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LE PEINTRE DE LÉON XIII

J'ai rencontré hier le brillant portraitiste Théobald Chartran à qui j'ai demandé des nouvelles de ses voyages. Pour ce qui est de sa santé, un coup d'œil m'a suffi; j'ai jugé tout de suite qu'elle n'avait pas cessé d'être florissante. M. Théobald Chartran est un des plus beaux cavaliers de la peinture contemporaine; sa barbe et sa moustache sont d'une extrême distinction; son regard, d'où la jovialité n'est pas absente, est à la fois énergique et caressant. Une grande élégance flotte autour de sa personne. Le temps n'est plus où les artistes affectaient une physionomie débraillée, culottant des pipes, comme le père Corot, le béret sur l'oreille en buvant des chopes, comme Courbet, dans des estaminets de second ordre. Et puis, telle allure qui convient à un paysagiste ne cadre pas avec la situation d'un gentleman dont le devoir est de fixer sur la toile les traits des plus jolies femmes de Paris, de Londres et de New-York. En vérité, M. Théobald Chartran possède tous les mérites extérieurs de la spécialité qu'il s'est choisie. S'il avait vécu au XVI® siècle, il eût été, par la grâce conquérante, l'émule de Rubens. Il a dû, à son vif regret, remplacer

le pourpoint par la redingote, le feutre par le chapeau haut de forme. Du moins s'est-il arrangé pour que son tube eût constamment huit reflets, — et il y laisse tout de même flotter un bout de panache!

« J'arrive de Rome, m'a-t-il dit. Le saint-père a bien voulu m'accorder quelques séances. Je vais peindre à nouveau son image en me servant des études que j'ai rapportées. Il y a des portraits qu'on ne saurait trop souvent recommencer! »

La conversation d'un homme qui a frayé avec les grands de la terre ne saurait manquer d'être attachante. Je fus heureux d'accepter la place que M. Chartran m'offrait dans sa Victoria et je m'efforçai de lui tirer quelques confidences. Mais je me- heurtai à des scrupules de pudeur dont j'approuvai la délicatesse.

€ Je ne vous demande pas, repris-je, de me révéler les secrets d'État que la paternelle bienveillance de votre auguste modèle a pu vous laisser découvrir. Donnez-moi seulement des détails sur sa santé. Estelle, comme on l'a prétendu, chancelante? Les bulletins pessimistes que l'on a publiés, en ces dernières semaines, ont-ils quelque fondement? En un mot, vous a-t-il paru que la vigueur de Léon XIII se soit affaiblie? »

Sur ce terrain plus intime, M. Théobald Chartran s'est volontiers répandu. Il m'a parlé du pape avec une vénération filiale et une éloquence qui prenait sa source dans une ardente sincérité. Tandis que le trot de son cheval noir nous entraînait vers le Bois, il m'a fait part des impressions qu'il avait retirées de sa visite. Je vais tûcher de les résumer ici, car il m'a semblé qu'elles éclairaient d'une assez vive lumière la figure du pontife.

Et d'abord, M. Th. Chartran s'est élevé contre les mille légendes que la badauderie ou la malveillance

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ont déchaînées contre Léon XIII. Que n'a-t-on pas inventé? On a dit qu'il n'accordait d'attention qu'à la vie spirituelle et se désintéressait des menus soucis de la vie matérielle et que, particulièrement en ce qui concernait le soin de son corps et de ses ajustements, il montrait une indifférence presque absolue. Et, certes, il a l'âme trop élevée et absorbée dans de trop hautes spéculations pour s'inquiéter outre mesure de ces misères qui n'ont d'importance que pour les esprits frivoles. Mais l'éducation qu'il a reçue et un certain instinct qu'il tient de sa race, empêchent qu'il ne les néglige entièrement. Il aime ce qui est propre et ordonné. Il tient dans ses mains, admirablement soignées, un mouchoir imbibé d'eau de Cologne, il en respire le parfum, qui le fortifie contrôles défaillances passagères. Ses cheveux de neige sont accommodés chaque matin ; et, n'étaient les grains de tabac qui tombent sur sa robe liliale, aucune tache n'en souillerait la blancheur. D'ailleurs, à le voir, sous ces longs plis, on doute qu'il appartienne à ce monde; sa maigreur diaphane est extra-humaine ; elle le soustrait aux nécessités qui asservissent les créatures. Il ne mange pas; il est plus sobre qu'un anachorète; trois heures de sommeil lui suffisent. Sa pensée est d'autant plus vigoureuse qu'elle est dégagée de la matière; elle commande à ces muscles que l'âge a épuisés et obtient d'eux des miracles d'énergie. Quand Léon XIII préside aux cérémonies du culte et que l'instant est venu de bénir les fidèles prosternés, sa taille, ordinairement penchée, se redresse et revêt une majesté redoutable. C'est en cette attitude que M. Chartran le contempla pour la première fois, en 1878, dans la basilique romaine. Il en fut si ému qu'il ne put refouler ses larmes. Il essaya de pénétrer avec ses pinceaux dans l'enceinte jalousement défendue du Vatican. Mais il n'était alors qu'un jeune pensionnaire de l'Académie

de France, il n'avait pas de réputation. Il échoua dans sa tentative. Il la renouvela douze ans plus tard et réalisa son plus cher désir, qui était d'exécuter d'après nature le portrait du pape. On a souvent narré cette histoire. Léon XIII répugnait à contenter son désir; il refusait de poser. La gentillesse du peintre, son air de franchise, sa belle humeur le fléchirent. Et Chartran exposa à Paris cette toile que l'on n'a pas oubliée et qui fut accueillie avec tant de curiosité et de faveur.

