‹ Portraits intimes (volume 5)Chapitre 28 sur 37 · L'ÉTERNEL AMOUREUX · texte numérisé non relu

L'ÉTERNEL AMOUREUX

Alfred de Musset redevient à la mode... Je suis allé revoir son interprète idéal, le Perdican, le Fortunio que nous avons tant airné. M. Louis Delaunay habite, dans une rue de Versailles, un hôtel silencieux. Un portail sévère, un portail de couvent en ferme l'entrée. Mais ce n'est qu'une apparence... Le logis est moins sombre qu'il le paraît. Un petit jardin l'égaie de ses verdures. On accède, par un escalier en colimaçon, au salon du maître de céans et l'on se trouve transporté soudain bien loin de la cité du grand roi, de cette ennuyeuse et pompeuse ville. Une bouffée de souvenirs vous monte au cerveau. A droite, à gauche, sur tous les murs, des estampes, des gravures et des portraits vous sourient. C'est Molière, c'est Musset, et ce sont les personnages de Musset et de Molière; ce sont aussi des comédiens disparus, les camarades d'antan, ceux qui furent la gloire du Théâtre-Français et dont les traits nous sont restés familiers; Samson, Dressant, Got, Madeleine Brohan défilent en des photographies décolorées et ornées d'affectueuses dédicaces. Ce musée se continue jusqu'en haut de la maison. M. Delaunay, qui m'a entendu monter, m'attend au seuil de sa

galerie, et me souhaite le bonjour. Ses cheveux sont tout blancs, mais sa taille est demeurée mince et droite et sa voix n'a pas perdu ces notes caressantes qui prêtaient tant de charme aux déclarations d'amour. Elle s'est seulement un peu affaiblie. M. Delaunay ne pourrait plus exhaler les fureurs d'Alceste, mais il serait fort capable délire la lettre d'Agnès et de débiter les galanteries d'Eraste. Il s'abandonne au plaisir de causer et de raconter des anecdotes; quelques vers chantent dans sa mémoire. Il les déclame du bout des lèvres. L'illusion est complète. Je me crois transporté à vingt années en arrière ; je revis les soirs heuheux, où, timide adolescent, je me faufilais au parterre de la Comédie et savourais, pour cinquante sous, les beautés de Fart classique.

« Je ne suis plus qu'un vieil ermite », me dit M. Delaunay.

Je soupçonne le « vieil ermite » d'un grain de coquetterie. Il a gardé dans le geste, dans l'allure, dans la façon de scander ses phrases, quelque chose d'artificiel et d'étudié : le pli professionnel lui a laissé son empreinte. Il se sait très séduisant, il se rappelle ses anciens triomphes. Il y a en lui du prélat de cour et du gentilhomme, habitué aux révérences.

« Enfin! continue-t-il d'un air joyeux, on revient donc à mon cher Musset! On reprend ses pièces à la Comédie-Française. Son divin théâtre \a refleurir. Ce n'est pas trop tôt ! »

Il n'a connu le poète que vers la fin de sa vie, alors qu'il était malade et découragé. Musset conservait, malgré ses défaillances, une grande distinction, où il entrait quelque indifférence. Il s'en rapportait à ses interprètes, du soin de monter ses œuvres. Il ne s'intéressait ni aux décors, ni aux accessoires, ni aux détails de mise en scène, qui ont maintenant une si grosse importance et qui n'en avaient aucune à ses yeux. II

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avait, là-dessus, une théorie qu'il se plaisait à développer. Il dédaignait l'exactitude du cadre et du costume et ne s'inquiétait que de la vérité psychologique. « Si Cœlio est triste, disait-il, donnez-lui le manteau d'Hamlet : si Octave a l'esprit serein, habil lez-le d'azur. Que son enveloppe indique l'état de son âme. Je n'en demande pas davantage. Et peu m'importe qu'il s'inspire du xvii®, du xviii» ou du xix*» siècle. » Il n'était sensible qu'aux fautes qui dénaturaient le caractère de ses personnagnes. Pendant les répétitions du Chandelier, il s'emporta contre Brindeau, qui avait mal compris le rôle de Clavaroche. M. Delaunay fut témoin de cet incident qui déchaîna des tempêtes. Musset, pâle comme la mort, se dirigea vers l'infortuné Brindeau : « Rendez-moi Clavaroche! » Brindeau, humilié, protestait : « Vous oubliez qui je suis, monsieur de Musset! — Vous êtes monsieur Brindeau, vous resterez monsieur Brindeau, mais vous ne serez jamais Clavaroche !» 11 se couvrit, se leva et retourna au café de la Régence, où l'attendait sa partie d'échecs.

« Je bavarde, s'écrie M. Delaunay. Venez que je vous montre mon musée,.. »

Nous voilà déambulant à travers le dédale des couloirs, des chambres, des coins et des recoins, dont se compose l'antique demeure. A chaque pas, mon hôte s'arrête, me cite un mot, une date, un événement, évoque une silhouette... Encore l'influence du métier... Il ne peut me parler d'un acteur ou d'une actrice, sans reproduire instinctivement sa physionomie. Ce travail d'imitation, exécuté avec une grâce singulière, est très instructif. En moins d'une heure, j'ai cru apercevoir — vision fugitive! — Samson, le père Provost, Rachel, Monrose, Arnal, et Firmin, oui, Firmin lui-même, le Firmin du romantisme, dont Delaunay se souvint plus tard en modelant la figure de Richelieu dans M^^^ de Belle-Isle... Il m'arrête devant

une aquarelle de Giraud, représentant Hernani, drapé dans son manteau, la toque sur l'oreille et le cor en bandoulière.

« C'est une des dates de ma carrière... 1867... Reprise solennelle d'Hernani... Victor Hugo en exil. Quelle soirée ! »

Victor Hugo, à la demande de Vacquerie, avait consenti à modifier certains passages de son drame, notamment le fameux vers Oui, de ta suite, ô roi!,., et une autre scène où la malignité publique aurait pu découvrir une allusion aux origines de l'impératrice... Mais les spectateurs ne l'entendaient pas ainsi. Ils étaient cent étudiants, massés au poulailler, et qui criaient comme mille : Le texte! le texte! Delaunay essaya de tenir tète à l'orage. Mais n'y pouvant réussir, il rétablit bravement les tirades supprimées. Ce fut du délire. On trépignait. La salle croulait sous les applaudissements. L'écho de ces acclamations furieuses dut aller par delà l'Océan jusqu'aux noirs rochers de Guernesey.

Et maintenant, voici, dans un cadre tout neuf, une vignette finement gravée : le programme du concert donné au tsar, en octobre 1896. M. Delaunay y récita Une soirée perdue : il a voulu conserver un vestige de cette solennité.

« C'est mon dernier gala!... »

L'auguste présence de Leurs Majestés n'était point pour l'embarrasser. Il a joué devant la plupart des rois de l'Europe, soit aux Tuileries, soit à Compiègne. Napoléon III tenait à présenter à ses visiteurs les meilleurs sujets de la Comédie-Française. Il prisait assez peu pour sa part leur talent trop distingué, il ne se plaisait qu'aux grosses bouffonneries, aux vaudevilles du Palàis-Royal. L'impératrice préférait les pièces de l'Ambigu.

Vive le mélodrame où Margot a pleuré!

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L'impératrice ressemblait sous ce rapport à Margot. Elle était, du reste, très belle, très imposante et très méprisante. Elle excitait Fadmiration de Dressant» qui ne craignait pas de laisser apparaître ses sentiments.

« Son audace me faisait trembler. Un soir, l'impératrice passait auprès de nous en toilette décolletée. Dressant me poussa du coude et murmura, avec une ferveur passionnée : « Regarde ces épaules, et cette « taille, et ces mains! Ah! si j'osais! »

La souveraine ne releva pas l'impertinence de ce propos. Peut-être ne l'avait-elle pas surpris! Peutêtre pardonnerait-elle au galant comédien, à qui la renommée prêtait d'illustres bonnes fortunes! Dressant crut voir un sourire éclore sur les lèvres de l'impératrice. Mais il avait une telle fatuité!

« Je vais vous ouvrir ma cachette aux autographes... Vous n'en abuserez pas!... »

Ils sont méticuleusement rangés et classés. M. Delaunay est un archiviste de premier ordre. 11 a toujours affectionné les paperasses. Du temps où il était très occupé, il s'astreignait à noter chaque jour sur un carnet les menus incidents de la représentation avec le chiffre de la recette. Pendant trente ans, de 1858 à 1888, il a tenu ce registre qui continue, à deux siècles d'intervalle, le registre de La Grange. Je relève, en le feuilletant, quelques indications significatives : « 12 juin 1867, joué aux Tuileries, devant le roi Guillaume de Prusse, l'"^ scène de Galilée et la Nuit d'octobre ; 15 juillet 1870, déclaration aux Chambres, recette 283 fr. 50; 18 juillet, déclaration de guerre à l'Allemagne, le Lion amoureux et Isl Marseillaise y dite par Agar; recette, 1176 francs. » Les événements de l'année terrible ont leur répercussion dans les recettes qui s'abaissent progressivement et tombent au-dessous de 200 francs. On comprend que les Parisiens n'eussent

pas le cœur d'aller au théâtre. Il fallut fuir devant Finvasion, chercher des ressources à la Comédie-Française, transporter à Londres ses destinées. M. Delaunay a conservé les lettres que Got, Dressant et Edouard Thierry lui écrivaient à cette occasion; elles sont navrantes et vaillantes, elles témoignent d'une activité et d'une foi robustes.

Chaque autographe est placé dans une chemise, avec la date, le nom de l'auteur. Ces chemises sont réunies et forment une vingtaine de gros cahiers reliés en toile noire. M. Delaunay a, pour le moins, autant d'ordre que M. Spoelberch de Lovenjoul et il a des documents plus personnels. Il n'est guère d'auteurs ou d'acteurs célèbres qui ne lui aient envoyé des missives amicales. M™« Sarah Bernhardt le remercie d'avoir été le premier à lui tendre la main dans la maison de Molière : c Votre talent est le seul que je sente, que je comprenne ». M™« Bartet n'est pas moins reconnaissante. Je détache d'une de ses lettres ces phrases exquises : « J'avais cinq ans lorsque je vous ai connu, et, jusqu'à ce jour, la seule peine que vous m'ayez causée a été votre départ de la Comédie... Quand on n'oublie pas, on fait du passé un présent voilé, doucement mélancolique; et c'est très bon de se souvenir. » M. Delaunay ne livre pas à la curiosité de ses visiteurs tous les autographes qu'il possède. Il a inscrit sur le paquet de Madeleine Brohan : € Lettres dont il faudra brûler quelques-unes ». Il paraît que le prochain n'y est pas suffisamment épargné. Je n'ose, par discrétion, les parcourir. Mais voici d'autres billets signés Brohan. Ils viennent de Suzanne Brohan, la mère de Madeleine et d'Augustine. Ce sont de petits chefs-d'œuvre d'esprit et de sentiment. Suzanne écrivait comme un ange. Elle adorait Delaunay, dont elle avait rêvé de faire son gendre, ainsi qu'il appert des alexandrins suivants (car elle maniait

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avec une égale agilité les vers et la prose)., Ils sont placés sous son portrait :

. Dans un temps déjà ioin, hélas ! Foriginal A bien souvent rêvé que vous seriez son gendre ; Mais les rêves sont doux et le réel brutal... Bientôt de mon nuage il m'a fallu descendre.

