‹ Portraits intimesChapitre 11 sur 38 · M. JURIS-K.\RL HUYSMANS · texte numérisé non relu

M. JURIS-K.\RL HUYSMANS

« Nous suivons rigoureusement ici la règle de saint Benoît. Or, ce saint, ayant vécu au x"^ siècle, n'a pu proscrire le tabac, qui n'a été introduit en Europe que trois cents ans après sa mort. Il est donc muet, et pour cause, sur la consommation de cette herbe... Mon cher fils, vous pouvez allumer vos cigarettes!... »

La préparation de la Cathédrale a conduit M. Huysmans dans un autre monastère, dans l'abbaye de Solesmes, qui ne l'a pas accueilli avec moins d'empressement et où il a goûté des satisfactions d'une intellectualité plus raffinée que dans la pauvre Trappe d'Igny. Les bénédictins sont des savants remarquables; ils ont chez eux des trésors, leur bibliothèque est unique et contient des manuscrits et des livres liturgiques qui n'existent nulle part ailleurs. Ajoutons qu'ils ont une vertu à peu près humaine et que leur cuisine, sans vous induire en péché de gourmandise, est suffisamment civilisée. Enfin, il est permis de s'entretenir avec eux, et l'on en tire un réel profit. Lorsque M. Huysmansy réside, il y occupe une chambrette blanchie à la chaux qui lui plaît infiniment. Il ne se lève qu'à cinq heures du matin et se hâte avec tous les frères vers la chapelle.

€ Nous courons ! Nous courons ! Nous trottons comme des rats dans les allées du jardin... »

Ces devoirs de piété remplis, il se consacre à son labeur préféré. 11 feuillette les parchemins, il examine à la loupe les enluminures, il déchiffre des textes latins qui présentent de grosses difficultés. Les bénédictins l'aident dans cette besogne, à laquelle ils sont dès longtemps rompus. Il y a, parmi eux, des spécialistes dont Tcrudilion est miraculeuse. Ils ont sondé les obscurités delà symbolique de l'art du moyen âge; l'un s'occupe des fleurs, un autre des animaux, un autre des odeurs, un autre des pierreries. Chacun a apporté son tribut à M. Huysmans qui a refondu tous

ces matériaux dans son livre. Il y révèle la signification des couleurs employées par les verriers et des pierres précieuses consacrées à la parure du culte... Lorsqu'il est fatigué d'avoir courbé son esprit sur ces recher. ches il va jusqu'au couvent voisin, le couvent de Sainte-Cécile, et sollicite de la mère directrice la faveur d'une audience. Cette femme éminente, en qui revivent les lumières des grandes abbesses de la chrétienté, ne se refuse point à ce désir. Elle autorise M. Huysmans à venir « tailler une bavette » à travers la grille du parloir. Elle ravit le romancier par la sûreté de son jugement, par l'élévation de ses pensées, et le touche par la bonté de son cœur. Elle lui dit une fois, en badinant :

« Vous êtes entré dans l'Église par le toit. » On ne saurait définir avec plus d'esprit, tout ensemble, et de justesse le cas de M. Huysmans. Ce joli mot indique sa transformation et, mieux qu'un long discours, résume sa vie.

... Nous continuons de philosopher. Les heures s'écoulent, rapides. Je plane avec M. Huysmans dans l'azur des rêves mystiques. Je conçois qu'un lis de vitrail l'intéresse davantage que les débats de la politique. En ce moment, les choses purement humaines m'apparaissent, comme à lui, vaincs et misérables. Je suis avide de lui arracher de nouvelles indications sur l'existence monastique.

