LE PEINTRE DE LEON XIII
ambiante qui grise les nouveaux venus, en excitant leur émulation? Ils sont pris d'une rage de produire; ils frémissent comme un cheval de sang sous un coup de fouet. L'oisiveté leur paraît être non pas seulement « la mère de tous les vices », mais une chose simplement inconcevable...
• Et, d'ailleurs, comment n'auraient-ils pas cette sensation? L'Amérique est une ruche, où bourdonnent des millions d'abeilles, dont pas une n'est inoccupée. Les plus opulents citoyens continuent, jusqu'à leur dernier souffle, de besoigner, par tradition, par coquetterie, par plaisir. L'habitude de l'action leur est si nécessaire qu'elle les pétrit en quelque sorte et se reflète sur leurs visages. Ils sont très différents les uns des autres. Et pourtant ils se ressemblent. Petits ou grands, gras ou maigres, ils ont un trait commun qui est spécial au type yankee, c'est un certain plissement du front et une certaine expression des yeux par où éclate, avec une force incroyable, leur volonté. Ce mot résume les vertus de ce peuple et son histoire. La ténacité qu'il apporte à défendre ses intérêts, il l'applique à tout ce qu'il entreprend, aux arts, aux lettres, comme à l'industrie. L'Américain se donne autant de mal pour orner sa demeure et se constituer une galerie que pour combiner une opération de bourse. Sous ce rapport, il a fait d'étonnants progrès. 11 ne veut plus se « laisser mettre dedans » ; et en même temps que sa méfiance, son sens critique s'est aiguisé. Il est capable aujourd'hui de lutter avec les marchands de la rue Laffitte.
— Voilà pour vos clients, ai-je dit à Chartran. Et vos clientes? On est loin d'être d'accord sur la psychologie de la femme américaine. Vous l'avez sans doute étudiée. Le peintre a des immunités semblables à celles du confesseur. On ne lui cache pas ses défauts. »
M. Théobald Chartran m'a considéré d'un air soupçonneux :
« Vous voulez me brouiller avec mes jolies « poseuses » ; vous n'y réussirez pas. Je ne pense d'elles que du bien; qu'elles sont instruites, piquantes, qu'elles aiment le luxe et s'acquittent adorablement de leur mission, qui consiste à dépenser le plus largement et le plus gaiement possible l'or qu'amassent leurs époux....
En somme, le sort des artistes français aux Etats- Unis est très enviable et je m'étonne que nos jeunes peintres n'émigrent pas tous vers cet Eldorado. Passer de la misère à l'opulence, quitter la rue Breda pour la Trentième avenue, planter sa tente sur un continent où les « tètes à huile » s'achètent cinq mille dollars... Quel rêve!...
« Attendez (a repris M. Chartran, corrigeant par ces judicieux propos ce que mon enthousiasme avait de trop ingénu). Pour réussir en Amérique, pour s'y imposer, pour y durer, le talent ne suffit pas. Il faut un ensemble de qualités qui sont rarement groupées dans un même individu : la bonne tenue, le tact, l'esprit de mesure, grâce auquel l'artiste se tient à son rang, à égale distance de la sécheresse et de la familiarité; une confiance en soi qui ne dégénère pas en présomption, mais qui, pourtant, en impose; un enjouement aimable, une galanterie tempérée par le sentiment des mœurs, et qui, pour affirmer son audace, attende au moins d'être encouragée... Enfin, dans toutes les circonstances, mondaines ou professionnelles, une imperturbable correction. Telles sont les conditions que le peintre étranger, débarqué à New- York, doit réunir, s'il veut y remporter des succès. >
Ne supposez pas, je vous prie, que M. Chartran, en m'exposant ce programme, ait songé à exalter son propre mérite. Il est trop spirituel pour recourir à ces expédients. Et puis, sa renommée légitimement
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conquise lui permet d'être modeste... Non, c'est sans arrière-pensée qu'il m'a tracé son portrait. Je l'offre, comme enseignement aux débutants qui méditent de conquérir la toison d'or : quils sinspirent de l'exemple de M. Théobald Chartran... et de van Dyck.
