‹ Portraits intimesChapitre 10 sur 38 · M. JORIS-KARL HUYSMANS · texte numérisé non relu

M. JORIS-KARL HUYSMANS

diaboliques, qu'il pensait être abolies depuis cinq cents ans, étaient encore observées, et que quelques malheureux continuaient, à la veille du xx" siècle, d'accomplir les mystérieuses pratiques connues sous le nom de messes noires. Il recueillit peu à peu les documents dont il devait tirer un parti si original dans son livre de Là Bus.

Pendant un an, il vécut dans une véritable atmosphère de sorcellerie. Il s'appliqua à faire tourner des tables, à évoquer des fantômes; il obtint, par l'influence d'un médium, des mouvements à distance, des apports de fleurs qui traversaient les murailles et tombaient à ses pieds. Et, d'ailleurs, il n'accorda qu'une importance relative à ces phénomènes, soit qu'il les considérât comme suspects, soit qu'il leur attribuât une origine purement physique. Les révélations de l'abbé Boullan lui parurent plus significatives. Ce prêtre avait l'esprit exalté, mais ce n'était pas un méchant homme. Il était fort instruit sur tout ce qui touche à l'occultisme; il s'était attiré la haine du chanoine Docre qui résidait en Belgique, et il pensait que ce chanoine dirigeait contre lui des manœu vres meurtrières d'envoûtement. M. Huysmans l'alla rejoindre à Lyon et reçut, en même temps que ses confidences, des papiers qu'il a précieusement conservés, et qui renferment sur la magie sacrilège des notations d'une terrifiante netteté. Au reste, l'abbé Boullan lui servit de guide et l'amena en des coins de sa ville, qu'ignorent généralement les étrangers. Lyon est la patrie des illuminés. On dirait que les brouillards de la Saône qui enveloppent cette cité la peuplent de chimères. Elle est étonnamment variée et énigmatique. La foi y est fervente. Et toutes les hérésies y sont représentées. L'action de Là-Bas se déroule à Paris, mais, en réalité, c'est Lyon qui s'y reflète...

» Vous n'imaginez pas les obsessions que cet

ouvrage m'a occasionnées. Tous les fous de France et de Navarre ont assiégé ma porte, et non seulement les fous, mais les demi-fous, qui sont plus dangereux. >

Un matin, M. Huysmans est dérangé dans son cabinet de la rue des Saussaies par un vieillard de mine respectable qui lui tient ce discours :

< Je suis le comte de X... Je remplis auprès de vous une mission dont vous allez apprécier la délicatesse et qui me cause quelque embarras. La comtesse, ma femme, est votre lectrice assidue. Votre dernière œuvre surtout lui a causé une vive émotion. Elle m'a chargé de venir vous exprimer ses sympathies et de vous demander si vous ne pourriez pas lui faire voir prochainement une messe noire. Elle est en bas, dans sa voiture, et attend voire réponse... »

M. Huysmans examina le comte de X... et s'assura qu'il ne parlait pas ainsi par dérision. Le comte de X... avait une figure qui respirait l'honnêteté; il ignorait évidemment le vrai caractère des messes noires et quelles conséquences comporte ce redoutable exercice. Il essaya de les lui indiquer discrètement :

c Je ne puis dire, monsieur, s'il est un endroit où l'on célèbre les messes noires. N'y fréquentant pas moi-même, il m'est impossible de vous y conduire. En tout cas, il ne me semble pas que ce soit un lieu convenable pour une femme du monde, et je dois vous prévenir que, si madame la comtesse s'y rendait, sa vertu y serait exposée à de sérieux périls... »

Le comte de X... poussa un soupir et ajouta, comme s'il se résignait par avance aux pires éventualités :

« Je le sais, monsieur... »

Il redoubla de supplications... M. Huysmans lui opposa un refus poli et ferme et se leva pour lui montrer que celte conversation lui pesait... Quand il fut seul, il ouvrit le Bottin et y trouva le nom de son

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visiteur, qui appartenait à la noblesse de France et possédait un hôtel à Paris, dans le faubourg Saint- Germain, et en province, un château féodal !