Delaunay n'épousa pas Madeleine, ce qui ne l'empêcha pas... au contraire 1 de l'aimer de tout son cœur. Et Suzanne continua d'adresser à ce « gendre idéal > des poulets infiniment tendres. Non, jamais, je pense, un « gendre idéal » ne fut à ce point chéri! Jugez plutôt :

Cher et bien bon ami, Dans mon tout petit jardin planté de très grands arbres, il y a beaucoup d'ombre; les fleurs y sont rares et durent peu. L'orage de grêle qui a fondu sur nous hier a saccagé et emporté les dernières, et c'est demain la Saint-Louis. Je vous envoie avec tous mes vœux une branche de verveine et une pauvre fleur éclose dans ma vieille cervelle. C'est un bien modeste bouquet. Acceptez-le, en attendant les « violettes du retour ». Car vous reviendrez. Et ce jour-là ce sera grande fête chez Molière. Tous les Parisiens seront en joie et aussi votre vieille amie et fidèle admiratrice.

SUZANNK BrOHAN.

J'en suis là de mes lectures. La porte s'ouvre, un jeune homme paraît au seuil du sanctuaire.

« Vous permettez, me dit M. Delaunay, que je vous présente un poète... C'est mon voisin. >

Il se tourne vers le nouveau venu.

« Vous m'apportez quelque chose? »

L'adolescent, un peu craintif, avoue qu'il a, dans sa poche, un sonnet.

« Eh bien, lisez-le! »

Ce sonnet est, ma foi, gentiment tourné. M. Delaunay lui accorde son suffrage, auquel je joins le mien.

Le jeune voisin se retire, pénétré de reconnaissance. Et c'est ainsi que le grand comédien protège les belles-lettres, après les avoir servies!...

La nuit est venue, M. Delaunay, la lampe à la main, me reconduit. Il me fait traverser la < chambre aux reliques » qui contient, enfermés dans une vitrine, ses costumes de théâtre. Je reconnais Thabit du Menteur, ceux d'Acaste, de Valère, de Glitandre. Ils sont là ces héros qui nous charmèrent, et leurs épées y sont aussi, et leurs perruques, et leurs jabots à dentelles, et leurs souliers à boucles. Et ils ont Tair de bien s'ennuyer. Et M. Delaunay leur jette un regard ami quoique un peu triste. Il me montre d'autres bibelots : une tabatière en or, ayant appartenu à George 111 et qui lui fut offerte par Irving (A taken of friendship from Irving to Delaunay), des pistolets en breloques, présent de Rachel, une table en onyx d'un goût affreux qu'il doit à la munificence du duc de Morny. Le duc de Morny avait composé un méchant vaudeville, que Delaunay était chargé d'interpréter et de mettre en scène. Les répétitions avaient lieu au Palais-Bourbon. Et rien n'était plus plaisant. Le duc ne pouvait s'arracher au délice d'écouter sa prose. Le président s'effaçait devant l'auteur dramatique. Des secrétaires accouraient affairés. « Les députés attendent, la séance devrait être commencée! » Morny grommelait, de mauvaise humeur : « C'est bon, j'y vais! > Et, à la dernière réplique de Baptiste ou de Sophie, répondait le bref commandement de l'officier de garde et le roulement des tambours...

Que tout cela est loin!... Nous passons devant un tableau, exécuté par M. Delaunay fils, qui fut un peintre habile avant de se faire comédien. Il représente une classe du Conservatoire. Delaunay donne sa leçon. Parmi ses élèves, on distingue la tète ingénue de M"^ Muller, la tète altière de M"« Marsy.

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Elles sont toutes jeunettes, quinze ans à peine, deux boutons de rose. M. Delaunay me dit non sans amertume :

€ Encore une maison que j'ai quittée! Il paraît qu'au delà de soixante-dix ans on n'est plus bon professeur. Pourtant l'expérience est le fruit de l'âge. Jadis, on gardait les jeunes pour l'action et les vieux pour le conseil. On pense différemment aujourd'hui... Je «vais enseigner mon art à Versailles, puisqu'on ne veut plus de moi à Paris. >

Je prends congé... M. Delaunay m'envoie de loin un dernier mot cordial... Son profil se détache vaguement dans la pénombre de la vaste pièce... Sa blanche chevelure semble poudrée à frimas... Ce septuagénaire n'a plus que vingt ans... C'est Perdican, c'est Fortunio !

... M. Cadet me fait les honneurs de son logis, qui ne ressemble, en aucune façon, à la mansarde de Pierrot. Il n'en est guère à Paris qui soient plus somptueux et ornés avec plus de goût. Meubles, tentures, tapisseries, étagères en bois précieux garnies de bibelots rares, tapis moelleux, lourds fauteuils d'Orient, faïences historiques, mille objets vous attirent à la fois. Et tout cela est entretenu avec une minutieuse précaution. Il n'y flotte pas un grain de poussière. Cet appartement, qui n'a rien, je pense, d'un couvent, est luisant comme un parloir de bénédictines. M. Cadet est un homme d'ordre, ainsi que les vrais collectionneurs. Il jouit de ses richesses et, particulièrement, de ses peintures. II possède des toiles de •choix, qu'il aime autant que ses rôles — ce n'est pas peu dire! Tout à l'heure, en me détaillant leur beauté, sa voix prenait des inflexions tendres, presque maternelles. Si je n'eusse aperçu son œil finaud, qui a toujours l'air de goguenarder, je l'aurais cru très ému :

€ Arrêtez-vous, je vous prie, à ce Cazin. Est-ce assez juste de ton, assez savoureux! Quel poète! quel poêête!

Et ce Sargent, et ce Corot, et ce Gervex, et cet Ibels, et ce Degas, et ce Fantin. Enfin, tous! tous! >

11 tient aussi en haute estime le pinceau de M. Waldeck-Rousseau ; il me montre une étude vraiment lumineuse de Téminent avocat; une dédicace cordiale et sans prétention en augmente la valeur : A mon ami Cadet, souvenir de Boulogne et d'amitié,.. Cependant, autour de ces œuvres, je discerne une trentaine de portraits qui ont ensemble un air de famille; ils représentent la même tète, celle du maître de céans. Cadet embellit les murs de Cadet; Cadet de face, de profil. Cadet en costume et sans costumç. Cadet à la ville par Priant, Cadet aux champs par M^^ Madeleine Lemaire, Cadet-Diafoirus par Meunier, Cadet-Jupiter par Dagnan, Cadet malade par Duvant, Cadet gourmand par Henri Pille, Cadet grotesque par Léandre et Cadet frileux par Zorn... Que de Cadet! Je ne m'en plains pas, car son visage est de ceux qu'on ne se lasse pas de contempler.

Nous nous sommes assis, sous le rayon convergent des trente Cadet, et le spirituel comédien me narre ses impressions de voyage. Il a couru l'Europe, et en a rapporté des moissons de couronnes — au propre et au figuré. Le pays qui lui sembla le plus ravissant fut la Roumanie. La reine Carmen Sylva est une déesse, belle comme l'aurore et souverainement intelligente. Son peuple l'idolâtre et se modèle sur elle. Elle assistait, ainsi que vous pouvez croire, aux représentations de Cadet, qui s'achevèrent en apothéose. Il la remercia en débitant un monologue où il avait subrepticement introduit un éloge de la ville de Bucarest.

« La reine mit le comble à ses bonnes grâces en m'pfTrant une charmante décoration... >

La Russie se montra moins accueillante. Le pauvre Cadet faillit mourir asphyxié dans le train qui. le menait à Saint-Pétersbourg. Mauvais présage. Il jouaà Kharkow C Anglais ou le fou raisonnable, « Ces gens de

Kharkow sont des 'barbares ; ils ne voulurent pas se dérider. Alors je leur servis une fantaisie de Morand et, cette fois, ils comprirent, et ils furent dégelés. » A Constantinople, autre antienne. Toutes les pièces furent interdites : défense de représenter Tartufe, VAva7*e, le Malade imaginaire^ les Précieuses ridicules. Et pourquoi? Parce qu'un littérateur ottoman, qui avait traduit les œuvres de Molière en turc, avait été impliqué dans un complot contre le sultan. Et Sa Majesté en gardait rancune à Molière! Cadet se rabattit sur le Testament de César Girodot. Mais un émissaire du commandeur des croyants lui fit observer le lendemain que le rôle d'Isidore était trop triste et l'invita à le rayer de son répertoire. Cadet en fut suffoqué. « Triste ! Isidore vous paraît triste! — Sans doute, cet Isidore est un traître toujours furieux. Nous voulons des choses gaies. >

€ J'avais envie de crier : c Vilain Turc, pendard de « Turc à tous les diables > ; mais il aurait pu me répondre : « Qu'êtes vous venu chercher dans cette galère! »

En somme, Cadet est ravi de ses deux mois de vagabondage; il ne demande qu'à recommencer; il a pu s'assurer que ses c effets » portent à l'étranger comme en France et que ses moyens sont universellement appréciés. Car Cadet se rend compte de l'action qu'il exerce sur la foule et il en convient sans fausse modestie. Dès qu'il entre en scène, avant même qu'il ait ouvert la bouche, un joyeux murmure court au-dessus des fauteuils d'orchestre; on s'apprête à s'amuser, et, par avance, l'on « se gondole >. D'où provient cette influence mystérieuse, ce courant magnétique qui s'établit par-dessus la raiiipe et qui fait que certains acteurs privilégiés agissent à distance sur les spectateurs? Cadet réfléchit profondément. La solution de ce petit problème l'intéresse.