« Quand , à la suite des cadets de Gascogne (m'avait-on dit), vous traverserez nos provinces méridionales, arrêtez-vous à Gavernac. Ce petit village, situé à quelques lieues de Rodez, a eu l'honneur de donner le jour au sculpteur Denys Puech. Faites-vous indiquer la demeure de cet éminent artiste. Il vous contera les particularités de sa vie et vous croirez ouïr une histoire merveilleuse, plus étonnante que celles du bon Perrault... »
J'eusse souhaité mettre à profit ce conseil; mais j'appris que M. Denys Puech venait de perdre sa mère et je ne voulus point, dans cette douloureuse occurrence , troubler son recueillement . Je ne vis pas Gavernac. Et cependant il m'en coûtait de renoncer à l'aubaine de ce récit, qui m'avait été annoncé en des termes si alléchants. Le temps des vacances était passé; M. Denys Puech avait dû réintégrer son domicile parisien. Je résolus d'aller l'y surprendre et de lui arracher une confession plénière. Je le trouvai dans son vaste atelier du foubourg Saint-Honoré; il s'occupait à modeler la figure d'une Source dont j'admirai tout de suite, la chevelure éployée et les yeux ingénus.
Je me tins immobile, près du seuil, et le regardai travailler pendant quelques minutes. Il était absorbé dans sa besogne, et je fus frappé de la virtuosité qu'il y apportait. Ses doigts effleuraient la glaise et, sous leurs caresses, les détails de la statue sortaient du néant et apparaissaient sous leur beauté triomphante. Cette agilité du praticien contrastait curieusement avec sa carrure solide et un peu massive. M. Denys Puech n'a rien d'un damoiseau ; il ne possède pas les grâces extérieures de M. Carolus Duran, ni la légèreté piquante de M. Gérôme; son corps respire la force, il ressemble aux châtaigniers du Rouergue; il est, comme eux, vigoureux, trapu, plein d'énergie et de sève. Il y a dans son front bombé, dans la saillie de son menton, dans le feu de ses yeux noirs, une ténacité invincible. C'est le trait saillant de sa physionomie, auquel s'ajoute une sorte de défiance ou de finauderie paysanne.
Il m'aperçut tout à coup, s'avança la main tendue. Je le priai d'excuser mon arrivée inopportune.
« Justement, dit-il, ma Source commençait à se fatiguer... Entends-tu, la Source, repose-toi pendant que je cause avec monsieur. Nous reprendrons tout à l'heure. »
La jeune personne, ainsi interpellée, se redressa, enveloppée dans les longs cheveux roux qui constituaient son seul vêtement, et, nous ayant souri, elle alla réchauffer ses pieds nus devant le poêle.
« Oui , j'aurais voulu vous montrer mon cher Gavernac. J'y retourne chaque année, et le cœur me bat quand son clocher m'apparaît au loin, parmi les arbres . C'est un peu puéril , mais on ne peut se défendre contre les émotions du souvenir. Songez qu'il n'est pas, dans ce lieu, un sentier, un ruisseau, un brin d'herbe qui ne me rappelle mon enfance... »
Son père peinait aux champs. Ancien valet de ferme, il avait épousé la fille d'un cultivateur très pauvre,
qui lui avait donné quatre fils. Ils habitaient une chaumière et n'avaient pour tout bien qu'un bout de pré, un cochon, une vache, une douzaine de brebis. La mère rêvait de faire de son aîné un curé, mais, pour les autres, elle était sans ambition : le premier soignait le cochon, le second la vache et le troisième (c'était Denys) accompagnait les brebis au pâturage. Tous les matins donc, à l'aube, son bissac garni d'un morceau de pain, le jeune pastour grimpait au sommet du Causse, d'où il redescendait à la nuit tombante. Denys ne s'amusait pas, comme les autres gamins du bourg, à des jeux bruyants; il se montrait doux et industrieux; tandis que ses ouailles paissaient, il s'asseyait au bord des mares et, pétrissant la boue dans ses mains, il en formait des animaux grossiers, à l'imitation de la nature, ou bien il façonnait avec son couteau des branches de bois mort et en faisait saillir des têtes, des profils, qui se rapprochaient des monstrueuses sculptures des Indiens. Les voisins considéraient avec surprise ces essais et croyaient que leur auteur était un innocent, c'est-à-dire qu'il avait perdu l'esprit. Il ne se lassait pas, cependant, de les étonner, et, malgré que les taloches paternelles s'évertuassent à contrarier sa vocation, il y persévérait avec une indomptable fermeté...