« Comment expliquez-vous ce phénomène que l'on appelle la vocation religieuse, cette impulsion irrésistible qui entraîne vers le cloître des créatures qui n'ont aucune raison de haïr le monde et qui auraient toutes raisons de s'y plaire? »

M. Huysmans devient subitement grave. Et c'est d'un ton presque solennel qu'il me répond.

« Je ne l'explique pas, je le constate... Ce que j'ai

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VU à Solesmes et surtout à la Trappe, m'a confondu. Devant moi un commerçant de Paris est entré chez les trappistes. Il avait soixante-deux ans. Il était riche et n'avait pas essuyé de catastrophes extraordinaires. Il maria ses deux filles et résolut d'endosser le froc... Le père directeur le supplia de réfléchir avant d'exécuter son dessein : « Vous n'y résisterez pas. A votre âge on ne passe pas de lopulence au dénuement le plus complet. » Il persista. Voilà deux ans qu'il bêche la terre et s'alimente avec des légumes cuits dans l'huile chaude. Il ne s'est jamais si bien porté. Et son front rayonne de contentement. •

Emporté par lardeur intime d'une conviction que l'on devine très forte, l'auteur de la Cathédrale continue...

€ Et les enfants qui se convertissent, n'est-ce point encore plus étonnant? Un fils de famille qui se prive volontairement des dissipations, où l'incline la loi naturelle. Une jeune fille qui renonce à se marier et se voue aux occupations les plus répugnantes... Essayez donc de découvrir la cause déterminante de ces faits.... Il n'en est qu'une... la Grâce... C'est la seule qui se puisse admettre sans absurdité. Le Seigneur appelle à lui ses élus... L'esprit du Seigneur souffle où il veut. »

Une question me brûle les lèvres.

« A-t-il soufflé sur vous? »

M. Huysmans reste un instant immobile. Puis son visage reprend l'expression railleuse qui lui est habituelle. Et, s'abstenant de répondre à mon interrogation, il s'écrie d'un ton dégagé :

€ Je donne dans la Cathédrale le sens qu'il convient d'attacher, selon la symbolique, aux pierres, aux fleurs et aux animaux. Je gage que les belles dames qui s'intéressent à mon livre n'hésiteront pas à se faire fabri' quer, par leurs joailliers, des « bijoux pieux » où seront amalgamés l'améthyste, miroir de l'humilité,

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le béryl, miroir de la science, la calcédoine, miroir de la charité. Je serai — ô bien malgré moi ! — l'occasion d'une nouvelle forme du snobisme. Pareille mésaventure m'était advenue avec des Esseintes. Il paraît que c'est mon lot !... »

Tandis que je prends congé de M. Huysmans et de son chat qui ronronne auprès du foyer, il s'exprime sur le « monde parisien » avec une verdeur très suggestive. Allons ! il le quittera sans regret. Du reste, il y est si peu répandu! Il repousse ses avances; il n'a jamais foulé le tapis d'un salon académique. Moine, il Test déjà par la simplicité de ses mœurs et par son amour de la retraite. Pour purifier son appartement, il suffirait de le dépouiller de quelques dessins décolletés, de deux ou trois Forain première manière, d'une douzaine de croquis un peu légers qui portent l'étiquette démodée du naturalisme. Les objets les plus opposés se coudoient en cette cellule, qui est une garçonnière. Aux murs, des femmes nues; sur la cheminée, dans un coffret de chêne, un os de sainte Litwine, et sur la table un œuf bénit, peinturluré par les chastes nonnes de Sainte-Cécile. D'une part, ce qui rappelle les bas-fonds du vice, et tout à côté les envolées de la vie spirituelle... Ce sont bien là, en effet, — étroitement unis l'un à l'autre, — les deux Huysmans...

J'ai eu ridée, à l'approche de l'an nouveau, d'aller rendre visite à M. Jules Verne. Je lui devais cette marque de reconnaissance pour les bons moments qu'il m'a fait passer jadis. J'avais une grande curiosité de voir et d'interroger cet auteur, dont les inventions surprenantes ont charmé plusieurs millions de jeunes Français. On m'avait assuré qu'il ne quittait plus la ville d'Amiens, où sa résidence est établie. Je l'instruisis de mon dessein et je reçus aussitôt un aimable billet qui me donnait rendez-vous... « Je ne suis qu'un provincial, me disait en substance M. Jules Verne, mais je connais bien ma province. Je vous montrerai notre chère cathédrale. » Au jour indiqué, je débarquais dans la vieille cité et m'informais du logis de l'écrivain. Quand l'employé de la gare, à qui je demandais ce renseignement, sut par quelle personne j'étais attendu, il prit une attitude respectueuse et j'augurai de son empressement que le père de Michel .S//o{/o//"jouissait, à Amiens, d'une considération élevée et que sa popularité égalait, pour le moins, celle des tours gothiques, des toiles de Puvis de Chavannes et des fameux pAtés de canard dont s'enorgueillit, à bon