« Je crois bien, me dit-il, que j'ai du fluidel Oui, plus j'y pense, et plus je suis certain d'avoir le fluide \\.» >

Ceci le ramène à ses souvenirs d'enfance, qui ne se séparent point de ceux de son frère. « Dès mon âge le plus tendre, me dit-il, j'étais comique, et sans le vouloir. Quand je me trouvais soufTrant (mon enfance fut débile) et que j'allais me plaindre à ma sœur, elle se roulait. Personne ne voulait prendre mes chagrins au sérieux. » En réalité, Cadet n'eut pas à se plaindre, et la vie lui a été douce. 11 était encore petit mitron chez son père, à Boulogne, et déjà Constant Coquelin cueillait les prémices de sa gloire. C'était une gloire de clocher, mais une gloire. Il jouait au théâtre de Boulogne les dimanche, mardi et vendredi de chaque semaine. Cadet ne le quittait pas plus que son ombre. On apercevait ce mitron enfariné dans les coulisses, derrière les portants et jusque dans le trou du souffleur. Le lendemain, il reprenait la manne en osier et s'en allait, d'un pas mélancolique, porter une tarte à douze sous à M. le premier président qui demeurait à l'autre bout de ville. En revenant, il faisait rouler son tourteau devant lui (ô le délicieux sujet d'aquarelle!) et il déclamait à haute voix les tirades de son frère; et il songeait : « C'était hier mardi... Jusqu'à vendredi, comme je vais m'ennuyer! >

Il eût voulu embrasser la carrière théâtrale, mais l'honnête pâtissier Coquelin jugeait que c'était assez d'un acteur dans sa maison, et il obtint pour Cadet une place dans l'administration des chemins de fer. Cadet, qui assemblait sur les dunes quelques galopins pour y interpréter Bruno le fileur et Lazare le pâtre, voulut introduire ces mêmes errements dans les bureaux de la compagnie. Il élut domicile dans une pièce isolée, située au dernier étage, sous les toits, et aussitôt que ses chefs avaient le dos tourné, il s'y verrouillait avec une demi-douzaine d'employés qu'il

avait débauchés. Et il leur récitait, non pas des bouffonneries, mais des scènes héroïques, des fragments de Ruy Blas, du Cid, de Marion Deloi^mCy des vers de Musset. Le bon Cadet s'attribuait la prestance et l'élégance d'un jeune premier; il dédaignait les valets, sauf Figaro, qui incarnait la Révolution française. Il mit tant de pathétique à débiter le fameux discours (Tandis que moi, morbleu!) qu'en arrivant aux dernières phrases {Suzony Suzon, que tu me fais souffrir!) il tomba pâmé et qu'il fallut aller chercher un médecin pour le rappeler à l'existence. Il s'en suivit un gros scandale. Cadet s'en alla consulter un de ses vieux amis, M. Huret-Lagache, qui lui conseilla de ne pas résister davantage à une si impérieuse vocation. 11 courut chez le chef du personnel.

€ Je vous apporte ma démission, lui dit-il.

— J'allais justement vous la demander! »

Et voilà comment M. Ernest Coquelin, qui devait s'illustrer sous le nom plus familier de Cadet, s'achemina vers la Comédie-Française. 11 est fort attaché à cette compagnie dont il est un des plus fermes soutiens; et, cependant, il la voudrait plus prospère. Ce qui lui manque, ce sont les pièces, surtout les pièces comiques, — celles où Cadet trouverait des rôles à sa convenance. Les auteurs s'obstinent à écrire de grandes machines tragiques en cinq actes et en vers qui coûtent horriblement cher à monter. Parlez-moi des bonnes comédies, toutes doucettes, écrites en prose joyeuse, et qui peuvent se représenter dans un décor de papier peint! Cadet a un faible pour ce genre de production.

Brave Cadet!

Tandis qu'il me reconduit, les dix, vingt, trente Cadet qui sont sur les murs me suivent d'un œil narquois et murmurent, en me montrant leurs longues dents jaunes d'Anglais splénétiques :

t Le fluide!... J'ai le fluide!... »

J'ai passé deux heures charmantes à visiter le musée et la bibliothèque de M"" Doche. La célèbre actrice; qui porte avec une surprenante jeunesse de corps et d'esprit le poids de ses soixante-treize ans, vit parmi les épaves de sa brillante carrière. Elle en a formé une collection incomparable. Elle a des tableaux, des gravures, des portraits, des bibelots, auxquels s'attachent des souvenirs d'art ou de sentiment. Les uns et les autres sont chers à son cœur. Elle a des volumes de choix, éditions princeps, ouvrages à gravures du xviii* siècle, elzéviers de la bonne date. C'est une des rares femmes qui aiment les livres et s'en occupent dévotement. Tous ces objets sont rangés dans des vitrines, placés sur des rayons capitonnés et mis en bel ordre. Elle en est un peu jalouse; elle les garde pour elle et ne veut à aucun prix s'en séparer. Bien souvent on lui a demandé, pour des expositions particulières, de se dessaisir de son trésor. Elle s'y est refusée. Tout au plus permet-elle à des amis d'y jeter un œil curieux. En me voyant entrer, elle s'est levée, et m'indiquant un siège du geste aisé et noble d'une grande dame qui a très bien joué la comédie :

€ Je suis sûre que vous venez m'interroger sur la Dame aux caméliast... Justement, M"« Melba, qui me quitte, me demandait des conseils à propos de la Traviata qu'elle étudie. Allons! il est dit qu'aujourd'hui je ne m'occuperai que de la Dame ! >

Elle s'est assise sur sa bergère Louis XV, dans le demi-jour du petit salon, vaguement éclairé d'un rayon crépusculaire... Et maintenant elle évoque le passé.

Ces choses sont bien anciennes et pourtant M™® Doche se les rappelle avec une extrême netteté. Elle se trouvait à Londres en 1851, et y languissait fort triste. Après des débuts heureux au théâtre, dans l'emploi de Déjazet, elle avait perdu sa voix et était résolue à renoncer à la scène. Son camarade Fechter vint troubler sa solitude. Il lui apportait un manuscrit, le manuscrit de la Dame aux camélias. — « Il y a là dedans un rôle délicieux, qui a été refusé par toutes les actrices de Paris. Veux-tu t'en charger? » Et en effet, Marguerite Gautier n'avait plu ni aux étoiles, ni aux directeurs, c C'est la Vie de bohème, moins l'esprit >, avait déclaré Hostein, directeur de la Gaîté. c Cela resstemble trop à Manon Lescaut >, avait fait observer Montigny, directeur du Gymnase... Virginie Déjazet objectait que la tâche était au-dessus de ses forces, et Mlle Fargueil avait dit insolemment à Dumas : « Votre pièce se déroule dans un monde que je ne connais pas. — A votre âge? avait répliqué Dumas. Alors vous ne le connaîtrez jamais. > Fechter commença sa lecture... Au premier acte, M"™« Doche s'amusa comme une folle; au troisième elle pleura, au dernier elle ordonna de boucler sa malle. Le lendemain, elle débarquait place de la Bourse, à l'ancien Vaudeville, qui était gouverné par Bouffé et qui avait besoin d'un succès pour relever ses affaires. Bouffé comptait médiocrement sur le drame du jeune Dumas. En revanche, il fondait les plus grandes espérances sur le Ouistiti,

comédie-bouffe, de M. de Rochefort, où Virginie Déjazet devait interpréter un nègre amoureux. Déjazet en nègre! Il y avait de quoi révolutionner la cour et la ville. Bouffé expliqua à M™® Doche que la Dame aux camélias était destinée à alterner sur raffîche avec Ouistiti : « Vous ne jouerez que tous les deux jours et peut-être, en tout, une dizaine de fois. Ça ne vous abîmera pas le tempérament. >

Donc, personne ne croyait à ce malheureux ouvrage et l'auteur même, par dilettantisme, affectait de s'en désintéresser. Quand on le consultait sur la façon de régler les derniers tableaux : c A quoi bon, disait-il, on n'ira pas jusque-là!... » La pièce était sur pied, lorsque surgit un empêchement. La censure, invoquant le respect de la morale, s'opposait à la représentation. Dumas, découragé, prend le train pour Bruxelles. M™® Doche s'en va trouver M. de Persigny qu'elle avait connu à Londres, ainsi que le prince-président. Persigny plaide sa cause. Napoléon se laisse attendrir : « Qu'on lui rende son rôle, à cette enfant! > Les censeurs lèvent en grondant leur interdiction. Dumas revient de Belgique. Et le le»" février 1852 la Dame aux camélias est répétée généralement devant une cinquantaine d'amis et de confrères (l'ère n'était pas encore ouverte des répétitions à grand fracas). On s'accorda à proclamer la pièce dangereuse et cynique. Armand et Marguerite disparurent dans le rayonnement du père Duval, dont les discours furent jugés admirables. Et Fechter et M"^® Doche se sentirent un peu décontenancés et irrités contre ce vieux phraseur qui leur coupait ainsi leurs effets.

Le 2 février, revirement complet. La salle est remplie d'un public incertain, houleux, mais vibrant. Quelle première! Quelle bataille! Le c Vieux phraseur » reprend la place qui lui convient, au second plan, et l'âme de la foule va aux amoureux. C'est un déluge de

larmes, une tempête d'applaudissements. M™« Doche marche comme dans un rêve, sa tète s'exalte, ses nerfs sont effroyablement tendus ; elle trouve, en tombant aux pieds d'Armand, un mouvement qu'elle cherchait vainement depuis deux jours; elle s'évanouit pour tout de bon au baisser du rideau. Fechter lui déchire pour six mille francs de dentelles... Qu'importe! Tous deux sont emportés dans les. régions sublimes; ils goûtent cette ineffable joie du comédien qui dépouille sa personnalité terrestre pour en revêtir une autre, — idéale.

M™« Doche est tout heureuse, après un demi-siècle, de se remémorer ce triomphe. « De telles émotions sont inoubliables, me dit-elle. Elles se renouvelaient chaque soir. Je recevais des fleurs, des poésies. Et tenez! je crois bien que j'ai conservé un bout de papier qui me fut jeté pendant la seconde représentation. »

Elle ouvre le tiroir de son secrétaire et en tire un billet, froissé, jauni, qu'elle déploie avec précaution. Ce sont des vers, datés du Séjour de l'Elysée, Marie Duplessis, la vraie « Dame aux camélias >, est censée écrire à son interprète; elle la félicite de son succès. Ces strophes, rimées dans un goût pompeux, devaient être d'un très jeune ou d'un très vieil adorateur :

Ton talent me gardait, Doche, une apothéose, Je devais vivre encor dans les cœurs attendris Et, quand après cinq ans ma tombe serait close. Charmer encor Paris.

Je les entends, du fond de ma tombe entr'ouverte. Ces accents que mon sort t'inspire chaque soir. Dans tes traits embellis mon image est offerte Comme dans un miroir.