Un jour, comme il déjeunait frugalement sur le talus d'un fossé, il voit venir une noce, que précédait le ménétrier et qui se dirigeait vers l'église. Tandis qu'elle écoute la messe, notre berger ne perd pas de temps. Il transporte au milieu du chemin un énorme tas de glaise, l'arrange adroitement, le coiffe d'un vieux chapeau et lui communique laspect gauche et emprunté d'un marié de village. Le véritable épouseux reparaît après la cérémonie et se trouve nez à nez avec cette image impertinente; saisi de colère, il la démolit d'un coup de pied. Mais le prêtre s'est approché, il
interroge Tenfant, dont la gentillesse et lair d'intelligence le séduisent :
« Bou foutes pas (Vocquel pitchou. Aoiiro hclcou unt jour iino bouclo d'ortgent oi souliès. (Ne vous moquez pas de ce petit. Il aura peut-être un jour une boucle d'argent à ses souliers.) »
Le brave abbc estimait que cet ornement sacerdotal était la suprême récompense du génie et pensait que ce jeune pâtre, s'il recevait de l'éducation, pourrait bien devenir chanoine de la cathédrale de Rodez, Il tira de sa poche un almanach cl, lui désignant une gravure où Napoléon était figuré en sa légendaire redingote grise, il ajouta :
« Si tu réussis à me découper dans un morceau de bois la copie de ce portrait, je te donnerai un bel écu de deux francs. »
Le lendemain, Denys Puech lui présentait un magnifique empereur taillé dans une bille d'érable. Mis en goût par ce succès, il exécuta une Jeanne d'Arc, un saint Georges, un Sire de Marlborough, un Chat botté.
Ici, j'interromps le sculpteur :
« N'avez-vous pas conservé quelques-uns de ces ouvrages? »
Il est allé quérir sur une étagère un objet singulier qu'il me remet. C'est une boule de buis de la grosseur d'une orange; elle est creuse et renferme une autre boule qui y est captive et ne peut s'échapper par aucune issue. Les flancs de ce grelot sont ornés d'attributs en relief; d'un côté. Napoléon, les bras croisés, dans une attitude de défi; de l'autre, un berger pressant entre ses bras un agneau qui bêle ; et, tout autour, la signature gravée : Puech {Denys) de Gavcrnac. J'examine ce chef-d'œuvre de patience et je songe aux vases rustiques que décrit Théocrite en ses idylles. Les pâtres se rejoignent à travers les siècles et obéis-
sent aux mêmes inspirations. Daphnis devait offrir à Chloé de ces présents naïfs où se peignait son amour.
« Ce bibelot est tout ce qui reste de ma vie champêtre. Il me coûta une année d'application et j'en fus aussi glorieux, quand je l'eus achevé, que Michel-Ange put l'être de son Moïse \ »
Cependant Louis Puech, le frère aîné de Denys, celui que l'on destinait aux ordres et qui s'y préparait sans enthousiasme, s'en alla visiter à Rodez un excellent homme nommé Mahoux, qui y exerçait la profession de statuaire et construisait des tombeaux pour le cimetière de la ville.
« J'ai laissé chez nous, lui dit-il, un mien cadet qui garde les troupeaux et me paraît très bien doué dans votre partie. Permettez-vous que je vous l'amène?.., »
Denys se plaça en apprentissage chez Mahoux, le statuaire. Au bout de six mois, son patron lui versait un salaire de cinquante sous par jour. Alors il prit à part son aîné et lui dit :
« Tu n'as pas envie, à ce qu'il me semble, d'être curé. Je suis riche, puisque je gagne cinquante sous par jour. Je te les donne. Va-t'en à Paris, pour terminer tes études. Lorsque tu auras de l'argent, à ton tour, fais-moi signe et j'accourrai te rejoindre. »
Louis Puech partit, passa son baccalauréat, prit ses licences, s'inscrivit à la Faculté de droit, s'engagea comme pion dans un pensionnat de Belleville et n'eut garde d'oublier sa promesse. Il se hâta d'écrire : « Arrive, frérot! le nid est prêt! » Le nid n'était guère confortable; il se composait d'une mansarde sise au faîte d'une maison mal famée. Mais Denys n'était pas difficile. En débarquant sur le quai de la gare d'Orléans, la musette en bandoulière (sa musette de pastour), il chercha d'abord des yeux le grand frère qui l'attendait; il se jeta dans ses bras et leurs larmes se mêlèrent. Louis regarda Denys, bien en face, dans les
