lentement; je ne vous parle même pas d'un arbitrage obligatoire entre nations. Mais on devrait arriver bientôt à ce résultat (et on y peut parvenir), à savoir que tous les États s'engagent solidairement à se tourner contre le premier agresseur. Alors les guerres deviendraient impossibles. Et l'on arriverait à forcer, même l'État le plus querelleur, à recourir à un tribunal ou à se tenir tranquille. Si la triple alliance, au lieu de comprendre trois États, ralliait à elle tous les États, la paix des siècles serait assurée.

N'est-ce pas surprenant? Nobel avait prévu quatre ans à l'avance ce que l'on a tenté d'accomplir : les puissances se tournant contre le premier agresseur

pour rendre la guerre impossible. Malheureusement, le résultat de cette intervention n'a pas justifié ses espérances !

... Les prix sont fondés... Il s'agit, maintenant, de les donner aux plus dignes. L'opération n'est pas sans présenter des difficultés. On assure que Nobel aurait eu un moment l'intention d'en charger un des grands corps de notre pays, l'Institut, par exemple, ou l'Université de France, mais que l'esprit de tatillonnerie qui règne dans nos bureaux l'aurait fait renoncer à ce dessein. Il s'est retourné vers sa patrie et l'on ne peut que l'en louer. Il est légitime que la Suède exécute les suprêmes volontés d'un illustre Suédois. Nobel, dans une intention pieuse, a voulu que la Norvège participât à cette œuvre. C'est la Suède qui distribuera les quatre premiers prix. C'est la Norvège qui s'occupera du dernier (relatif au désarmement). Il n'y a plus qu'à attendre les noms des bienheureux lauréats.

« Vous allez être accablé de sollicitations, de démarches... Un prix de trois cent mille francs n'est pas chose indifférente... Il vaut qu'on se donne un peu de mal pour le conquérir. Tudieu! quel assaut! Mais j'y songe!... Ces récompenses ont un caractère inter- . national. Les Français ont le droit d'y aspirer?... »

L'enfant de Scandinavie à qui j'adressais ce discours, lova sur moi son regard tranquille.

« Nous serons heureux de couronner les Français, s'ils le méritent mieux que les autres. Mais dites-leur de ne pas se donner trop de mouvement. L'Académie suédoise n'a pas les mêmes mœurs que l'Académie française. Vous trouvez naturel qu'un candidat qui aspire à l'habit vert s'en aille visiter ses futurs confrères et mendier leurs suffrages? Cela nous paraît monstrueux. Peut-on manquer à ce point de dignité ! Chez nous l'Académie choisit spontanément ses élus, elle leur interdit toute démarche préalable, comme

AUTOUR d'un testament 175

offensante pour elle et pour eux. Il en sera de même pour les prix Nobel. Travaillez et soyez sûrs que des yeux attentifs veillent sur vous... »

... Donc, MM. les concurrents sont prévenus. Qu'ils besognent dans l'ombre et le silence, et qu'ils se reposent sur l'académie de Stockholm pour discerner leurs talents. Toute tentative faite pour la séduire l'indisposerait. La pluie d'or qui doit tomber de ses mains n'arrosera... que des violettes !

Page 1