€ Vous voyez ce petit meuble, poursuit M™« Doche, C'est le reliquaire de la Dame aux camélias. J'y ai serré

tous les documents qui s'y rapportent. Et vous pensez si j'en dois avoir ! J'ai joué la pièce six cent dix-sept fois. Il faut croire que je ne l'ai pas trop mal jouée, puisque Dumas a écrit dans sa préface : « M""« Doche n'est pas € mon interprète, mais ma collaboratrice ». Ces lignes sont mes titres de noblesse. >

Je demande la permission de vider le reliquaire. On me l'octroie très aimablement. Et je feuillette avec respect les autographes qu'il renferme et qui sont, pour la plupart, inédits. Voici des dédicaces de Jules Janin placées en tète d'une édition de la Dame : « A mon amie et confrère en bibliophilie Eugénie Doche > ; une autre plus mélancolique : c En souvenir de nos beaux jours. Signé : J. J... > Voici un volume, revêtu d'une somptueuse reliure aux petits fers. M™« Doche y a groupé les principaux articles parus en 1852 lors de la première; elle les a fait calligraphier en caractères gothiques et polychromes sur parchemin, et illustrer de miniatures rehaussées d'or. Ce « missel > abrite en ses flancs des articles de Janin, de Frédérix, le critique belge, et l'unique feuilleton publié par Ponsard dans ie Constitutionnel, où il remplaçait Auguste Lireux indisposé. Il est piquant de lire le jugement porté par Ponsard sur la Dame aux camélias; il est, ma foi, d'une franchise et d'une hardiesse remarquables. Après s'être excusé de manier incidemment — et sans préparation — la férule, Ponsard félicite l'auteur d'être sorti des sentiers battus et il tourne en ridicule la sotte timidité de la censure : « Prenons garde à la pruderie; les Français vont impétueusement d'un extrême à l'autre. L'art n'est ni ici, ni là; il est dans la vérité. On reproche à M. Dumas d'avoir pris pour héroïne une lorette. A ce compte, il faudrait brûler Horace quia chanté Lalagé, Chloé, Lydie... » Il considère que l'épisode du père Du val est poncif et que le sacrifice de Marguerite est au-dessus des forces humaines ;

bref, a son gré, le drame pèche par défaut de réalisme. Quel révolutionnaire méconnu que ce Ponsard !

Voici des billets bleus, où je discerne l'écriture de Dumas et qui n'ont point encore été imprimés. Je me jette avec avidité sur cette proie. M™« Doche sourit et me montre une photographie de l'illustre écrivain, au bas de laquelle sont tracés ces mots : « Un peu ingrat^ mais pas méchant >.

« J'ai peut-être tort de vous laisser remuer toute cette cendre. Il faut vous dire que chaque année, le 2 février, j'envoyais à Dumas un bouquet de violettes de deux sous, en commémoration de notre première. Il m'adressait en échange un bout de lettre. Celle-ci est bien jolie :

« 2 févner, — Quelle mémoire, ma chère Niche! A en juger par la manière dont votre esprit se souvient^que doivent donc être les souvenirs de votre cœur!

« Il y aura peut-être un moyen de vous faire oublier cet anniversaire, ce sera d*en créer un autre. Soyez convaincue que j'y ferai tous mes efforts, et croyez à mes vifs sentimenlg de sympathie.

« A. Dumas. »

Hélas! Dumas ne tint pas sa promesse. Il avait écrit dans la loge de M™^ Doche le dialogue de Diane de Lys et du Demi-Monde. Elle ne créa ni le Demi-Monde, ni Diane de Lys. Dumas était pris par d'autres engagements; Montigny lui imposait Rose Chéri; et puis son indifférence naturelle reprenait le dessus. M'»^ Doche ne lui en garda pas rancune, assurément; mais elle est femme; et, comme les femmes, si elle pardonne aux injures, elle est incapable de les oublier...

« Ouvrez bien les yeux. Je vais vous présenter la perle de mon écrin. >

Marguerite Gautier m'apporte un volume, habillé d'un maroquin écrasé de couleur sombre. C'est encore

un exemplaire de la Dame aux camélias, mais celui-là est célèbre, presque historique. Il appartint à Jules Janin, qui prit plaisir à l'enrichir, à le gonfler d'un grand nombre de vignettes et de pièces originales relatives à Marie Duplessis et à Dumas. Il légua, en mourant, à la comédienne, ce précieux bouquin que les amateurs se disputeront à coup de banknotes si jamais il s'égare à l'hôtel Drouot. Mais il n'y échouera pas; il restera dans la famille de M"*« Doche, entre les mains de ses enfants et de ses petits-enfants. L'édition est assez commune; elle sort des presses de la Société typographique de Wahlen; elle est imprimée sur mauvais papier. Mais ce que Janin y a joint est inestimable : quelques burins figurant des épisodes de Manon Lescaut, des croquis de Gavarni et de Célestin Nanteuil ; entre la feuille de garde et le faux titre un court billet de Marie Duplessis à Alexandre Dumas, la lettre qui précéda leur rupture. Dumas n'avait pas eu un profond amour pour la pauvre fille qu'il devait, dix ans plus tard, rendre immortelle. Marie l'aimait-elle plus profondément? Les termes de sa lettre sont tendres, sinon passionnés. Tous deux ont disparu et nous pouvons, sans indélicatesse, recueillir ce témoignage d'outre-lombe :

Cher Adet, Pourquoi ne mas tu pas donné de tes nouvelles et pourquoi ne me parles tu pas franchement^ Je crois que tu devrais me treter comme une amie. J'espère donc un mot de toi et je te baise bien tendrement comme une maîtresse ou comme une amie à ton choix. Dans tous les cas je te serai toujours dévouée.

Marie.

A la fin du volume, en guise d'appendice, Jules Janin a intercalé une notice manuscrite sur Marie. Ces notes biographiques sont rédigées en termes émus

et un tantinet naïfs. La vie de la courtisane y est narrée comme un épisode de la morale en action. Janin conte son enfance pure et modeste : < Elle était orpheline et demeurait chez son oncle, homme avare et dur, qui Taccablait de reproches et de paroles amères. Sous son jupon de bure on l'eût prise pour une fille des champs, sans cet air de reine qui ne la quittait pas. » Marie, lassée par tant d'injustice, dérobe à son oncle dix beaux louis tout neufs et s'en vient à Paris. Jules Janin ne blâme pas cet acte un peu léger qui', aux yeux de la loi, s'appelle un vol. Il est pétri d'indulgence; il approuve la chère enfant de s'être affranchie. Elle arrive donc dans la grande ville; ses ressources s'épuisent; elle n'a plus de quoi manger. « On s'assemble, étonné de voir cette jeune fille si pâle, si belle et qui paraissait souffrir. » Une brave ouvrière, une frangeuse, lui ouvre sa maison. Marie reprend les couleurs de la santé. Mais la frangeuse meurt, et voilà de nouveau sa petite protégée sur le pavé. C'est alors que le démon tentateur surgit. Jules Janin emploie, pour peindre la chute de Marie, des mots d'une merveilleuse délicatesse : < Un an s'est écoulé, et contemplez aux Champs-Elysées, cette élégante calèche, qu'entraînent de beaux chevaux. Nonchalamment assise, une jeune femme, miraculeuse de grâce, regarde, d'un œil indifférent, tous ceux qui s'empressent autour d'elle. C'est Marie devenue la femme à la mode, la reine de Beauté. » Le bon Janin s'arrête sur ce tableau, il n'ose poursuivre; le sort de Marie lui inspire trop de compassion.

Avant de prendre congé, je prie M"»® Doche de me faire les honneurs de sa galerie. Elle me guide à travers l'appartement et j'aperçois, sous la lumière de la lampe, des têtes illustres qui me sourient... C'est comme une évocation de fantômes... Rachel, à qui elle portait des bouquets quand elle avait quinze ans,

le facétieux Arnal, Lesueur , Augustine Brohan , Adèle Page, qui fut sa rivale... Paris se divisait en deux camps : les Dochistes et les Pogistes.., Puis, à la file, Théodore Barrière, Monselet, Anicet Bourgeois, Berton, Bressant, Victorien Sardou, François Coppée; enfin, au centre d'un panneau, la maîtresse de céans, peinte par l'Anglais Buckner, dans son costume de Marguerite Gautier. La tète, coiffée de bandeaux à la Vierge, étoilée de diamants, est ravissante; la taille ne l'est pas moins. M™e Doche ne se résolut jamais à porter de crinoline; elle avait une robe très ample, soutenue par des volants ; l'effet en est encore agréable dans le portrait de Buckner; et M«»e Sarah Bernhardt aurait pu s'en inspirer. Mais M™^ Sarah Bernhardt préfère les modes de 1845. Grand bien lui fasse l M™e Doche ne comprend pas l'utilité de cette restitution. Elle pense aussi que Sarah, qui est admirable au troisième acte, n'interprète pas assez simplement la fin du drame. — Certes, Sarah est une grande artiste... Cependant!...

J'attends avec curiosité que M«^e Doche aille au bout de sa pensée. Mais elle s'interrompt :

« N'insistez pas! Vous me feriez dire du mal d'une camarade. »

Et elle ajoute, avec un sourire, où je retrouve la malice spirituelle de ses vingt ans :

< Ce serait la première fois de ma vie!>

... Donc, je me suis acheminé, de mon pied léger, vers le logis de M. Polin, le Dumanet légendaire, dont le répertoire obtient tant de succès. Le chanteur populaire occupe un petit appartement très bourgeoisement meublé et où l'on n'aperçoit ni godillots, ni képis, ni coupe-choux, ni aucun autre attribut guerrier. Au moment où j'y pénètre, la tête de Polin apparaît par la porte entre-bâillée : < Excusez-moi, monsieur, j'ai la migraine et je ne pourrais répondre à vos questions avant d'avoir pris ma douche. Une minute de patience, et je suis à vous! > Quelques instants plus tard, Dumanet, rafraîchi et encore humide, enveloppé dans une flanelle, me désigne un siège d'un geste plein de noblesse; et, s'asseyant lui-même, les jambes croisées, en une posture que Talma affectionnait, il daigne m'éclairer sur les choses du café-concert en général et sur ses chansons en particulier.

< Alors, lui dis-je, du temps où vous étiez soldat... ? »

Il m'interrompit avec un sourire bienveillant :

« Je n'ai point été soldat!... >

Est-ce croyable! Dumanet n'a pas servi? Où a-t-il

observé les faits et gestes du troupier, et cette grâce dans la gaucherie, et cette allure ineffable qu'il reproduit sur la scène avec tant d'exactitude? Où a-t-il pris tout cela, et surtout la saveur de cet accent dont on ne saurait dire s'il est Auvergnat, Berrichon, ou Franc- Comtois, et qui appartient en propre au pousse-caillou de deuxième classe? Quel que soit son génie, M. Polin n'a pu inventer ces traits : il les a copiés d'après nature. On se tromperait pourtant si l'on supposait que M. Polin imite servilement ses modèles. Il entre dans son art une grande part de fantaisie et d'inspiration. Il fut dispensé du service militaire comme soutien de famille, mais il accomplit deux périodes d'instruction à la caserne du Ghâteau-d'Eau et il fut tout heureux, en arrivant au quartier, d'y rencontrer la plupart des types qu'il avait créés. Il avait deviné Dumanet sans le connaître. Il eut d'autres sujets de se réjouir. Le premier homme qu'il aperçut en pénétrant dans la cour était en train d'éplucher des pommes de terre et fredonnait un couplet de la Promenade aux Tuileries (c'est un des succès de M. Polin). Plus loin, un second soldat astiquait son sac et sifflotait Ma grosse Julie (autre triomphe de M. Polin). Bref, en tous les coins du casernement, M. Polin recueillait un écho de sa popularité. Bientôt le bruit se répandit que l'illustre Polin faisait ses vingt-huit jours. Mais M. Polin s'appelle de son vrai nom Marsalès, et ses camarades ne pouvaient deviner que sous l'obscur Marsalès se cachait une de nos gloires nationales. Et ils s'interrogaient l'un l'autre : < Où est-il? As-tu vu Polin? Quand se décidera- t-il à nous montrer sa < bobine »? C'est un lascar épatant! » M. Polin respirait sans trop de répugnance cet encens grossier. Il passa de la sorte des heures exquises. Il consentit enfin à trahir son incognito, et, devant le colonel, les officiers, les sous-offs et les simples bibis non galonnés, devant le régiment au

grand complet, il interpréta ses meilleurs morceaux. Vous jugez de l'ovation qu'il reçut ce jour-là! M. Polin a touché, depuis, de bien beaux cache.ts, mais jamais il n'éprouva une aussi vive satisfaction.

