L'ENNEMI DU TABAC
Il paraît que le nombre des Français qui fument s*est accru dans de fortes proportions. Durant la seule année 1896, ils ont versé au Trésor 393 millions de francs, soit 12 millions de plus qu'en 1895. C'était le cas d'aller rendre visite à M. E. Decroix, fondateur et président de la Société contre l'abus du tabac, et de lui demander son sentiment sur cette fâcheuse progression. L'honorable président habite rue Bonaparte, un modeste appartement, d'où l'on domine la place Saint- Germain-des-Prés. M. Decroix est un apôtre, et, comme tous les apôtres, il a fait vœu de pauvreté. Tout ce qu'il possède passe dans son œuvre. Je vois, tout de suite, à l'inspection de son logis, qu'il n'attache qu'une médiocre importance aux menues élégances de la vie. IJn lit de fer, un crucifix cloué au mur, un bureau surchargé de paperasses, quelques fauteuils de reps, des vases de fleurs artificielles sur la cheminée, et des photographies jaunies en des cadres de fausse écaille; un harmonium ouvert avec un recueil des chansons de Nadaud. C'est le logis d'un célibataire qui vieillit au milieu de ses souvenirs. M. Decroix en personne est venu m'ouvrir. Sa tète est toute blanche; il
a Tœil vif et franc, le teint animé; il porte la moustache et rimpériale, et ressemble à un chasseur d'Afrique d'Horace Vernet. Il est sanglé dans une redingote, dont la boutonnière fatiguée s'avive d'une rosette (M. Decroix est officier de la Légion d'honneur) ; il est chaussé de bottes à l'ordonnance. Tout en lui trahit l'ancien militaire. D'ailleurs, j'aperçois, dans un coin du salon, un uniforme chamarré de croix, étendu sur une chaise.
« Vous regardez ma défroque, me dit-il en souriant. J'ai pris ma retraite comme vétérinaire principal. Mais on ne sait pas ce qui peut arriver. Que demain la guerre soit déclarée, et je vole à la frontière, comme un conscrit. Mon fourbi est prêt, mon dolman brossé, mon sabre aiguisé, je n'aurai qu'à boucler mon ceinturon ! »
Je félicite M. Decroix de sa vaillance : « Mais quel Age avez-vous donc? » Il m'avoue qu'il a soixante-seize ans. Il n'en paraît pas plus de soixante. Je lui réitère mes compliments.
c Voulez-vous savoir mon secret? poursuit-il. C'est bien simple. Je ne fume pas et je me nourris de viande de cheval. Jamais il n'entre ici ni tabac, niveau, ni bœuf, ni mouton. Imitez cet exemple, vous deviendrez centenaire. »
Cette confidence me jette dans un grand étonnement. Je connaissais, en M. Decroix, l'antitabagiste, je ne connaissais pas l'hippophage. Or, tous deux sont intimement unis. M. Decroix s'éprenait de la viande de cheval en même temps qu'il se dégoûtait du caporal supérieur; il reçut un double coup de foudre et découvrit qu'il avait deux missions à remplir : exterminer le tabac et proclamer l'excellence culinaire de la race chevaline. Il m'a conté par le menu l'histoire de cette étonnante conversion. Son récit, coupé de digressions nombreuses, a duré plus d'une heure. Mais je ne m'en
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plains pas, car je l'ai trouvé très pittoresque. Et la belle âme de M. Decroix s'y est peinte tout entière.
Ceci remonte à une époque lointaine... 1845... M. Decroix se trouvait en Algérie, au 3» chasseurs, sous les ordres du général Prémonville... Une expédition au désert est décidée. Elle devait durer un mois ; elle s'éternise pendant quatre-vingt-dix jours. Les provisions sont épuisées. Les soldats fricotent au petit bonheur et mangent ce qui leur tombe sous la main. Ils endurent avec bonne humeur ces privations, mais ne peuvent se consoler de n'avoir plus de tabac. En désespoir de cause, ils bourrent leurs pipes avec des crottes de gazelle. Ici, le narrateur s'interrompt pour décocher à son ennemi un trait perfide :
« On assure que la crotte est ce qui rappelle le mieux le tabac!... »
Le jeune vétérinaire du 3° chasseurs, couché sous la tente, observait ce spectacle et s'abandonnait à de graves méditations ; il gémissait sur la tyrannie de ce besoin factice qui ravalait les hommes au rang des brutes; et déjà se formait dans son esprit le dessein de l'extirper. Un autre événement l'affermit dans cette résolution et le voua décidément à l'apostolat. Il se trouvait, quelques années plus tard, sur la frontière du Maroc avec le général de Martimprey. Le détachement, isolé, décimé par le choléra, subissait d'atroces souffrances. Une épidémie se déclara sur les bêtes de somme. Les malheureux troupiers, réduits à se repaître de chairs malsaines, mouraient comme des mouches. M. Decroix eut l'idée de tuer son fidèle coursier, qui s'était blessé au pied, et d'y découper un bifteck et de le faire rôtir. Ses compagnons ne voulaient pas toucher à ce mets nouveau pour eux. Ils finirent par surmonter leur répugnance et déclarèrent que l'entrecôte de cheval égalait en suavité le plus succulent filet de bœuf. Ce ^oir-là, la pensée de M. Decroix s'éleva
vers le Seigneur. Il le remercia de ses bontés, puis, étendant la main, il proféra un serment terrible : . « Je jure, s'écria-t-il, de consacrer tout ce que Dieu a mis en moi d'intelligence et de courage à Taccomplissèment de deux œuvres, qui seront désormais le but de mon existence : l'abolition du tabac et le triomphe de l'hippophagie l >
