M. LÉON DIERX PRINCE DES POÈTES
Je me suis acheminé l'autre matin vers le logis de M. Léon Dierx. Je voulais le féliciter des honorables marques d'estime qu'il a reçues de ses pairs, à la suite de l'ingénieux plébiscite organisé par M. Raoul Aubry. Et puis, je n'étais pas fâché de contempler le Prince des poètes loin de sa cour, dans l'appareil de sa vie intime. N'ayant été doté jusqu'ici d'aucune liste civile, il occupe un humble appartement dans l'avenue de Clichy, quartier inélégant, populeux, abondant en cabarets et en marchands de pommes de terre frites. J'ai gravi les cinq étages qui conduisent à sa porte; mais, malgré des coups de sonnette réitérés, elle ne daigna pas s'ouvrir. Comme je redescendais, un peu penaud de l'insuccès de ma visite, je me croisai dans l'escalier avec un personnage que je reconnus, tout de suite, à son air, pour être un nourrisson des Muscs. Quoiqu'il eût le chef grisonnant, il portait de longs cheveux bouclés et un feutre à la Rembrandt qui lui communiquait un aspect faussement juvénile... Imaginez le chanteur florentin de Dubois devenu quinquagénaire. C'était à peu près cela. Je lui confiai ma déception, dont il ne put s'empêcher de rire.
« Mon ami Léon Dierx, me dit-il, a une grande ter-
reur des journalistes. Il est timide, modeste, il aime l'obscurité ou, tout au moins, la pénombre. Sa vie est un modèle de vertu, de sagesse et de régularité. 11 exerce, dans une administration publique, des fonctions qui lui rapportent un assez maigre salaire, mais qui lui laissent le loisir de rêver. Il naquit sous le ciel brûlant des Antilles, mais il ne semble pas que le soleil de ce climat ait infusé dans ses veines le goût des aventures. Il a suivi l'ornière de ses compatriotes Leconte de l'Isle et Lacaussade, et n'a pas refusé d'accepter son pain quotidien de la libéralité de l'État. II lui donné, en retour, de bons et loyaux services. Chaque matin, à dix heures précises, il se rend au ministère. A quatre heures, il a recouvré sa liberté, dont il fait un honnête usage, soit qu'il aille esthétiser à la brasserie avec quelques vieux compagnons du Parnasse, soit qu'il se promène, dans la belle saison, sous les marronniers des Tuileries ou dans ce jardin du Luxembourg qui possédera plus tard son buste. Il travaille lentement, il attend l'inspiration. En trente années, il a produit deux volumes; et l'on pense que le troisième ne sera publié qu'après sa mort.
• Je ne suppose pas (a continué mon obligeant interlocuteur) que l'indolence de Léon Dicrx et le petit nombre de ses ouvrages soient les raisons principales qui l'aient désigné aux suffrages des poètes. Pourtant, ils ont pu se dire que la fécondité n'a rien à voir avec le mérite et que les sources les plus abondantes ne sont pas toujours les plus fraîches. Celles où l'on s'abreuve, en lisant les vers de notre ami, est d'une admirable pureté. Son âme s'y reflète. Et c'est pourquoi ses jeunes confrères, de qui le désintéressement et l'esprit de justice ne sauraient être suspects, l'ont choisi comme prince. Ils l'aiment... cela nest pas croyable! Vous en jugerez en prenant part au déjeuner qu'ils organisent tout à l'heure à son intention... >
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Quand je pénétrai dans les salons du restaurant Notta, une centaine de convives y étaient assemblés. Autour du prince, se pressaient des hommes officiels. MM. Léon Bourgeois et Henri Roujon, de charmantes femmes appartenant aux arts et aux lettres et le menu fretin de ses sujets : esthètes, romanciers, chroniqueurs et dramaturges. Car, dans ce banquet des poètes, il n'y avait pas que des poètes. J'ai môme été surpris qu'ils y fussent aussi rares. Sur cinq à six mille que nous avons à Paris, c'est tout au plus si une trentaine s'y étaient rendus. Ils étaient d'âges divers et représentaient des écoles opposées. A la table où je pris place, était assis un vieillard contemporain do Casimir Delavigne; ses cheveux blancs en broussailles, ses yeux noirs où pétillait une ardeur étrange, ses gestes saccadés et le feu de sa parole montraient que le temps n'avait pas glacé, en lui, l'enthousiasme. Certainement, autrefois, il avait rimé des odes et il continuait, vraisemblablement, d'en composer. Un des fondateurs du Parnasse mangeait à sa droite, et à sa gauche le meilleur disciple de Stéphane Mallarmé. Ils représentaient trois générations que le hasard avait spirituellement réunies en groupe symbolique. Ils ne tardèrent pas à lier conversation et je prêtai une oreille attentive à leur discours. Dès l'abord, le Romantique montra une véhémence qui ne laissa pas d'inquiéter ses voisins. Après quelques mots échangés, le Décadent s'enferma dans un silence dédaigneux. Le Parnassien, plus bavard, commença à nous conter les débuts de Léon Dierx et la formation de cette école, ou.dc ce cénacle, d'où tant de nobles talents sont issus. Je vais fixer quelques-uns de ses souvenirs, mais je désespère d'en rendre toute la grâce.