M. Polin me narre avec une aimable bonhomie cet épisode de sa carrière. Et il ajoute modestement qu'il continue de travailler et qu'il est loin encore de réaliser l'idéal qu'il se propose d'atteindre... Quand il se promène dans la rue, il cherche d'instinct les pantalons rouges, espérant que le hasard lui enverra des indications intéressantes. Et quelquefois le hasard — ou la Providence — l'exauce.

< L'autre soir, je longeais la rue de Rivoli. Je remarquai, défilant sur la chaussée, trois petits soldats — de tout petits soldats, pas plus haut que ça — ayant, chacun, à son bras une « bobonne *. Les trois bobonnes relevaient leurs jupes, car il faisait crotté; et, ne sachant où mettre leurs parapluies, elles les avaient confiés à leurs cavaliers. Et rien n'était plus comique que ces trois tourlourous accompagnés de ces trois bobonnes et tenant à la main d'un air godiche ces trois parapluies... »

... Il s'est levé et, tout en contant son historiette, il s'est emparé d'un parapluie qui traînait près de la table; son visage a pris une expression de grotesque béatitude; il s'avance de biais, hésitant, ricassant, levant les pattes comme s'il craignait d'écraser des œufs. Et ce n'est plus l'élégant M. Polin qui est devant moi; c'est l'autre, c'est le petit soldat en bordée, c'est l'immortel Dumanet... L'illusion est si complète, que je cherche des yeux la « bobonne », m'étonnant de ne pas l'apercevoir à ses côtés.

Et voilà comment M. Polin se renouvelle. Il est bien obligé d'aider ses chansonniers ordinaires. Ceux-ci sont au bout de leur rouleau. Sauf M. Eug. Rimbault et deux ou trois autres, ils ne lui apportent rien qui

vaille. C'est que M* Polin est difficile; il ne se contente pas du premier < navet > venu. Il veut que ses chansons : 1° ne dépassent pas les limites d'une honnête grivoiserie; 2° n'offensent pas l'honneur de l'armée..» Ce point lui tient au cœur. Et il s'en explique chaleureusement. Il est très patriote; il défend le prestige du drapeau français. Et, là-dessus, il entre dans des considérations subtiles sur la portée et le véritable caractère de ses < créations >.

« Mon but est d'égayer le public sans lui enlever le respect de l'uniforme. Je lui montre un soldat un peu bébète, mais non complètement ridicule. Ce soldat est naïf, mais il est finaud ; ou si vous aimez mieux, il est gourde. Ce mot le peint parfaitement. Il faut qu'en le voyant on ait envie de rire, mais qu'on soit secrètement attendri. Vous êtes trop intelligent pour ne pas sentir cette nuance. »

Je la saisis en effet, et je fécilite M. Polin de ses sentiments chauvins. 11 les pousse jusqu'au désintéressement. Croiriez-vous qu'un imprésario a eu l'audace de lui proposer tout dernièrement vingt mille francs pour aller passer un mois en Allemagne? Ce que M. Polin l'a rabroué! Il ne peut penser sans frémir à ce qui lui fût arrivé s'il avait montré aux gens de Berlin ou de Francfort la caricature de nos chers petits troupiers. Ils se seraient esclaffés, les misérables ! Et l'artiste fût mort de regret et de confusion. < J'en avais froid dans le dos », ajoute-t-il. Non! M. Polin est voué, de par son emploi, à ne pas franchir le cercle de nos frontières. Tout au plus ose-t-il pousser jusqu'à Bruxelles. Et encore, n'y est-il pas très à l'aise. Il préfère demeurer fidèle à sa bonne ville de Paris.

Ainsi , les bonnes chansons deviennent rares i M. Polin ne cesse de déplorer cette pénurie. Les anciennes, qui furent établies par Thérésa et Darcier, sont démodées. On ne peut plus chanter aujourd'hui :

C'est rbouton, c'est le bou-bou, C'est rbouton crBillou,

non plus que :

Dis-moi, l'fusilier Lasticot, Ous'que t'a mis mes godillots?...

Le public resterait froid comme glace à ces facéties surannées. Il convient de rafraîchir ses sensations. M. Polin met la main à la pâte. Il se creuse la cervelle pour trouver des idées originales. Et il en trouve. Il a suggéré à M. Eug Rimbault les deux plus fins couplets de la fameuse romance : Ce que f rigole les jours de sortie, qui est un des chefs-d'œuvre du genre. Vous vous rappelez la situation. Le fusilier Langlumé aime bien se ballader le dimanche. Son porte-monnaie est assez mal garni, mais il a l'âme simple et se contente de peu. Un rien l'amuse. Il monte sur un tramway et revient à pied à son point de départ, et il est ravi. Ou bien il s'en va lire les épitaphes' au Père-Lachaise... Ah! c'qu'il rigole les jours de sortie! Mais M. Polin voulait que Langlumé accomplît des actes encore plus significatifs. Et, comme il en causait avec son collaborateur, il s'écria soudain, illuminé par une clarté surnaturelle : < — Si Langlumé occupait ses loisirs à faire des ronds en crachant dans le bassin des Tuileries? » M. Rimbault se chargea de mettre la chose en strophes lyriques et improvisa le couplet suivant qui devait soulever de si joyeuses acclamations :

Dans les Tuileries, lorsque j'ai l'temps, J'fais un tour des plus poétiques; Comme y a l'bassin, je crach'dedans Et ça fait des ronds magniflques...

Souvent je n' pens' plus à dîner, J' crach' pendant plus d'une heure et d'mic Et j'pars que quand j' peux plus cracher.

Ahî c' que rigol' quand j'suis d'sortieî

Ce sont des rencontres inespérées. M. Polin n'en a pas toujours d'aussi brillantes. Quand une chanson manque de montant, il y supplée par une mimique ingénieuse, et, quand elle en a trop, il a soin d'en adoucir la vivacité. Le poème intitulé Un drame dans une colonne, et qui fut longtemps applaudi aux Folies- Bergère, renfermait quelques détails trop scabreux. C'est encore une aventure de Langlumé. Langlumé se trouve enfermé à l'intérieur de la colonne de Juillet avec sa payse. Elle se dépouille de ses vêtements, pour attirer l'attention des gardiens de la paix. Mais aucun d'eux ne daigne prêter attention à ce signal. Et les deux amoureux demeurent captifs jusqu'au lever de l'aurore. La payse contemple les étoiles, Langlumé préfère admirer la lune :

Et moi, chaqu' fois qu'elT se r'tournait, C'est la lun* que mon œil fixait.

Vous saisissez l'allusion?.. . M. Polin n'a jamaig pu se résoudre à déclamer ce dernier vers, dont la polissonnerie froissait sa délicatesse, 11 le remplaçait par un regard en coulisse dont l'éloquence, à ce qu'il assure, était irrésistible. Les vrais artistes connaissent seuls ces pudeurs...

Jeune, acclamé, royalement traité par ses directeurs, M. Polin a lieu d'être content de sa destinée. Et, certes, il ne se plaint pas. Mais a-t-il bien tout ce qu'il désire? Un mot qu'il m'a glissé m'a rendu rêveur. Comme je le complimentais sur la netteté de sa diction, il m'a dit, en poussant un soupir mélancolique :

< Si j'étais entré au Conservatoire, je serais aujourd'hui à la Comédie-Française! »

Dumanet songe à Corneille! Dumanet aspire à jouer la tragédie i

Pauvre Dumanet! *

J'ai dit au mage Papus, qui est de mes amis :

€ La prochaine comédie de Victorien Sardou va remettre à la mode le spiritisme. Ne pourriez-vous, par vos hautes relations dans le monde des esprits, m'ouvrir un des cercles où sont étudiés ces mystérieux problèmes, me faire assister à une séance où je verrai quelque chosel On m'a souvent décrit de merveilleux phénomènes. Il me serait agréable d'en parler en connaissance de cause; et, s'ils me paraissent concluants, je suis tout prêt à me convertir. >

Le mage Papus sourit, et son œil noir brilla d'un éclat étrange. Le mage Papus (de son vrai nom le docteur Encausse) est un subtil Parisien qui ne s'en laisse pas aisément conter. Il connaît le fort et le faible de l'occultisme.

< Vous courez, me répondit-il, à des expériences dangereuses. Je ne veux pas vous prendre en traître. Sachez que, sur dix médiums, il y a huit simulateurs, prestidigitateurs et farceurs qui se gaussent de la crédulité du public. Celui à qui je vais vous envoyer est sincère. Je n'affirme pas que ce qu'il vous montrera ait un caractère scientifique. Mais il y croit. Et

il est absolument désintéressé. Il ne cherche point le bruit. Il ne tire aucun profit matériel de ses < talents ». Il travaille pour se contenter soi-même; il pense que sa mission sur terre est de répandre la vérité. Cest un médium à incarnation. Il prétend être possédé par des esprits qui empruntent le secours de sa voix pour se révéler au monde. S'agit-il d'un cas d'auto-suggestion? Cela est possible. Je n'ose rien assurer. Allez-y et tâchez de vous faire une opinion. Ce brave homme s'appelle M. Corcole; il demeure faubourg Saint-Denis et exerce la profession de tailleur... »

... Tout en haut de la rue populeuse, à proximité de la gare du Nord, j'ai trouvé l'honorable M. Corcole. 11 habite, au fond d'une cour, un très modeste logis, composé de trois pièces proprement et sommairement meublées. M. Corcole n'est pas un tailleur fastueux. C'est un tout petit tailleur. C'est un tailleur de François Coppée :

C'était un tout petit tailleur de la Chapelle...

Il peut avoir dans les quarante ans, il est court et solidement râblé; il a le teint pâle; son œil bleu, très clair, vous regarde bien en face, et il s'exprime à la bonne franquette, sans prétention, avec la familiarité des gens du peuple. Quand j'ai pénétré chez lui, dans son étroite salle à manger, où le repas du matin était servi, il tenait sur ses genoux une enfant, sa fille, et s'amusait avec elle, tendrement. M. Corcole est un bon père de famille.