yeux. Il y vit luire, à travers les pleurs dont ils étaient gonflés, une telle ardeur, un si beau courage, qu'un mouvement de joie lui souleva la poitrine. Avec ce soupçon de galéjade qui colore, dans les moments les plus graves, le verbe des gens du Midi, il ajouta : € Té! petit! Paris ne nous fait pas peur! » Une vigoureuse étreinte lui montra qu'on approuvait ses paroles. Et nos compagnons, se relayant pour porter la valise qu'alourdissaient des provisions du pays, escaladèrent d'un pas allègre les hauteurs bellevilloises. Ce même soir, après avoir soupe à la crémerie d'un bouilli coriace et d'un cornet de « frites », arrosés de mauvais vin , ils arrêtèrent leur plan d'avenir. Louis serait avocat. Denys serait sculpteur. Ils s'appliquèrent chacun à la besogne avec un égal entrain. Louis pâlissait sur les Pandectes. Denys s'était mis au service d'un ornemaniste; il prenait sur ses nuits pour apprendre le dessin. Trois ans s'écoulèrent dans ce labeur forcené. Puis les deux frères en recueillirent le fruit. Louis décrocha son parchemin. Denys , admis à l'École des beaux-arts , obtint le grand-prix de Rome. Ils ne se sont pas arrêtés à cette première étape. Louis est aujourd'hui député, élu par la capitale. Denys, officier de la Légion d'honneur, aura demain son fauteuil à l'Institut. Et ils continuent, côte à côte, leur vie fraternelle, ne se quittant pas et confondant leurs pensées. La vieille mère, en son logis de Gavernac, remis à neuf par leurs soins, les a vus grandir l'un et l'autre, elle a suivi avec orgueil leur ascension parallèle... Une fois encore, leurs larmes se sont unies devant le lit où la pauvre femme venait de s'éteindre. Et une douceur s'est ajoutée à leur tristesse : l'intime fierté du but atteint et de la tâche achevée...
M. Denys Puech a fini sa narration. Il l'a débitée
M. DENYS PCECH PASTEUR DE BREBIS Uo
d'une voix tranquille, sans aucune affectation de sensiblerie, avec une simplicité mâle dont je suis touché. Vainement ai-je essayé de démêler en son discours les traces d'une vanité étroite ou de ces mouvements d'amour-propre, comme en ont quelquefois les artistes parvenus. Je n'ai pas découvert en lui cette petitesse. Il sait ce qu'il vaut et ne dissimule point son mérite sous les protestations d'une feinte modestie. En toutes choses, il est intrépide et soutient crânement son opinion. A vingt ans, dans une lettre que M. Boyer d'Agen a publiée, il formulait sa devise : c Rien à demi. » Il y est resté fidèle. Son talent est fait non pas seulement de délicatesse, mais de probité. Il n'admet pas les tentatives faussement originales, qui ne sont qu'un prétexte à déguiser l'impuissance ou la stérilité d'imagination. Il veut que celui qui manie l'ébauchoir ou le pinceau t paye comptant », selon la locution expressive des gens du peuple. Et il prêche d'exemple. Il y a en lui comme un appétit de création et de production. Il conçoit dix sujets en même temps, il les met tous les dix sur le chantier, il attaque le marbre avec une allégresse prodigieuse, il enfante dans la joie. Son atelier est encombré de maquettes, de statues commencées. Il se repose de l'une en passant à l'autre. Et, pareil en cela à son maître Falguière, jamais il ne demeure inactif.
Je l'observe pendant qu'il m'expose ses innombrables projets, et je suis confondu de ne discerner ni sur son visage, ni dans ses paroles, aucune trace de lassitude physique ou morale. Cet homme est merveilleusement sain et valide. Et je réfléchis, en voyant cet équilibre, à l'ingénieuse théorie d'Ernest Renan. La nature prépare ses voies dans le mystère. Et de même que les métaux précieux se cristallisent dans les profondeurs du sol, sous l'action de forces inconnues, de même les générations préparent, par un lent travail,
l'avènement des types supérieurs, qui les résument. La formation de chacun de ces cerveaux suppose plusieurs siècles d'énergie accumulée. Oui, quand les bûcherons du Rouergue abattaient les chênes centenaires, quand ils dirigeaient le long du sillon l'attelage de leurs bœufs, quand l'hiver, retirés au coin de l'âtre, ils se recueillaient dans de vagues songeries, ils coopéraient, à leur insu, à l'avènement de celui qui devait un jour les illustrer. M. Denys Puech ne l'ignore point. Il tient de ses aïeux sa fermeté dans lelTort et cet esprit pratique et cette prudence qui lui furent si précieux pour le gouvernement de sa carrière. Il leur sait gré de leur appui. Et c'est pourquoi il va se retremper, tous les ans, dans l'atmosphère de Gavernac. En foulant cette terre qui l'a nourri, il lui semble qu'il y puise des forces nouvelles.