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droit, la capitale de la Picardie : « Rue Charles-Dubois, une belle maison avec un mur et un portail; vous n'avez qu'à suivre la voie du chemin de fer. »

Mon coup de cloche a troublé la solitude de la rue Charles-Dubois. L'huis s'entre-bâille et je me trouve au milieu d'une cour sablée, que prolonge sur la gauche un riant jardin. Devant moi, j'aperçois une cuisine flambante , aux cuivres luisants , et d'où s'exhalent des parfums suaves. A droite, une véranda fermée en forme de serre. Quelqu'un se hûte et descend les marches du perron. C'est lui... M. Jules Verne sera septuagénaire aux fraises prochaines, étant né au printemps de 1828; il porte avec verdeur le poids de l'âge et, si un vieil accident a rendu sa jambe un peu paresseuse, son esprit a conservé une vivacité juvénile. Il m'introduit dans le salon, où M"'" Jules Verne vient nous rejoindre, et je me sens tout de suite à l'aise, réchauiïé par cette sympathie. M™® Jules Verne me fait avec grâce les honneurs de sa maison, que décorent des meubles et des bibelots de prix, et me guide vers une petite pièce où la table du déjeuner est dressée.

€ Notre salle à manger est trop vaste ; nous prenons ici nos repas en tète à tète. Nous avons ajouté votre couvert. »

M. Verne se nourrit d'œufs et d'herbage , tout comme s'il était végétarien. M""-' Verne a un appétit d'oiseau. Et tandis que par politesse, et aussi par gourmandise, je m'empresse à goûter aux choses exquises qui ont été préparées à ma seule intention, mes hôtes m'entretiennent du présent et du passé, de l'édilité amiennoise et des souvenirs déjà lointains de Paris.

M. Jules Verne a été élu conseiller municipal ; ccst un conseiller très zélé, qui na jamais manqué aux séances. M""« Jules Verne partage son temps entre les

devoirs de la charité et le plaisir du théâtre; elle a une loge qu'elle laisse rarement inoccupée, et elle savoure les copieux spectacles que l'imprésario réserve à ses abonnés et qui se composent, pour le moins, de douze ou quinze actes variés — la Tour de Nesle, Bébé, la Mascotte. Le lendemain matin, à cinq heures, M. Jules Verne se rassied à son bureau. Leur existence s'écoule sans ennui, sans fièvre, parmi ces amusements et ces travaux. Voilà bientôt un demi-siècle que dure cette quiétude. Et ils espèrent qu'aucun accident ne la viendra troubler et qu'ils mourront aussi paisiblement qu'ils auront vécu. Deux heures à peine séparent Amiens de Paris et ils n'éprouvent pas le désir de monter en wagon pour contempler le sommet de la tour Eitîel.

c A quoi bon ! s'écrie en riant M. Jules Verne. L'air que l'on respire ici est salubre, il apaise les nerfs et fortifie le cerveau... Et puis, si vous saviez comme je suis peu ambitieux ! »

J'observe M. Jules Verne, pendant qu'il s'exprime ainsi. Je suis frappé de l'extrême douceur répandue sur ses traits. Elle va presque jusqu'à la timidité. Cet homme, qui imagina tant d'aventures extraordinaires, ne ressemble point à ses héros, ni au capitaine Hatteras, qui découvrit le pôle, ni à Michel Ardent, qui voyagea dans la lune, ni au capitaine Nemo, qui parcourut le fond des mers, ni à Hector Servadac, ni au rapide Philéas Fogg. Il a des yeux bleus, très tendres, une voix discrète, des gestes attentifs et menus, lallure d'un ingénieur distingué, qui n'est pas sorti de son cabinet, ou d'un dignitaire de l'administration des finances...