Si Là-Bas a attiré à M. Huysmans des obsessions ridicules, Kn route lui a valu des centaines de lettres touchantes. Des cœurs meurtris se sont ouverts à lui et l'ont prié de panser leurs plaies. La conversion de Durtal a été contagieuse. Elle a entraîné vers le cloître une foule de vocations encore indécises. L'ordre de la Trappe s'est enrichi, du fait de M. Huysmans, d'un assez grand nombre de pénitents. Ce qu'il raconte de son séjour parmi les trappistes a séduit l'imagination de quelques êtres désabusés qui avaient soif de repos et de silence. Les semaines passées dans le petit couvent du département de la Marne, qu'il a décrit dans En route avec un si précieux souci de l'exactitude, lui ont laissé un excellent souvenir. Ce n'est pas que l'existence fût récréative dans ce milieu, ni précisément confortable. M. Huysmans eut le scrupule de se soumettre à la règle; il se levait à deux heures du matin pour se rendre à l'office, et ne se couchait qu'à huit heures du soir, la journée finie. Il essaya de partager le régime des moines, mais ses forces le trahirent; il ne put supporter la soupe h l'eau tiède et les légumes cuits à l'huile sans assaisonnements qui composent leur menu quotidien; cet horrible mastic lui soulevait l'estomac, il le remplaça par trois œufs frais, qui suffirent, avec un morceau de pain, à calmer son appétit, sans tout à fait le contenter. Il resta, comme on dit vulgairement, sur sa faim. Et cette sobriété lui fut profitable.

Il avait la liberté d'errer au travers de la communauté, mais non de converser avec les moines à qui l'usage de la parole est interdit. Il fut très surpris de discerner les marques d'une joie enfantine et sereine sur le visage de ces hommes condamnés aux plus

rudes travaux et privés de tous les plaisirs qui rendent au commun des mortels l'existence tolrrablc. 11 exprima son étonnement au supérieur, avec lequel il noua un commerce d'amitié qui n'a cessé depuis trois ans de devenir plus étroit. Kl le père lui dévoila le secret de ce bonheur dont on jouit dans les cloîtres; il lui conta l'histoire de quelques-uns de ces moines qui étaient allés à Dieu par d'étranges détours. M. Iluysmans puisa dans ces conférences familières d'admirables leçons de psychologie. Des impressions pittoresques s'ajoutèrent à ces impressions morales. Des mendiants imploraient parfois l'hospitalité des trappistes. Et quels mendiants! Les plus bizarres qu'il eut l'occasion de remarquer furent deux adolescents qui vagabondaient de compagnie : un séminariste, dont la soutane pendait en lambeaux et qui avait dû s'enfuir du collège après quelque mauvais coup, et un étudiant en pharmacie, gamin de Paris, hâbleur, bavard, citant Voltaire à tout propos et cependant animé d'une conviction réelle et se confessant avec ardeur. Ils s'en allaient ainsi de couvent en couvent, sans but, sans projets d'avenir, se fiant pour vivre à la charité divine.

« Ces chemineaux de Trappe » sont les êtres les plus énigmatiques que j'aie rencontrés. Ils échappent à l'analyse. Le pharmacien surtout était prodigieux. J'espère, un de ces jours, le revoir; mais j'ai grand'peur que ce ne soit sur le chemin de la police correctionnelle. »

En somme, M. Iluysmans a éprouvé à la Trappe des jouissances tout à fait rares et telles qu'aucune autre villégiature n'aurait pu les lui procurer. Il n'a eu qu'à se louer de cette sainte maison; il lui arriva même de mettre à l'épreuve la bienveillance du supérieur. Il était tourmenté par le besoin de fumer; il s'en ouvrit timidement au vénérable père qui lui dit, après avoir médité une minute :

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