Vers la fin du second Empire, de jeunes hommes, pauvres d'argent et riches d'illusions, avaient fondé,
au quartier latin, une colonie d'un genre assez nouveau. Ils campaient dans une mis<5rable auberge de la rue Dauphine, qui s'intitulait l'hôtel du Dragon-Bleu et n'avait de pompeux et de reluisant que son enseigne. Les chambres y étaient noires, les meubles branlants, les draps douteux. Et cependant la gaieté y régnait, une gaieté énorme, épique, olympienne. Des bruits extraordinaires descendaient des combles où les poètes s'étaient installés : frou-frou de robes de soie, baisers sonores et, le plus souvent, tonnerre d'alexandrins déclamés avec furie. Le chef de la tribu portait un nom harmonieux, il s'appelait Catulle Mendès, il était superbe comme un dieu, les femmes aimaient sa barbe d'or et son ondoyante chevelure. Il était déjà célèbre, ayant eu des démêlés avec la justice. Il avait dirigé un organe d'avant-garde, ouvert aux tentatives les plus hardies, la Revue fantaisiste, qu'un jugement de la 9*5 chambre correctionnelle avait brutalement supprimé. Mais, si peu qu'elle eut duré, cette feuille avait marqué dans le monde. Les plus beaux génies de l'époque y avaient collaboré, et, quand elle eut succombé, ils demeurèrent fidèles à son rédacteur en chef. Théodore de Banville, Sully Prudhomme, Paul Verlaine, Villiers de l'Isle-Adam, Léon Cladel, François Coppée, enfin, le plus craintif, le plus discret de tous, Léon Dierx fréquentaient assidûment dans les mansardes du Drngon-Bleu. Ils n'avaient pas tout à fait l'allure des combattants d'Hernani, de cet âge héroïque où les noms les plus vulgaires se paraient d'une défroque moyenâgeuse, où Louis devenait Aloysius, Charles, Carolus, où Auguste Maquet se faisait appeler Augustus Mac-Keat, où Pétrus Borel, le Lycanthrope, interpellait en ces termes M. de Paris :
« Je voudrais bien, monsieur le bourreau, que vous me guillotinassiez! »
Ils paraissaient plus raisonnables que leurs aînés,
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mais ils avaient la cervelle remplie des mêmes chimères et se faisaient un mérite, bravant les représailles des pères et des oncles irrités, d'endurer allègrement la misère. Elle était parfois cruelle. Il leur arrivait, comme à Panurge, de dîner en humant l'odeur des rôtisseries.
« Peut-être, poursuit l'aimable Parnassien, n'avezvous jamais ouï certaine mésaventure qui advint à Albert Glatigny et qui vaut la peine d'être rapportée. L'estomac creux, la poche vide, battant le pavé, le col de son paletot relevé contre la bise, il s'en allait, par un soir de novembre, jetant sur les magasins d'épicerie des regards concupiscents. Il s'occupait à considérer d'énormes tas de nonnettes fraîchement débarqués de Dijon, lorsque son extase fut interrompue par un poète amateur de sa connaissance qui cherchait h se faufiler dans la troupe du Parnasse. « Eh quoi! « monsieur Glatigny, qu'a donc cet étalage qui vous « attire? — J'adore le pain d'épice! — Vous raillez, € sans doute. — Je raille si peu que je suis prêt à en « manger, sans boire, pour 40 sous. Tenez-vous le « pari? — Bien volontiers! » Ils pénétrèrent dans la boutique. Glatigny choisit des pains d'épice sans fruits confits ni amandes, afin de les avoir plus copieux pour le même prix, et il les dévora d'un si vaillant appétit que son amphitryon en demeura confondu. Car il comprit soudain la vérité et que ce qu'il prenait pour l'excentricité d'un esprit funambulesque n'était que l'expédient d'un ventre aux abois... »
... Le grêle tintement des verres frappés par les couteaux à dessert nous avertit que les toasts vont commencer. Il se fait un profond silence. Et tous les yeux se tournent vers Celui à qui ils sont destinés. Le Prince est grave, un peu triste, il se tient droit sur sa chaise, sans excès de familiarité ni de raideur. Il a
conscience du rôle périlleux qui lui est dévolu et il s'en acquitte à la satisfaction générale. Nul mieux que lui n'était apte h le remplir. 11 semble, à voir M. Léon Dierx, qu'il ait toujours été roi de quelque chose. La douceur, la bienveillance sont peintes sur son visage; il s'y ajoute une expression de dignité qui commande le respect. Marc-Aurèle, saint Louis, les monarques débonnaires, dont la mémoire est restée chère au cœur des peuples, devaient être doués d'une semblable physionomie. Évidemment, le Prince sera sensible aux compliments qui vont lui être adressés. Mais, pour l'instant, une vague appréhension gAte sa joie. Il est gêné — lui qui a fui les vanités de la représentation — d'être mué en héros et de s'olïrir en spectacle. Peutêtre aussi redoute-t-il la perfidie des confrères qui s'apprêtent à le couvrir de lleurs. Il arrive que l'ironie des louanges distille un poison mortel.
Mais, Dieu merci, cette crainte est vaine! Les harangues qui se succèdent sont empreintes d'une franche sympathie. M. Léon Bourgeois, qui excelle en ce genre d'exercices, improvise quelques phrases où l'enjouement se mêle, dans une mesure exquise, à la sensibilité. MM. Gustave Kahn, Pierre Quillard, Saint- Georges de Bouhélier sortent des papiers savants qu'ils débitent d'un ton solennel, approprié à la circonstance. Puis M. Jean Carrère, fils du Périgord, prend la parole et ses premières phrases nous font frémir. Ne s'avise-t-il pas, l'impertinent, d'exalter la gloire de Frédéric Mistral! Déjà les fronts s'assombrissent, mais ils se rassérènent quand le félibre, par un subtil détour, joint à l'apothéose de l'aède provençal celle du poète solitaire qui a si profondément exprimé les mélancolies de l'Ame et de la nature. Mistral s'est répandu dans la foule, Dierx n'est pas descendu de la montagne, où luit sa pure et calme lumière. Tous deux sont grands, et nous leur devons une égale reconnais-