< Oui, cher monsieur, j'ai renoncé à Paris. Pourtant, j'y ai éprouvé de vives satisfactions. »

Le voici sur la pente des confidences. Il me conduit dans sa chambre à coucher, qui n'est guère plus large

qu'une cabine de paquebot, mais qui reçoit des flots de lumière de deux hautes fenêtres sans rideaux. 11 tisonne son feu et, m'ayant offert un cigare qui lui arrive de la Havane et que le fabricant a baptisé du titre d'un de ses volumes, le Rayon vert, il commence à me conter l'histoire de son début dans les lettres.

Il était étudiant; il avait composé une demi-douzaine de tragédies lorsqu'il abandonna la Bretagne pour la capitale, où il comptait vaguement faire fortune. Il avait un goût médiocre pour le droit, mais il aimait la musique et la poésie. Le chevalier d'Aipentigny, chiromancien célèbre, l'émule de Desbarolles, l'introduisit auprès d'Alexandre Dumas. De Bréhat lui ouvrit la porte de l'éditeur Hetzel. C'était un double chemin pour parvenir à la renommée. M. Jules Verne écrivit, en collaboration avec Dumas fils, un acte intitulé les Pailles rompues, qui fut représenté, par les soins de Dumas père, au Théâtre-Historique et reçut un accueil fort honorable. On travaillait à la pièce dans les jardins de Monte Cristo, où l'on voyait ari'iver, au moment du dîner, des convives faméliques. Dumas descendait à l'office et confectionnait, entre deux chapitres de feuilleton, de savantes mayonnaises. On manquait d'argenterie, ce qui ne semblait pas surprendre les invités ; mais le Champagne pétillait, les femmes étaient jolies et nul ne se plaignait d'être obligé de boire dans le même verre que sa voisine. M. Jules Verne se fit nommer, sous la direction d'Emile Perrin, secrétaire général du Théâtre-Lyrique; il ne touchait pas d'émoluments, mais il avait la joie de rencontrer chaque jour des auteurs et des compositeurs illustres, Scribe, Adolphe Adam, Auber, Clapisson; il se proposait de brocher des livrets d'opéras-comiques et d'opéras. En attendant, il s'essayait dans de brèves nouvelles, imitées d'Edgar Poê, qu'imprimait bénévo-

lement le Musée des familles. Lune d'elles, un Drame dans les airs, fut remarquée. 11 y était question d'un fou embarqué par erreur dans la nacelle d'un aérostat, et qui cherchait à tuer son compagnon. Voyant que les ballons lui réussissaient, il écrivit son premier roman Cinq semaines en ballon, qui obtint une vogue retentissante. Jules Verne en fut grisé; il concevait de vastes entreprises, il aspirait aux triomphes de Balzac et méditait de secouer, jusqu'en ses fondements, la société moderne, par laudace et la cruauté de ses peintures. Son éditeur, M. Hetzel, le père, intervint et lui tint un discours rempli de sagesse :

€ Mon enfant, lui dit-il, croyez-en mon expérience. N'éparpillez pas vos forces, ^'ous venez, sinon de fonder un genre, tout au moins de renouveler dune façon piquante , un genre qui paraissait épuisé. Labourez ce sillon que le hasard ou votre génie naturel vous a fait découvrir. Vous y ramasserez beaucoup dargent et de gloire, à condition de ne pas vous égarer dans les chemins de traverse. Voilà qui est convenu. Vous me donnez, à dater d'aujourd'hui, deux romans par an. Nous signerons demain... »

M. Jules Verne signa le traité, et il n'a pas cessé d'en observer les clauses. Sa production est aussi régulière que celle des pommiers de son pays ; elle est seulement plus abondante, puisqu'elle fournit au printemps et à l'automne double récolte. Nul accident ne l'a suspendue. La guerre, la révolution, ont accablé la France, mais n'ont pas arraché la plume de cette main vaillante et infatigable. Le soixante-dix-septième volume de M. Jules Verne vient de paraître. Le soixante dixhuitième fleurira avec les roses, le soixante-dix-neuvième sera mûr avec les raisins, et s'il plaît à Dieu, le centième, dans quelque douze ans, couronnera la série. Ce jour-là, les monuments d'Amiens seront pavoises, et sans doute aussi, les magasins de M. Hetzel qui

doivent à cette étonnante fécondité la meilleure part de leurs richesses.