« Alors, m'a-t-il demandé, vous voulez participer à notre prochaine réunion? »

Je lui avouai que tel était mon plus vif désir :

« Rendez-vous ici après-demain soir jeudi 31 décembre. Les esprits nous visitent tous les jeudis. »

Cette entrée en matière est si engageante que je me

risque à interroger M. Corcolei Je brûle d'avoir au moins un aperçu de ses doctrines. Il se met de très bonne grâce à ma disposition et répond, sans aucun embarras, aux questions que je lui pose. Il me narre son histoire. Voilà quinze ans qu'il s'occupe de spiritisme. D'abord, il était sceptique. Mais il s'aperçut, un beau jour, qu'il avait un fluide très puissant. Il faisait tourner les tables avec la plus grande facilité. Il n'avait pas besoin d'appuyer sa main sur la table, il l'en approchait seulement, et le meuble commençait à gambader. M. Corcole considère que ces expériences sont puériles ; il passa bientôt à d'autres plus importantes. Il n'eut plus besoin d'avoir recours à des moyens matériels pour communiquer avec les âmes ultra-terrestres. Elles s'emparèrent de lui complètement. Il s'endormait du sommeil hypnotique, il perdait sa personnalité et en revêtait une étrangère. Ce n'était plus lui, Corcole, qui parlait, mais l'esprit d'un mort qui se servait de son truchement pour exprimer une volonté, donner un conseil ou, tout bonnement, reprendre langue avec les vivants. Et M. Corcole est si bien assoupli à cet exercice que, chaque jeudi, il entre de la sorte en contact avec une douzaine de défunts. Au réveil, il n'a aucun souvenir des propos qu'il a tenus.

< Ainsi donc, lui dis-je, vous pensez que tout n'est pas fini après la mort et que ceux qui nous ont aimés et que nous avons aimés continuent de s'intéresser à nous? »

. M. Corcole est littéralement stupéfait de ma remarque. Il me juge très naïf.

< Non seulement je le pense, répond-il, mais j'en suis sûr... »

Il s'anime par degrés, il arrive presque à l'éloquence :

« J'en suis tellement sûr que, si l'on voulait m'obliger

à renoncer à mes croyances, je dirais : « Tuez-moi,

< coupez-moi le cou, tout ce que vous voudrez, je ne « me renierai pas.,, »

Il est évident que, si M. Corcole vivait au xiiP siècle, il aurait de grandes chances d'être brûlé vif; mais nous ne sommes plus au xiii^ siècle. Et M. Corcole peut se déclarer prêt à affronter les derniers supplices, sans redouter qu'on le prenne au mot. Pourtant, son langage respire la loyauté. Ce tailleur n'est pas un charlatan de bas étage. La foi éclate dans son discours et rayonne sur son honnête figure.

« Tenez! poursuit-il, demandez à cette enfant... Elle avait deux ans quand elle a perdu sa mère. Et il n'est pas de semaine où nous n'ayons des nouvelles de ma pauvre femme... N'est-ce pas, fillette; tu es bien heureuse lorsque ta maman vient nous causer... »

La fillette, toute chétive, délicate, anémiée et très jolie avec ses grands yeux de fièvre, murmure d'une voix extasiée : < Oh! oui, papa! » Je détourne l'entretien, qui devient un peu pénible, vers des sujets plus généraux. Je pousse M. Corcole sur la métaphysique; je voudrais connaître sa conception personnelle de l'univers. Car je suppose que les esprits qui l'inspirent ont dû lui fournir là-dessus quelques « tuyaux ». S'il a des « tuyaux » ! Mais il en a à revendre ! Et tous ces

< tuyaux » concordent. C'est-à-dire que M. Corcole lit dans r « au delà » comme dans un livre ouvert. Et voici ce que lui ont confié ses amis invisibles :

Quand la vie s'est retirée du corps, l'âme s'en exhale avec le dernier souffle et se meut autour de nous dans une sphère spirituelle, qui est inaccessible à nos sens trop grossiers. Les âmes y subsistent, plus ou moins longtemps, un siècle, deux siècles, dix siècles, et selon que le défunt a mérité ou démérité, elles se réincarnent dans des formes plus ou moins avantageuses. Un scélérat a toutes les chances de souffrir, en revenant sur la t^^re; un juste a l'espérance d'y mener une existence

paisible. Jusqu'à ce que la réincarnation se soit accomplie, les âmes vagabondent dans l'espace et s'intéressent beaucoup à ce qui se produit sur notre planète. Elles nous entourent et nous influencent, sans que nous en ayons le sentiment. Les bonnes âmes nous envoient de sages conseils et les méchantes âmes, de néfastes. C'est une erreur de croire que les gendres soient délivrés par la mort de leurs belles-mères. Elles continuent d'exercer une action, il est vrai, plus discrète, mais non moins pernicieuse. Je fais observer à M. Corcole que la volonté d'agir, ce que nous nommons orgueilleusement le libre arbitre, se trouve annihilée par ses théories, et qu'un gendre, suggestionné et congestionné par l'ombre de sa belle-mère, n'est plus responsable de ses actes. M. Corcole ne s'arrête pas à ces arguties. Il est tout à son rêve :

< Qu'est-ce que vous voulez, monsieur! Je ne suis pas riche. Je gagne tout juste de quoi « boulotter » et je ne pourrai pas me retirer à la campagne. Mais cela m'est bien égal. Je sais que cette vie est un passage, un moment de misère à traverser et que le bonheur nous attend derrière le rideau. Je tâche de marcher droit et je souhaite que la mort vienne le plus tôt possible me délivrer. »

Telle est la philosophie de M. Corcole...

€ Arrivez à neuf heures moins un quart, jeudi. A neuf heures, la porte est fermée. On n'ouvre plus à personne. »

Vous jugez si je fus exact... Dès que j'ai franchi le seuil de la maison du faubourg Saint- Denis, j'aperçois des formes vagues qui gravissent l'escalier éclairé par un lumignon fumeux. Ce sont les habitués, les abonnés du jeudi. M. Corcole nous attend, il nous reçoit avec l'aisance d'un parfait gentleman et nous fait entrer dans sa chambre à coucher où doit avoir lieu Texpé rience. La pièce de grandeur moyenne est garnie d'un

lit, d'une commode, d'un fauteuil Voltaire, où le médium va s'étendre, et de quelques chaises de paille; les volets sont clos, les rideaux tirés. Une petite lampe à pétrole, recouverte d'un abat-jour, projette une lueur douce et voilée. Je puis discerner la tète des assistants. Ils appartiennent à un rang social assez humble. Une marchande de légumes drapée dans son tablier de cotonnade; un ouvrier aux mains rudes, vêtu du bourgeron, ceint de l'écharpe rouge du charpentier; puis des petits vieux rabougris, aux mains tremblantes, deux ou trois femmes voilées dont je ne distingue pas les traits ; une bonne dame de soixante ans environ, exerçant, à ce que je présume, l'état de rentière et très communicative. Au moment où je m'assieds, elle est en train de débiter une histoire extraordinaire :

€ Je suis désolée. Mon grand-père ne veut plus venir me chercher. Il y a six mois environ il me dit ;

< Je viendrai te prendre la nuit prochaine ». Le pauvre cher homme est mort d'avant la guerre. Et c'est la première fois qu'il me parlait. Vous comprenez si j'étais émue. Donc, cette nuit-là, je m'endormis, et je m'en allai retrouver grand-père. Il m'emmena dans un jardin superbe, où il y avait des fleurs admirables, avec des couleurs qu'on ne peut imaginer. Grand-père avait une robe blanche et une couronne. Je ne voulais pas le quitter. Il me dit : « Si tu ne rentres pas à

< l'instant dans ton corps, tu ne me reverras plus ». Et j'ai peur de l'avoir fâché, puisqu'il n'est plus revenu... »

Les personnes présentes écoutent, sans sourciller, ce récit qui leur semble on ne peut plus naturel. Je demande à l'excellente dame si elle n'a pas cueilli et rapporté quelqu'une des fleurs de son grand-père. Non, elle n'a rien rapporté. Elle tâchera, une autre fois, de s'en aviser.

« Vous savez qu'il y a beaucoup d'exemples de fleurs transportées par les esprits. La semaine dernière, quelqu'un a reçu, à Lyon, une rose qui venait de rinde et qui a traversé les mers. Alexandre Dumas aussi en a reçu, et Victorien Sardou. »

Un vieux monsieur interrompt...

« A propos de Sardou, il paraît qu'il va faire jouer une nouvelle pièce sur le spiritisme. C'est ça qui va lui attirer du public!... »

Le temps s'écoule en ces joyeux devis. La salle est remplie. Tout à coup éclate une panique. Un sourd craquement s'est fait entendre. On se lève, on est ému. Mais M. Corcole apaise cet effroi : « C'est une de mes chaises qui n'est pas solide. J'avais dit qu'on la changeât. » Il regarde l'heure à sa montre :

« Il serait temps de commencer. Je n'attends plus que M. Carré. » Mais la dame aux jardins célestes reprend la parole : c M. Carré ne viendra pas ce soir. Il est trop occupé, il faut qu'il prépare ses crèmes et ses galettes. C'est grande fête demain. » De ceci je conclus que M. Carré est un pâtissier spirite des environs. Je n'apercevrai pas M. Carré, et je le regrette. Mais ce n'est pas pour M. Carré que je suis venu, c'est pour M. Corcole qui tarde beaucoup à appeler les esprits. Toutefois, il se décide, c Nous allons entrer en séance >, déclare-t-il. Un frémissement parcourt l'auditoitre, qui se compose exactement de dix-sept individus, douze femmes et cinq hommes. Chacun se penche, attentif. Une dame saisit le livre de prières d'AUan Kardec et murmure une invocation. M. Corcole s'est couché dans son fauteuil. Ses bras et ses jambes se contractent, des soubresauts nerveux l'agitent; il se tord, un râle sort de ses lèvres... Les assistants chuchotent : « Il est endormi! »

M. Corcole s'est levé, livide ; ses mains battent l'air

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et tâtonnent comme celles d'un aveugle. Et, soudain, il pousse des cris affreux; la terreur est peinte sur son visage, sa poitrine se soulève comme sous Toppression d'un cauchemar :

€ Allez-vous-en! Allez-vous-en! Ils sont là, tous, tous!... Cachez-vous... Hou!... hou!... Vous êtes morts, puisque je vous ai tués... Ah! ah!... Qu'est-ce que vous me voulez?... >

Très intrigué par cette pantomime et ce monologue, je me penche à l'oreille de mon voisin (un vieillard à l'œil mystique) : c C'est l'esprit d'un assassin qui retrouve là-haut ses victimes, m'explique-t il. Ce doit être un grand coupable. >

Oh! oui, un grand coupable! Des propos tumultueux de M. Corcole il résulte que cet assassin a massacré sa mère, son frère et plusieurs de ses parents. Et le monstre ne manifeste aucun repentir; il ne veut pas s'amender... En vain y est-il encouragé par les personnes présentes. La dame aux jardins célestes lui prodigue les plus excellents avis. « Voyons, ami, du courage, demandez pardon à Dieu. Vous serez soulagé! » Le criminel résiste : c Non! non! je ne m'abaisserai pas, je lutterai jusqu'au bout... » Mais le misérable fléchit; on dirait qu'une main de fer pèse sur son épaule et l'oblige à se courber. Toute cette scène, si ce n'est que du théâtre, est fort bien jouée. On ne ferait pas mieux à l'Ambigu. M. Corcole se roule sur le plancher, se relève, retombe. Il refuse de s'agenouiller, c Quel orgueil! » murmure le charpentier qui se repaît avidement de ce spectacle. « Ce n'est pas de Vorgueil, s'écrie M. Corcole j c'est de l'amourpropre!!! » Sur ce mot expire le dernier effort de son argumentation. Il est vaincu, il s'effondre, il sanglote : « Mon Dieu ! ayez pitié de moi. Il y a trois cents ans que j'expie! Quand finira mon supplice? > Trois cents ans! La dame aux jardins célestes en estébaubie.