M. E. Decroix m'a pris la main, affectueusement.
(( Ah! monsieur, qu'il est donc difficile de faire le bien. Depuis quarante ans que je lutte, je ne suis pas encore arrivé au bout de ma tâche ! »
Dès son retour à Alger, ayant échappé par miracle au choléra, l'intrépide vétérinaire commença sa croi-» sade. Et, dès le premier jour, il vit qu'il aurait à compter avec la méchanceté humaine. Il lut un rapport sur le « cheval comestible » devant la Société de médecine, et un autre rapport sur les dangers du tabac devant la Société d'agriculture. Ces rapports, quoique estimables, furent accueillis par des lazzis inconvenants. M. Decroix comprit qu'il lui fallait diviser son effort et ne pas suivre deux lièvres à la fois. Il laissa dormir la nicotine et se voua exclusivement à son second < dada » (jamais mot ne fut plus juste). Il entreprit ses collègues qui lui rirent au nez, il tâta son colonel, qui lui laissa entendre qu'il n'aimait pas les mauvaises plaisanteries. Il finit par s'adresser au chef suprême de l'armée et du peuple , à l'empereur Napoléon 111. Chaque mois, il envoyait aux Tuileries une longue épître, merveilleusement calligraphiée, où il disait en substance :
« Sire, le roi Louis XVI a daigné manger la pomme de terre que lui présentait Parmentier; permettez-moi de servir sur votre table un filet de cheval. Et, comme votre auguste prédécesseur, vous aurez vaincu le préjugé et assuré le bonheur de vos sujets. »
Les premières missives demeurèrent sans réponse.
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Mais la cinquième eut un meilleur sort. M. E. Decroix reçut une lettre le conviant à comparaître devant le général Rolin, officier d'ordonnance de Sa Majesté. Il boucle sa malle, met son plus bel uniforme, et, le cœur palpitant de crainte et d'espoir, se présente au palais.
« Vous demandez le général Rolin? Suivez-moi. Il a recommandé qu'on ne vous fît pas attendre. >
Serait-ce vrai? Eh quoi! tant de prévenance!
M. Decroix sent son âme se fondre d'attendrissement. Une porte s'est entre-bâillée. Il se trouve, lui, gauche et timide, en présence d'une douzaine d'officiers supérieurs en grande tenue. Celui qui préside se lève, en l'apercevant, et, le poil hérissé, l'œil furieux, le verbe sec et tranchant :
« C'est vous qui avez la prétention de faire manger à Sa Majesté de la viande de cheval?
— Mais, mon général...
— Jamais, entèndez-vous. Sa Majesté ne mangera de la viande de cheval !
— Cependant...
— Il n'y a pas de cependant!...
— Toutefois, mon général...
— Et de quoi vous mèlez-vous?... Ça vous regarde, ce que mange l'empereur? Allez! rompez!... Et quand vous écrirez désormais, tâchez de passer par la voie hiérarchique, ou bien vous aurez affaire à moi. Du reste, je vous conseille de ne plus écrire. »
L'infortuné Decroix s'inclina, fît demi- tour et regagna son corps. Un autre se fût laissé décourager. Il redoubla de vaillance. Il se mit en rapport avec Geoffroy Saint-Hilaire qui lui fut d'un grand secours. Il organisa, le dimanche, à ses frais, des déjeuners « de cheval » auxquels il invitait les soldats de bonne volonté et parfois des mendiants de la rue. Tant de persévérance devait être récompensée. On autorisa l'ouverture d'une boucherie hippophagique, qui pros-
péra. D'autres s'installèrent. Présentement, il en existe plus de deux cents. Et il s'en crée de nouvelles, tous les jours. M. Decroix s'en réjouit pour les hommes et pour les chevaux; il aime, d'un égal amour, les chevaux et les hommes. Je ne puis m'empècher de lui faire remarquer que c'est une singulière façon d'aimer les animaux que de les envoyer à l'abattoir : * Croyez-vous qu'il soit plus charitable de les laisser mourir à la peine? Nous tuons les chevaux pour les manger, mais nous les tuons sans douleur, et, avant de les tuer, nous les engraissons, nous leur procurons quelques semaines de bien-être. Vous ne voyez plus de nos jours ces affreuses haridelles dont les jambes flageolaient entre les brancards des fiacres. On s'en débarrasse avant qu'elles soient étiques ; et l'on fournit ainsi aux ouvriers, aux bourgeois économes, une viande exquise et de prix très modéré. »
M, E. Decroix s'arrête un moment pour souffler. Est-ce la chaleur du discours ou la vertu de la viande chevaline? Les couleurs de la santé brillent sur son visage. Il est tout heureux de me conter ses aventures. 11 arrive enfin au plus héroïque de ses travaux...