Comme je complimente le romancier sur son activité, il me répond avec bonhomie :

« Vous n'avez pas à me louer. Le travail est pour moi la source du seul bonheur véritable. Dès que j'ai achevé un de mes livres, je suis malheureux, je ne recouvre le repos que lorsque j'ai entamé le suivant. L'oisiveté m'est un supplice. »

Ses occupations sont immuablement réglées. Il s'éveille à l'aube, besoigne jusqu'à onze heures, se rend, après déjeuner, au siège de la Société industrielle, oîi des salons de lecture sont aménagés; il y prend connaissance des journaux et des revues et les lit dans un ordre qu'il s'efforce de ne pas déranger, le Figaro succédant au Temps, le Gaulois au Figaro. Il lui serait pénible de renoncer à cette méthode, sa jouissance en serait diminuée. Les jours où le conseil s'assemble, M. Jules Verne est privé de ses lectures, car il remplit avec une conscience admirable ses devoirs municipaux. Ainsi s'écoule, dans une sérénité en quelque sorte claustrale, la vie de ce littérateur qui fut un infatigable créateur de fictions aventureuses.

Où puise-t-il ses sujets et par quels procédés les met-il en œuvre? M. Jules Verne n'hésite pas à assouvir, sur ce point, ma curiosité. Il y apporte même un soupçon de coquetterie ; et cette remarque, qui lui échappe, semble répondre à une critique qu'on n'a pas dû manquer de lui faire (on l'adresse à tous les grands producteurs) :

« Ne pensez pas au moins que mes ouvrages soient improvisés. Ils me coûtent un effort considérable. Je les recopie et les remanie plusieurs fois avant de les livrer à l'imprimeur. »

Il me montre son manuscrit en cours d'exécution.

Chaque chapitre est appuyé de notes nombreuses relatives au caractère des personnages et au dialogue. Après quoi, il est jeté au crayon sur le papier. C'est un premier brouillon que l'auteur repasse à l'encre, en le modifiant, dans certains de ses développements. Mais il n'accomplit cette besogne qu'après avoir arrêté son scénario et trouvé son dénouement qui est l'afFaire importante. Il faut, pour qu'un roman plaise, que le dénouement soit, tout ensemble, optimiste et ingénieux et que le jeune lecteur ne l'ait pas trop aisément pressenti. Les longues stations de M. Jules Verne à la Société industrielle lui sont, à ce point de vue, d'un précieux secours. 11 suffit d'un fait divers, d'un télégramme, d'un écho pour lui suggérer des combinaisons inattendues. C'est d'une annonce de l'agence Cook qu'il tira la matière du Tour du monde en quatre-vingts jours. Son plan arrêté, il se documente, il se procure tous les livres relatifs au coin de terre où le drame va s'engager, il se pénètre de la Géographie d'Elisée Reclus. C'est la phase pénible de la gestation. Le reste n'est plus qu'un jeu...

« Je suis redevable à George Sand d'un de mes succès populaires. Elle m'amena à composer Vingt mille lieues sous les mers. Je voudrais vous communiquer la lettre qu'elle m'adressa en 1865. »