« Vous me croirez... Depuis sept ans, il n'a pas changé. Il n'a pas plus de rides qu'il n'en avait. Il a le môme sourire, la même voix, une voix étrangement sonore et musicale et dont le timbre grave a des vibrations de cloche. Le temps est impuissant à atteindre ce vieillard que soutient une influence surnaturelle. Un accident peut, brusquement, causer sa lin. Mais il peut aussi bien devenir centenaire, aucun mal organique ne le menaçant d'une prompte destruction. Souvent il m'a répété, en souriant : « Si Dieu ne m'appelle point à lui, c'est qu'il estime que ma présence ici-bas est nécessaire pour accomplir ses desseins. Il faut que j'y demeure encore dix années pour les mener à bon terme. J'ai idée que ce délai ne me sera pas refusé. »

Ainsi, Sa Sainteté se résigne à réaliser la plus longue existence dont aura pu s'enorgueillir le pontificat. Je sais gré à M. Théobald Chartran de m'avoir rapporté cette prophétie. Elle réjouira tous ceux qui se félicitent de voir un si sage pasteur sur le trône de Saint Pierre. Je voudrais que l'artiste complétât ses renseignements par d'autres plus particuliers et que, m'ayant excellemment décrit l'aspect physique du pape, il y joignît des indications sur son caractère. Est-il enjoué, sévère, autoritaire, indulgent? Mais je me suis heurté, sur ce point, à un mutisme invincible. C'est à grand'peine que j'ai obtenu ces aveux peu compromettants :

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« Léon XIII est, tout ensemble, ferme et affable : sa bonhomie, qui naît de la bonté de son cœur, s'unit à la dignité qui vient de l'éminence de son esprit, devant laquelle tout le monde s'incline avec respect. Il courbe sans effort les fronts et les résistances. Et cette obéissance lui plaît, car il est né pour être le maître. Il a un tempérament de conducteur d'hommes. »

Poussé par une insatiable curiosité , j'ai voulu savoir ce que le saint-père augurait de l'initiative du tsar au sujet du désarmement universel. Et, à travers les réticences de M. Chartran, j'ai cru saisir qu'il en attendait d'heureux effets pour la France, une ère de paix durable et de satisfactions patriotiques...

Tout en parcourant les allées du Bois, je n'ai pu m'empècher de féliciter M. Théobald Chartran sur sa destinée. Elle est aussi séduisante qu'avantageuse. Pareil aux grands artistes de la Renaissance, il s'en va dans les pays lointains, appelé par de fastueux personnages. Van Dyck se rendait à la cour d'Angleterre» Chartran peint aussi des rois, mais des rois plébéiens qui sont les milliardaires d'Amérique. Au mois d'octobre il s'embarque pour New-York; il y réside jusqu'en avril. Et, comme la Providence l'a doué d'un facile génie et qu'il travaille avec une incomparable virtuosité, il trouve le moyen, durant ce semestre, d'achever vingt-cinq tableaux. Tout ce qu'il y a de considérable aux États-Unis a défilé devant son chevalet : larchevèque Corrigan, le banquier Ferry Belmont; il est allé prendre Mac Kinley dans ses montagnes, quelques heures avant sa prestation de serment; et le président a posé, sans le savoir, au milieu de cent délégués qui s'empressaient à lui présenter leurs hommages. M. Karnegie, l'aciériste, M. Pick, le constructeur, l'ont convié à venir à Pittsburg, cité infernale où l'on respire du feu et de la poussière de charbon;

il a vu ces deux patrons se mesurer, le revolver en main, avec leurs ouvriers mutinés, et les réduire, sans le secours de la police, par l'ascendant du courage personnel. Le lendemain de celte alerte, M. Frick achetait les Pèlerins d'Emmaus ! Les spectacles les plus extraordinaires sont offerts de la sorte aux réflexions de M. Chartran. Lorsqu'il est las d'errer à travers les provinces, il se fixe à New-York et se tient à la disposition des dames delà société qui veulent lui demander leur image. Elles la payent cinq mille dollars, mais ne se croient pas quittes envers le peintre qu'elles accablent de politesses, de prévenances, qu'elles invitent à luncher, à souper, et dont elles font les honneurs à leur entourage. Elles organisent ces fêtes et impriment au bas de leurs carions : Pour se rencontrer avec M. Théohald Chartran. C'est le comble de la gloire ! Il n'est point avec elles en reste de courtoisie, et leur rend five o'clock pourfive o'clock, dîner pour dîner. Etquand, ayant quitté le bal au milieu de la nuit, il se prépare à se reposer, à cinq heures du matin, un violent coup de sonnette le réveille en sursaut. C'est miss William Sloane, la plus raffinée des New-Yorkaises, accompagnée de quelques danseurs, qui vient réclamer son heure de « pose ». Vous pensez si Chartran est sensible à cette exquise attention ! Et malgré ce surmenage, il travaille; les toiles naissent comme par enchantement sous ses doigts agiles. Je m'étonne qu'il résiste à tant de fatigues accumulées.

€ L'atmosphère de ce pays, m'explique-t-il, est surchargée d'énergie. Elle communique aux nerfs une tension inaccoutumée, et à tout l'organisme une sorte de fièvre qui en décuple la vitalité. Interrogez Carolus Duran, Benjamin Constant, Raffaelli. Ils ont certainement éprouvé, comme moi, celte secousse. Madrasso, qui est l'indolence même, devient presque laborieux, dès qu'il a foulé le sol de Brooklyn. Est-ce l'activité

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