Le sculpteur m'a dit, comme je prenais congé : € Au moins, ne divulguez pas mes aventures et ne me rendez pas ridicule en me proposant comme modèle aux écoliers sages. »
Je n'ai pas hésité à lui désobéir. J'ai cru qu'il était édifiant et profitable d'offrir au public un chapitre véridique de la morale en action. On n'a pas si souvent l'occasion d'en abuser!
M"e Julia Bartet habite un logis qui lui ressemble; il est, comme elle, fin et discret. Elle l'a choisi dans une maison de belle apparence qui s'élève rue de Rivoli, contre les arbres des Tuileries. De ses fenêtres, elle embrasse l'ensemble majestueux de ce jardin, d'où montent mille souvenirs; elle y peut discerner, avec les jeux de la lumière au coin des allées, des images vagues et lointaines : la cornette de Marie de Médicis, la cape du Béarnais et les rapières de ses cadets de Gascogne. Cette évocation n'est pas pour déplaire à une artiste dont l'imagination est très vive et constamment éveillée par les devoirs de son labeur quotidien. Une comédienne qui vit en communion avec les poètes doit aimer les formes par où le passé se manifeste. M"e Bartet en est éprise. Mais elle aime surtout celles qui se rapportent au dernier siècle. Elle s'est entourée de ce qu'il a produit de plus achevé : vieilles soies, pastels aux tons pûlis, burins galants, meubles et boiseries aux moulures délicates, bibelots de Saxe, biscuits de Sèvres, faïences rares, le bleu de Delft et le rose de Strasbourg. Son portrait, en paniers et en poudre, par Gustave Courtois, semble appartenir à la
môme époque. Une grâce élégante et noble émane de ces objets et se confond avec la grâce de la femme exquise qui les a groupés; ils constituent l'atmosphère où elle respire à l'aise, le cadre qui convient le mieux à sa beauté... Tandis que je les considère attentivement une porte s'est ouverte : M"" Bartet est devant moi. Telle je l'ai vue la veille au soir dans Martyre, et telle je la retrouve. Sans doute, elle n'a pas le corps moulé dans la tunique de Flammeola ; elle porte une robe noire aux plis sévères. Mais ce sont bien ses yeux spirituels et tendres, et dont l'expression est impossible à définir, des yeux où s'amalgament la passion, le rêve, la fantaisie, avec une lueur d'ironie légère qu'on y voit passer furtivement. Et ce sont aussi ses cheveux d'or, et ses mains aux doigts fuselés, et son joli pied nerveux. Sa bouche, où ne fleurit pas, hélas ! ce matin, le brin de menthe que l'absurde Johannès n'ose y cueillir, s'épanouit en un sourire délicieux. Et de ces lèvres rouges, de ces dents éblouissantes, de ce petit nez de reine, de cette taille onduleuse et souple rayonne un air de jeunesse extraordinaire. L'été de M"e Bartet donne l'illusion du printemps. Quant à sa voix, vous la connaissez : il n'en est pas qui soit plus vibrante et plus caressante : elle est faite d'énergie et de douceur, deux qualités qui paraissent s'exclure et qui, chez elle, sont étroitement unies. En demandant à M"" Bartet la faveur de l'entretenir, je n'avais pas un autre dessein que d'ouïr, de plus près, cette harmonie. Pendant deux heures je m'en suis enivré. Et non seulement M"« Bartet m'a causé un grand ravissement, mais elle m'a instruit, en me révélant sur sa profession des particularités (jue j'ignorais ou qui se trouvaient à l'état confus dans mon esprit. Cette charmeuse est une psychologue subtile; elle raisonne comme un docteur. Mais c'est un docteur dénué de pédanterie, et dont les
yeux vous persuadent sans qu'il ait eu besoin de parler!...