Trois cents ans que ce misérable est déchiré par le remords! Enfin il s'est humilié. C'est le commencement du salut...

Le tailleur s'est recouché dans son fauteuil, puis endormi, puis relevé. Ses traits ont pris une autre expression; ils respirent l'insouciance, une sorte de gaieté bonne enfant. Il titube en marchant, sa langue est pâteuse, sa parole avinée. A peine a-t-il ouvert la bouche, que l'auditoire s'exclame en chœur : « C'est Ernest ! » Il paraît que cette âme est une âme familière qui hante volontiers M, Corcole. Mon obligeant voisin veut bien encore éclairer ma religion :

€ Ernest était une gouape, unsoitTard fini, qui poussait à boire tous les bons ouvriers... Ce qu'il a fait de mal dans le quartier! Et il en fait toujours! »

Parfaitement! Cette canaille d'Ernest poursuit sa coupable propagande. Il tourmente les âmes frugales et les induit en tentation. La dame aux jardins célestes est furieuse de cet endurcissement ; elle invective Ernest avec violence, t Vilain moineau ! Vas-tu laisser tranquille, à la fin, mon pauvre Gaston ! Attends un peu. Je vais te donner à boire de l'eau croupie ! — De i'eau-de-vie, reprend Ernest en ricanant. — Non! De l'eau croupie î — Malheur! » s'écrie Ernest, qui a gardé, dans l'autre monde, la phraséologie bellevilloise...

Je ne suivrai pas M. Corcole en toutes ses transformations. J'épargnerai à mes lecteurs la monotonie de ce défilé, qui a duré une heure et demie. Successivement, nous avons vu apparaître un don Juan de barrière puni, pour avoir trop aimé les femmes, et condamné à se réincarner dans le corps d'un bossu (implacable châtiment!); Gaétan, un soldat chapardeur et tireur au flanc, qui reçut sur la tète un coup de hache, pour avoir volé une paire de poulets ; M"® Clarisse, morte à soixante-six ans sans avoir savouré les joies de l'amour; d'autres encore qu^

j'oublie. Et M. Corcble nous a bien donné par son geste, le son de sa voix et son discours, l'impression d'un bossu, d'un soldat de fortune et d'une vierge montée en graine... Et durant ces diverses exhibitions, les dix-sept spectateurs ont gardé une gravité inaltérable, n'ont pas eu une seconde d'incrédulité. A un moment même, une émotion intense les a secoués. M. Corcole s'était dressé sur son fauteuil, en prononçant ce seul mot :

« Toujours! toujours!... »

Soudain, deux femmes en grand deuil (la mère et la fille) quittent leurs sièges, s'avancent... M. Corcole les étreint. Et tous trois commencent à pleurer à chaudes larmes. Et nous entendons des phrases entrecoupées de soupirs, de gémissements.

€ Enfin! c'est vous! Vous m'avez reconnu!... Chers trésors!... Mon Dieu! que c'est triste d'être séparés!... Mais je veille, je veille!... Je suis là, tout près... N'ayez pas peur! Comptez sur moi! Invoquez-moi!... A bientôt! »

Et les deux lamentables créatures s'accrochent à Corcole. Corcole les presse sur son cœur. Et les baisers pleuvent. Et c'est dans toute la chambre, un concert de plaintes apitoyées : t — Le père les a retrouvées;.. Brave M. Xavier! Quel digne homme c'était! Il y a juste un mois qu'il est décédé. Et il aimait tant sa fille et sa femme. Enfin ! ils pourront se parler maintenant... C'est une bien grande consolation!... »

Ce mot explique tout : la confiance de ces gens, la fermeté de leurs illusions, auxquelles ils tiennent plus qu'à la vie. Ils ont besoin d'être consolés. Ce petit tailleur n'est, à leurs yeux, que l'instrument dont se sert la Providence pour leur communiquer la bonne parole, la parole de certitude et d'apaisement... Éternelle misère de l'humanité! Éternelle recherche des fictions bienfaisantes!..,

La séance est terminée. L'hymne d'Allan Kardec a été repris en chœur. M. Corcole est revenu à son état natureL II est tout à fait calme et paraît seulement un peu fatigué. Je ne résiste pas au plaisir de l'interroger, quoique je sache d'avance quel sort est réservé à mes questions... Je lui demande comment s'appelle l'assassin dont il vient d'incarner l'esprit...

€ L'assassin! Quel assassin?... Je ne me rappelle pas! »

Le regard est limpide... M. Corcole est très étonné... S'il joue la comédie, c'est un parfait comédien. J'aime mieux le supposer de bonne foi... Il me reconduit très civilement et m'exhorte à revenir. La dame aux jardins célestes lui presse les mains avec effusion. Les dixsept initiés descendent l'escalier boiteux et s'embrassent dans la cour, en signe d'alliance confraternelle. Après quoi l'on se disperse...

Et voilà ce qui se passe, au seuil du xx«, siècle, dans notre bonne ville de Paris...

J'ai dit comment se comportait le tailleur Corcole envers les âmes du quartier Saint-Denis. J'ai voulu savoir ce qu'on pensait de ces phénomènes à l'autre bout de l'échelle, dans des milieux plus relevés, et j'ai demandé une audience au colonel de Rochas, qui me l'a bienveillamment accordée. Il n'est pas besoin de présenter M. de Rochas à nos lecteurs. Ses beaux travaux lui ont acquis une éclatante renommée, peut-être plus bruyante qu'il ne l'eût souhaitée. Il administre l'école polytechnique, dont il fut un des plus brillants élèves, et il a suivi à la Salpètrière les leçons du docteur Charcot. Il se livre avec passion à l'étude des phéno-, mènes hypnotiques et psychiques. Et chacune de ses découvertes a soulevé des clameurs. Il a observé le rayonnement des fluides vitaux; il a extériorisé la sensibilité de ses sujets ; il est parvenu à la dissoudre dans des liquides, à la fixer sur des plaques photografîques. Aussitôt, les journaux ont crié à la magie; ils ont comparé M. de Rochas au Florentin René, envoûteur ordinaire de Catherine de Médicis. Une légende s'est formée qui l'a montré coiffé d'un bonnet pointu, vêtu d'une robe constellée, déchiffrant des grimoires

et marmonnant des formules cabalistiques. Tout au plus lui a-t-on fait grâce du chat noir et du corbeau, qui sont les habituels compagnons des thaumaturges. M. de Rochas n'a pas tant de prétentions. Ce n'est qu'un savant, le plus spirite des savants, le plus savant des spirites. Il s'explique avec beaucoup de naturel et de bonhomie et expose clairement des choses qui ne sont pas toujours claires :

€ Avez-vous au moins une teinture de nos sciences redoutables? » m'a-t-il demandé, après que je lui eus exposé l'objet de ma visite.

Je dus avouer mon incompétence. « Parlez-moi, lui dis-je, comme à un simple d'esprit. » M. de Rochas sourit. Je ne suis pas le premier ignorant qui brûle d'être initié aux grands mystères, t Souffrez que j'expédie ces paperasses, et je suis à vous. » Tandis que l'administrateur signe des bordereaux, j'examine son cabinet qui est fort joliment décoré dans le goût du dernier siècle. Des aquarelles, des gouaches, des dessins de maîtres sont cloués aux murs. Un bureau Louis XV très élégant occupe le milieu de la pièce. Le soleil joue parmi ses ciselures et ses moulures et en fait ressortir la délicatesse. Je songe que ce meuble est comtemporain de Cagliostro. Et qui sait si l'âme de Cagliostro ne s'est pas réincarnée en M. le colonel de Rochas? En tout cas, M. de Rochas n'a pas l'aspect diabolique du fameux ami de M""* de Choiseul. Robuste et le teint fleuri, il porte gaillardement ses soixante années et semble jouir d'une excellente santé. Son œil est extraordinairement vif et malicieux, c Fermer la porte, dit-il à son secrétaire, et ordonnez qu'on ne nous dérange pas. » L'administrateur a fini sa tâche, le savant veut bien s'occuper de moi.

« Alors, vous désirez mon avis sur ce que Ton nomme vulgairement le spiritùmel Ce mot est une étiquette qui recouvre des théories hasardeuses qu'il ne

me plaît pas de discuter. Mais ces théories reposent sur des phénomènes incontestables. Je vous le déclare nettement. Je considère comme démontrés les faits de matérialisation, d'action sur les objets d distance et de transport sans contact. Ce que j'ai vu ne me permet plus de douter. Nous avons passé dix jours, cet automne, au château de Choisy-Yvrac avec Eusapia Paladina et obtenu, par elle, des résultats convaincants. Toutes les mesures ont été prises pour éviter les supercheries... Au reste, voici mes notes que je destine aux Annales psychiques. Je les ai rédigées d'accord avec M. Maxw^el, notre hôte, le général Thomassin, le comte Arnaud de Grammont, le baron de Watteville et un haut magistrat de la cour de Bordeaux, qui ont suivi, comme moi, les expériences. Je suppose que le témoignage de ces messieurs ne saurait être suspect, non plus que leur bonne foi... »

M. de Rochas a tiré de son tiroir des papiers, des photographies et des moulages de plâtre d'apparence singulière. Avant qu'il commence sa lecture, je lui demande des renseignements sur cette Eusapia Paladina qui paraît détenir en ce moment le record de là « médianité ». Eusapia est une jeune marchande napolitaine qui est douée de facultés merveilleuses. Elle a étonné successivement les docteurs Tamburini et Virgilio Bianchi, ses compatriotes, et l'illustre Lombroso. C'est une fille du peuple, fort peu savante, mais ayant une intelligence naturelle assez vive et un caractère résolu. On n'en fait pas ce qu'on veut. Elle n'opère que dans de certaines conditions. L'atmosphère trépidante des grandes villes lui est contraire. 11 lui faut l'air pur des campagnes. Elle a besoin, entre les séances, de marcher, de courir, de dormir paisiblement. L'excès de fatigue physique, de même que toute inquiétude morale, diminue sa force nerveuse. Dernièrement, les étudiants de Cambridge, l'ayant conviée à venir chez

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eux, commirent Timprudence de la loger au sixième étage, dans une chambre de domestique. Elle fut froissée de ce mauvais traitement et refusa de se laisser endormir. A Choisy-Yvrac, au contraire, on la combla de politesse. Chaque jour on lui offrait des excursions en voiture, de gais repas parmi les vendangeurs et les vendangeuses; et c'est ainsi que Ton entretint sa belle humeur. D'ailleurs Eusapia ne voyage pas t à l'œil ». On lui donne une indemnité de 500 francs. On lui paye le trajet, aller et retour, en première classe. On l'accable de cadeaux. Chaque déplacement comporte une dépense de quatre à cinq mille francs. Ces sacrifices ne sont pas à la portée du premier venu... Mais quand Eusapia, heureuse et bien disposée, accomplit enfin ce qu'on attend d'elle, on ne regrette plus l'argent qu'elle a coûté. Il est des résultats qu'on ne peut payer trop cher.