Lhippophagie ayant triomphé, l'obstiné vétérinaire défia l'Hydre menaçante qu'il s'agissait d'immoler. En 1878, fut fondée V Association française contre Vahus du tabac, mais on eut l'imprudence d'en ouvrir l'accès trop largement. De faux frères s'y glissèrent, tout au moins des frères trop zélés, qui voulurent la transformer en une sorte de société de tempérance, et lutter contre la débauche et l'alcool. Les choses se gâtèrent. Les anti-alcooliques et les anti-tabagistes se gourmèrent, se disputèrent le fauteuil de la présidence. 11 y eut des intrigues de couloirs, des groupes et des sous-groupes, tout comme à la Chambre des députés. M. Decroix, qui se trouvait ^en garnison à Lyon, prenait le train le samedi soir et couchait deux
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nuits de suite en chemin de fer, pour assister aux séances. Sa ferveur excita des jalousies, on le tint à l'écart. Il se révolta. Il provoqua un schisme. Nouveau Luther, il se sépara de l'Église mère et opposa à V Association française contre lahus du tabac, la Société contre Vahus du tabac ^ qui fut autorisée le 17 février 1877 (date inoubliable!). Ses amis le suivirent. Mais ses ennemis, furieux, cherchèrent à se venger. Ils le dénoncèrent au ministre de la guerre comme un agitateur dangereux. Il donna sa démission en 1878, et, libre de ses actes et de ses discours, il s'attacha au succès de l'œuvre.
Elle compte, après vingt ans d'exercice, un millier d'adhérents et possède plus de 80 000 francs en argent liquide. Elle est donc fort prospère. Et M. Decroix en parle avec orgueil. C'est son enfant, il l'a dotée, et, bien loin d'en tirer profit, il verse tous les ans, dans la caisse sociale, la moitié de sa pension de retraite. On ne saurait être plus désintéressé. Je m'explique maintenant la médiocrité de ce logis, et je contemple avec respect cette redingote blanchie aux coutures et ces fenêtres sans rideaux et ces meubles en détresse. M. Decroix est un martyr de la Foi. Elle le soutient dans les épreuves et l'affermit contre les tentations.
« Bah! reprend-il d'un ton gaillard. Je m'en suis toujours tiré, en économisant sur le café, le théâtre et la « femelle! »
Je suppose que ce dernier chapitre n'entre plus que pour mémoire dans les préoccupations de M. Decroix. Mais, au temps jadis, quand il était brillant vétérinaire dans les garnisons d'Afrique, le sacrifice était plus douloureux... Peut-être, alors, savait-il être aimé pour lui-même... Jetons un voile sur ces mystères et revenons à la société. Je voudrais demander au vénérable président, quels résultats pratiques elle a obtenus. Jusqu'ici son action semble avoir été ineffi-
cace. Je suppose que M. Decroix doit considérer comme un désastre pour elle la déplorable augmentation tabagique de Tan passé. Il n'est pas aussi pessimiste.
€ Assurément je déplore cet accroissement qui corncide (remarquez-le) avec les progrès de la dépopulation. Pendant dix ans, de 1884 à 1894, la consommation était restée stationnaire. Les douze millions de 1896 m'affligent et me réjouissent, car ils me démontrent la nécessité d'agir. Si notre ligue n'existait pas, il faudrait l'inventer. Puisqu'elle existe tirons-en parti, redoublons d'énergie. Voulez-vous m'accompagner au siège social? C'est tout à côté, rue Saint- Benoît. Et il me serait agréable de vous remettre quelques brochures. >
M. le président s'est coiffé de son chapeau, brossé à rebrousse-poil; et sans s'inquiéter de l'aigre vent qui souffle et de la pluie d'hiver qui fouette les vitres, il descend dans la rue en redingote. Il ignore l'usage des paletots. Voilà ce que c'est que de ne point fumer. On offre un corps de bronze aux intempéries î Tout en trottinant auprès de lui, je risque quelques objections. M. Decroix établit un lien entre la dépopulation et l'abus du tabac. Pourtant les Allemands sont de grands fumeurs. Et ils ont une copieuse progéniture.
€ J'attendais l'argument, me dit M. Decroix, c'est celui que l'on nous jette dans les jambes. Il est enfantin. Je vais y répondre tout de suite : l^ le tabac allemand çst moins chargé de nicotine que le tabac français; toutes les feuilles de la plante sont utilisées; elle n'est pas ébranchée comme chez nous; 2° les Allemands font entrer dans leur fabrication des matières étrangères et adoucissantes ; on croit fumer du tabac pur, on fume un mélange de tabac et de betterave et cela est moins funeste; 3° les Allemands se serverït de très longues pipes, dans le tuyau desquelles le poison ^e