« Vous désirez que je vous apprenne l'histoire de mes débuts? »
Avec beaucoup de simplicité et d'enjouement, elle me l'a contée. Son père remplissait un petit emploi dans l'administration des musées et occupait un logement au palais du Louvre. M"« Bartet, qui n'avait pas encore pris son nom de guerre et s'appelait M"c Regnault, grandit jusqu'à douze ans sous le toit des rois de France et vécut dans la familiarité des tableaux et des statues. Sa grand'mère se rendait chaque soir à la Comédie-Française, pour y exercer un ministère honorable et modeste : elle y était ouvreuse. Par aventure, Julia l'accompagnait et se faufilait au paradis ; de cette façon elle s'imprégna des sublimités du répertoire. Et comme les héros de Molière revêtaient, dans son imagination, le visage de leurs interprèles habituels, elle devint éperdument amoureuse de M. Delaunay, en qui ils s'incarnaient idéalement. Quand il entrait en scène, son cœur battait à se rompre. Un jour, elle laissa échapper ce cri naïf : « Ah, le voilà! » et sa joie eut une expansion si immodérée qu'il en résulta une manière de scandale. M. Delaunay fut instruit de la passion qu'il avait déchaînée en cette fillette; et quoique sa vanité fût blasée sur ce genre de triomphes, il s'en montra touché; il voulut qu'elle lui fût présentée; il l'interrogea avec bienveillance. Elle lui confessa qu'aucune condition ne lui semblait aussi admirable que celle d'acteur et que son rêve le plus cher était de s'y élever. Elle fit le même aveu à M. Regnault le père, et obtint à peu près son consentement; mais la grand' mère fut de moins bonne composition. Elle lutta, de toutes ses forces, contre ce projet. L'excellente dame se trouvait, par sa position, au courant des potins
et des ragots qui circulait autour des coulisses; elle savait les conflits, les déceptions, les rancunes, qui sont le lot des jeunes pensionnaires; elle surprenait leurs aigres propos et apercevait, entre deux répétitions, leurs paupières gonflées de larmes. Et puis, elle n'ignorait pas les sacrifices de toutes sortes qui leur sont imposés par l'ambition d'arriver et qui sont, trop souvent, la rançon de leurs succès. Elle s'indignait à la pensée que son enfant pût subir de telles épreuves.
e Tu ne seras jamais une cabotine, lui déclara-t-ellc.
— Je serai donc une ouvrière >, répondit Julia.
Le lendemain, elle entrait en apprentissage chez une modiste. Elle se sentait poussée, d'instinct, vers ce qui était gentil et propre. Arranger des fleurs, nouer des rubans, coudre des dentelles, c'est presque de l'art. Julia y mit toute son ardeur. Assurément il lui échappait un soupir de regret lorsqu'elle rencontrait chez sa patronne quelque comédienne illustre. Et, en maniant l'aiguille, comme la pauvre Désirée Delobelle d'Alphonse Daudet, elle songeait que ses rêves de bonheur s'envolaient bien loin, à tire-d'aile... Cependant, sa vocation finit par renverser les obstacles, j^mo Provost-Pourin l'encourageait; elle y intéressa son camarade Régnier. Julia abandonna les modes pour entrer au Conservatoire. Le jour de son concours, en juillet 1872, elle sortait d'une grosse maladie; elle avait quitté sa chambre, malgré les observations du médecin, pour comparaître devant le public. Elle était pâle et débile. Elle défila la dernière, à sept heures du soir, dans une scène de VÉcole des maris qui avait été déjà trois fois entendue. Le jury, vaincu par la fatigue et la chaleur, i'écouta d'une oreille distraite et lui décerna un second accessit. Le critique du Temps, que la canicule est impuissante à réduire, dès qu'il s'agit du théâtre, avait remarqué la
MADEMOISELLE BARTET loi
nouvelle venue. Il écrivit dans son feuilleton : « Cette jeune fille n'est pas très jolie, mais un parfum de poésie se dégage d'elle. Elle a dit, avec une chasteté fraîche et émue, la scène où Isabelle fait, en présence de son tuteur, une déclaration à Valère. J'ai été ravi de quelques-unes de ses inflexions qui étaient à la fois pudiques et pénétrantes. Ce n'est pas une beauté, c'est une âme... »
« Notre Oncle m'a souvent louée, mais jamais il ne m'a donné autant de joie. Songez que je n'existais pas et que personne n'avait fait attention au petit oiseau déplumé que j'étais alors! Il pallia mon échec et fut cause que je gardai la considération de ma famille! »
Elle demeura sept années au Vaudeville avant d'être engagée rue Richelieu. Elle reçut les leçons de Victorien Sardou et d'Alexandre Dumas; et elle conserve une profonde reconnaissance à ces deux écrivains, qui contribuèrent à former et à mûrir son tempérament. M. Sardou lui révéla le mouvement de la vie moderne. Alexandre Dumas lui apprit à creuser et à modeler les caractères. Mais leur enseignement eût été vain, si elle ne l'avait complété par un travail personnel de tous les instants, appuyé sur une intelligence et des dons supérieurs. A ce propos, je désirais exposer à M"e Bartet certaines difficultés qui ont trait à la pratique de son art et qui n'ont point encore été tout à fait élucidées. Elle a bien voulu, en s'analysant avec franchise, m'aidera les tirer au clair. Et dabord doiton considérer la comédienne (je parle ici de la vraie comédienne et non des perruches qui s'affublent de ce titre), comme un être de sensation ou de réflexion? Quand elle monte sur la scène, est-elle de sang-froid, ainsi que le prétend Diderot, durant les instants les plus pathétiques, ou bien éprouve-t-elle, dans quelque mesure, l'émotion qu'elle communique au public?...