Donc, vous saurez qu'Eusapia est possédée par un certain esprit (entendez-le comme il vous plaira) qui répond au nom de John King. Ce John King est le propre frère de Katie King, qui fut l'esprit familier du docteur Crookes. John King se manifeste loï'sque qu'Eusapia est endormie. Et John King n'est pas un mythe. Non seulement il se révèle par des discours, mais le chevalier Chiaïa a obtenu son image. Il plaça sur la table où était assise Eusapia un baquet de terre glaise. Eusapia entra en transe. Et, aussitôt après, on aperçut, modelée en creux, dans la glaise, une tète d'homme, la tète de John King.

€ Voulez-vous voir ce portrait? » me dit M. de Rochas.

Il me montre une photographie où je distingue, en effet, un visage nettement marqué qui présente les traits de la race anglo-saxonne, nez et menton volontaires, œil énergique, profondément enfoncé sous l'arcade sourcilière. John King ressemble à un Écossais

de la garde royale, à un vigoureux gardien de la Tour de Londres... Qu'est-ce au juste que ce John King dont la physionomie n'est point déplaisante? Faut-il voir en lui, comme certains le prétendent, le t roi des Elémentaires »? Existe-t-il en soi, ou n'existe-t-il que dans le sujet et par le sujet? M. de Rochas n'est pas encore en mesure d'élucider ce problème.

« Le poète Sully-Prudhomme nous dira bientôt ce qu'il en pense. Il vient de soumettre Eusapia à une série d'épreuves minutieuses. Pour l'instant, qu'il nous sufïise de savoir que John King et Eusapia sont inséparables... »

Telle est cette énigmatique créature qui, du 2 au 11 octobre 1896, a séjourné au château de Choisy- Yvrac (Gironde), surveillée, examinée, contrôlée par cinq hommes de science. J'ai sous les yeux le procèsverbal de six séances qui ont eu lieu, écrit de la main de M. de Rochas. En voici le résumé. Je me servirai des termes mêmes de M. de Rochas, pour être sûr de ne pas trahir sa pensée.

Et d'abord le théâtre des événements. Une chambre de grandeur moyenne, à l'extrémité de laquelle on établit une sorte de cabinet avec des rideaux flottants, retenus par une tringle. Au milieu de la chambre, une table où Eusapia et les assistants prendront place. Les volets sont clos. La chambre est vaguement éclairée par une lanterne sourde dont la lumière est tamisée par une membrane de parchemin... Ici, je ne puis m'empêcher d'interrompre M. de Rochas.

« Pourquoi les phénomènes de cet ordre s'accomplissent-ils toujours dans la nuit? >

Le colonel s'irrite de cette éternelle objection à laquelle M. Erny a répondu. Les lois qui gouvernent ces phénomènes sont aussi ignorées que celles de la vie. On ne connaît qu'un côté du problème : c'est que l'obscurité est nécessaire à la matérialisation comme à

toute chose prenant vie, comme au poussin dans l'œuf, comme au grain dans le sillon. De même que la plaque sensible a besoin de la chambre noire du photographe, de nnême le fluide vital ne peut se matérialiser sous l'action de la lumière...

Hâtons-nous de revenir à Eusapia et dépouillons le procès-verbal :

r Mardi 6 octobre. — M. de Walteville, debout à Pune des extrémités de la table, réclame sa chaise qui a été placée dans le cabinet, derrière Eusapia. Celle-ci, assise, les deux mains tenues séparément sur la table d'un côté par M. Maxwel, de Tautre par M. de Rochas, répond : « La voilà! » Et la chaise apparait sur la tête du médium, dans la fente du rideau, flotte doucement par-dessus la table et va s'offrir à M. de Watteville. Il la saisit, mais il sent parfaitement qu'il ne la dirige pas etflue ce meuble est mû par une force assez intense pour le maintenir en l'air...

2° Jeudi 8 octobre. — Les spectateurs sont disposés ainsi que l'indique le croquis ci-joint :

rideau

MM. le général Thomassin et Maxwel à gauche d'Eusapia; MM. dé Grammont et de Rochas à droite, M. de Watteville en face; Eusapia tourne le dos au rideau du cabinet.

Eusapia annonce qu'elle va toucher un tambourin accroché à un clou sur le mur du fond du cabinet; elle dégage à cet effet sa main droite de l'étreinte du colonel, l'enfonce dans le cabinet, par l'ouverture du rideau, touche le tambourin, puis remet sa main dans celle du colonel qui la saisit et la voit., La

main gauche continue à être tenue et vue par le général. Au bout de quelques instants, la tambourin apparaît dans Touverture des rideaux, flotte au-dessus de la tête d'Eusapia, puis descend lentement en oscillant sur la table. Tout le monde ' suit ses mouvements, mais on ne voit aucune main le tenant

Peu après, le tambourin vient s'abattre sur la tête de M. de Rochas,' son cercle de bois placé comme une couronne, et le frappe vigoureusement en cadence avec la peau tendue. Sur la demande du médium on diminue la lumière en tournant la face éclairante de la lanterne vers le mur placé derrière M. de Watteville. — Une boîte à musique, placée\ derrière le rideau sur le guéridon, arrive sur la table devant Eusapia. On voit assez pour reconnaître la nature de Pobjet ainsi apporté; on demande de la musique et presque aussitôt on entend un des airs de la boîte produit parla rotation de la manivelle. La musique dure environ une demi-minute, puis la boîte est portée sous le nez de M. Rochas et ensuite reposée sur la table.

Le général Thomassin et le colonel de Rochas sont absolument sûrs d'avoir tenu tout ce temps, Tun la main gauche, l'autre la main droite d'Eusapia. Ces deux mains étaient séparées, mais l'obscurité était trop grande pour les voir distinctement. Personne n'a pu voir non plus ce qui faisait tourner la manivelle.

3° Mardi J3 octobre. — On obtient dans cette séance la formation des mains fluidiques.

Les choses s'accomplissent comme suit. Le rideau commence à s'agiter à plusieurs reprises — puis on aperçoit comme une bosse faisant saillie qui s'avance vers l'un des contrôleurs, à la hauteur du flanc. Quand il est touché, il se sent pressé à travers le rideau comme avec une pince. Ensuite nouveaux efforts de l'agent inconnli qui arrive à former une véritable main qu'on ne voit pas, mais dont on sent distinctement les cinq doigts. Cette main donne, dans les premières manifestations, l'impression d'une petite main de femme, comme celle du médium, puis semble grossir et devenir, dans les suivantes, une grosse main d'homme. — Enfin, la main matérialisée acquiert assez de consistance pour se montrer à travers une fente du rideau, toucher le spectateur ou le frapper avec assez de violence pour que tout le monde entende le bruit du coup.

Ce jour-là, M. de Rochas apprit à ses dépens qu'il ne faut pas badiner avec les esprits.

€ Je me permis, me dit-il, uile plaisanterie à haute

voix sur John King. Aussitôt le rideau se gonfla avec violence et vint s'appliquer contre ma joue gauche; je sentis un pouce me presser fortement sous le menton et quatre doigts s'enfoncer dans ma joue, près de l'œil, pour me fermer la bouche. J'ajoutai en riant : « C'est bien, John, je comprends la leçon ». Et deux tapes amicales sur le bras indiquèrent que la paix était faite. >

Vous voyez que M. de Rochas prend gaiement les outrages de John King! Il n'en est pas moins vrai qu'il a été souffleté et par une main anglaise, ou soi-disant telle. Et cela ne laisse pas d'être humiliant pour un colonel de l'armée française ! Mais qu'importe un léger affront quand on le subit au profit de la science!...

Je suis un peu abasourdi par ces révélations. Et je crains que M. de Rochas ne prenne en pitié l'insuffisance de mes lumières. Je me fais l'effet de Gros-Jèan devant son curé. Et c'est d'une voix timide que je risque une dernière question. Je désirerais que l'éminent professeur me confiât ses idées sur l'organisation de l'univers, sur les secrets de la vie et de la mort, sur ces mystères qui tourmentent, depuis tant de siècles, la pauvre humanité. Mais, là-dessus, il demeure impénétrable. Il aime mieux ne pas se prononcer. Plus tard, il avisera. Ce sera son testament. Il ne me cache pas cependant qu'il entretient un commerce assidu avec quelques brahmanes de l'Inde, qui sont des gens très renseignés sur ce qui se passe dans l'autre vie. Il assure, d'autre part, qu'il n'est pas hostile au sentiment religieux.

€ Toutes les philosophies se confondent et reposent sur des traditions identiques, ou à peu près. »

Puis l'entretien s'égare sur d'autres sujets également délicats : sur les maisons hantées, sur les apparitions de la Vierge (dont M. de Rochas me donne une explication ingénieuse), sur les pratiques des

vieux sorciers de village, sur rextériorisation de la sensibilité, sur les ressources qu'en pourrait tirer la médecine. M. de Rochas a soulagé la fille d'un de ses amis en lui ordonnant d'arroser les fleurs de son jardin avec l'eau qui servait à ses ablutions, au lieu de la jeter à l'égout. Et la jeune fille a été guérie. Une certaine fois elle a éprouvé une vive sensation de picotement. L'eau avait été précipitée par mégarde sur une touffe d'orties!... Ces histoires semblent détachées d'un conte d'Hofîmann! Ma curiosité franchit les bornes permises :

« Est-il vrai que, si vous piquiez une de vos plaques photographiques à l'endroit du cœur, vous causeriez la mort du sujet hypnotisé? »

M. de Rochas n'hésite pas :

« J'en ai presque la certitude!... Mais rassurez- vous! je n'ai point envie d'essayer... »

... Midi tinte au cadran de l'École polytechnique. Deux coups frappés à la porte (et non par un esprit) annoncent que le déjeuner est servi. M. l'administrateur retombe aux réalités terrestres!... Car enfin le « corps astral » a ses exigences et ne se nourrit pas que de rosée!...

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