M. Jules Verne est trop soigneux pour chercher vainement un autographe. Les milliers d'épîtres qu'on lui a dépêchées des quatre bouts de l'univers, sont classées avec un soin rigoureux. Il va tout droit à la châtelaine de Nohant dont la missive, comme vous l'allez voir, est rédigée en termes fort obligeants :

f Je vous remercie, monsieur, de vos aimables mots mis en deux ravissants ouvrages qui ont réussi à me distraire d'une bien profonde douleur et à m'en faire supporter l'inquiétude. Je n'ai qu'un chagrin, en ce qui les concerne,

c'est de les avoir finis et de n'en avoir pas encore une douzaine à lire. J'espère que vous nous conduirez bientôt dans les profondeurs de la mer et que vous ferez voyager vos personnages dans ces appareils de plongeurs que votre science et votre imagination peuvent se permettre de perfectionner. Quand les Anglais au pôle Nord paraîtront en volume, je vous demande de mêles envoyer. Vous avez un adorable talent avec du cœur pour le rehausser. Merci mille fois des moments que vous m'avez fait passer au milieu de mes chagrins. »

« G. S.VND. >

Deux heures ont sonné au beffroi du voisinage. Mon hôte me propose de me mener visiter les curiosités d'Amiens, et il insiste pour que je ne repousse pas cette offre cordiale. En gagnant la porte de la rue, j'avise un planisphère, accroché à la muraille et barbouillé de lignes enchevêtrées.

« Je m'étais diverti, me dit M. Jules Verne, à indiquer sur cette carte le tracé de tous les voyages effectués par mes héros. Mais j'ai été obligé d'y renoncer. Je ne m'y reconnaissais plus. »

Je remarque encore, rangées dans une bibliothèque, les traductions des œuvres de Jules Verne. Toutes les langues y sont représentées. Vile mystérieuse est en japonais, De la terre à la lune en arabe, avec les vignettes de l'édition Hetzcl! Le romancier peut cingler vers toutes les latitudes, il est sûr de trouver sa prose chez le libraire, et dans les pays même où il n'y a pas de libraires!...

Nous nous prome.'ions côte à côte, à petits pas, dans l'avenue déserte. Et je ne puis me tenir d'exprimer à M. Jules Verne l'étonnement où me jette son humeur sédentaire. Est-il vraisemblable qu'un homme qui possède si parfaitement son globe terrestre n'ait pas eu la fantaisie de lexplorer et de i)rcndre sur place ses renseignements au lieu de les cueillir dans les livres?

Il me confesse alors qu'il a eu autrefois un petit yacht, le Saint-Michel, sur lequel il a navigué dans la Manche et la Méditerranée.

« Eh! quoi, vous n'avez pas poussé plus loin?

— Mon Dieu non!

— Vous n'avez pas vu les anthropophages?

— Je ni"en serais bien gardé!

— Ni les Chinois?

— Nullement.

— Vous n'avez même pas fait le tour du monde?

— Pas même le tour du monde ! »

Si M. Jules Verne n'a pas recherché Témotion des traversées périlleuses, sans doute a-t-il pratiqué les sports des nations civilisées, a-t-il aimé la chasse, la pèche, l'équitation, le polo et le football. Il m'avoue ingénument que la pèche lui a toujours paru barbare et que la chasse lui inspire de l'horreur. Il n'a chassé qu'une seule fois, il a tiré sur le chapeau d'un gendarme, qui l'a assigné en police correctionnelle. Et il a juré de ne plus recommencer.

Longtemps nous avons erré par les rues de la ville. A trois heures précises, M. Jules Verne est entré, selon sa coutume, chez le pâtissier qui lui tient en réserve, pour cet instant de la journée, sa tasse de lait quotidienne. Il m'a accompagné à l'église, au musée où sont les maîtresses toiles de Puvis; il m'a séduit par son extrême bonté, par la solidité et la variété de ses connaissances, par la finesse de son jugement, et il n'a pas cessé un instant de me confondre. Quand je le suivais naguère dans ses vagabondages autour des soleils et des planètes, ou au centre de la terre, ou dans les champs sous-marins de l'Atlantique, parmi les algues et les poissons monstrueux, je me représentais l'auteur de ces prodiges sous les apparences d'un géant, doué d'une vigueur et

d'une agilité surhumaines... Ce conquistador est un buveur de lait, un rêveur délicat, un philosophe amène, un parfait conseiller municipal.

Et Ton prétend que les écrivains se reflètent dans leurs livres!

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