« Je me suis souvent posé ces questions, me dit M"« Bartet, et j'ai de la peine à y répondre. Nous sommes, voyez-vous, des créatures complexes, pétries d'éléments divers qu'il est difficile de séparer nettement les uns des autres. Lorsque je joue le troisième acte de Denise, mes pleurs coulent; je suis donc réellement touchée et je vis mon personnage. Mais Je me vois pleurer, je ne suis donc pas entièrement prise, puisque j'ai le loisir de m'examiner. II y a en moi, un être qui agit, Vétre sensitif, et un être qui pense, Vêtre réfl('chx, et tous deux coexistent en un accord très étroit. Ils se complètent et se rendent des services mutuels. Le e sensitif » livré à lui-même, perdrait toute mesure, commettrait mainte sottise et serait capable do rester court, suffoqué par la vivacité de ses sensations; le « réfléchi > modère cet excès, veille aux emballements, maintient l'ordre nécessaire; c'est un excellent administrateur. Mais il a le défaut d'être par trop correct et indifl"érent. Ceux en qui domine le « sensitif » sont les acteurs incohérents qui se reposent sur l'inspiration pour trouver des élans sublimes; ceux en qui domine le « réfléchi » sont les comédiens sages et apaisés dont on dit qu'ils sont habiles. La perfection réside dans le suprême équilibre du « réfléchi » et du « sensitif », avec une légère prédominance de ce dernier. Car, nous le savons, depuis Cyrano... Il faut un peu de panache! >
Il est un point sur lequel M"« Bartet insiste. La volonté n'entre pour aucune part dans cet équilibre. Il résulte assurément d'un don de nature, mais aussi d'un tas d'influences ambiantes, dont il est impossible de s'abstraire. Il y a des soirs où l'on est soulevé au-dessus de soi-même, et des soirs où l'on retombe au-dessous... Ceci nous ramène à la théorie de M. Mounet-Sully que j'ai jadis exposée et qui est fort sensée, en dépit de sa forme paradoxale... < Il y a
des jours où l'on a du génie, me disait le célèbre tragédien, et des jours où l'on n'a que du talent. » M"e Bartet m'a exprimé, en des termes plus modérés, cette vérité incontestable. Selon qu'elle est bien ou mal disposée, qu'elle voit le public attentif ou ennuyé, elle joue avec son âme et ses nerfs, ou bien avec sa mémoire. Le spectateur inexpérimenté ne perçoit pas ces nuances; mais elles n'échappent pas à la comédienne qui est, pour elle-même, dans le secret de sa conscience, un juge clairvoyant. Un rien suffît à l'exalter, un rien suffit à l'abattre. Et c'est un des attraits de ce terrible métier de n'être jamais sûr de soi, et de livrer contre les ennemis du dehors et du dedans, contre le hasard et ses propres défaillances, une bataille perpétuelle...
Puisque nous sommes sur le terrain de la psychologie, je demande à M"® Bartet la permission de l'y retenir. Ses premières confidences m'ont mis en appétit et je ne me lasse pas d'écouter la musique de sa voix enchanteresse. Au reste, je crois m'apercevoir qu'il ne lui déplaît pas de discourir sur ces matières qu'elle possède si excellemment. Je lui rappelle la thèse imaginée par Concourt dans son roman de la Fnustine. Cette tragédienne éprouve une douleur violente qui lui arrache un cri de détresse. A peine lui est-il échappé quelle s'arrête et cherche à le ressaisir; elle voudrait rattraper l'intonation exacte de cette plainte qui a jailli de ses entrailles, afin de la reproduire dans un de ses rôles. La curiosité professionnelle l'emporte sur le chagrin; l'amante affolée s'efface devant l'artiste en quête d'un t effet » nouveau. Ce phénomène a quelque chose de monstrueux : c'est un crime contre la nature. Est-il concevable qu'il s'accomplisse? M"" Bartet reste un instant soucieuse, un pli de tristesse se dessine sur son front. Je me reproche d'avoir remué
en elle des souvenirs cruels. Mais ce nuage ne tarde pas à se dissiper.
< Je pense, dit-elle, que Goncourt s'est abusé, ou, du moins, qu'il a faussé son observation en la poussant à l'extrême. Il est des tortures qui brisent une femme, qu'elle soit ou non comédienne. Tout est aboli en elle, hormis la faculté de souffrir. Mais les impressions qu'elle a subies se gravent, à son insu, dans son cerveau; et, plus tard, quand la blessure s'est à demi cicatrisée, elle les retrouve; et, si elle a à exprimer dans un rôle des sensations analogues, elle y verse ce qu'a contenu, aux heures de deuil, son cœur meurtri. Et, de même que nos désespoirs, nous transportons au théâtre nos joies, nos ivresses, nos rêves. Le talent de l'artiste est formé de sa chair et de son sang. Sa sensibilité se développe au contact de la vie, qui est encore, voyez-vous, le meilleur maître! »
Je résume froidement ici ce discours empreint d'une chaude et tendre éloquence. Que ne puis-je vous rendre l'accent dont M"e Bartet l'a coloré et ce qu'y a ajouté sa physionomie! Si j'en ai compris le sens, il est nécessaire, pour qu'une comédienne arrive à la pleine possession de ses moyens, qu'elle se hâte de vivre et qu'elle vive le plus possible, et de toutes les façons possibles, afin d'acquérir de l'expérience. Ce système me paraît désastreux pour la vertu des ingénues du Conservatoire. J'expose ce scrupule à ma spirituelle interlocutrice. Elle ne peut s'empêcher de rire :
€ Vous allez peut-être un peu loin... Et cependant!... Je ne m'en dédis pas!... Pour traduire avec force les passions, il faut les avoir connues! »
Longtemps, nous avons ainsi devisé... M"» Bartet m'a énuméré les principales étapes de sa carrière, qui
renferme des dates inoubliables : la première de Denise, la première de Francillon ^ la reprise de Bérénice. Quelles soirées! Elles lui apparaissent dans une splendeur d'apothéose. A Denise, tout le monde s'embrassait, les femmes sanglotaient dans les loges, les hommes essuyaient les verres de leurs lorgnons; l'orchestre était inondé. A Francillon, il semblait que la salle eût été secouée par un courant électrique ; les mots faisaient balle par-dessus la rampe et soulevaient un enthousiasme prodigieux. Sur la scène, Alexandre Dumas alTectait dètre impassible, il se promenait, mordillait sa moustache, guettait de loin les applaudissements, qui roulaient comme un tonnerre, et s'écriait, en martelant les syllabes :
€ Eh bien!... ça va... il est content, ce public! »
Lorsque le rideau tomba, M"« Bartet se jeta dans les bras de son grand ami ; et ce baiser, donné et rendu, exprima ce qu'ils se devaient l'un à l'autre, d'affection paternelle et de filiale gratitude . Ces minutes parfument à jamais une existence d'artiste et effacent les misères dont elle a pu être affligée. A ce point de vue, M"« Bartet n'a pas été maltraitée par le destin; son mérite a été du premier coup exalté; elle a eu le privilège de ressusciter, en notre siècle, comme femme et comme actrice, la grâce adorable d'Adrienne Lecouvreur. Elle n'a rien à souhaiter et convient qu'elle est parmi les favorisées...
« Je n'ai jamais tenté au théâtre que ce qui était dans mes moyens. C'est sans doute ce qui m'a porté bonheur... »
Elle me dit encore :
« Lorsque je me sentirai fatiguée, je quitterai la scène; je tiens, par-dessus tout, à ne pas me survivre... »
J'accueille ces paroles par une véhémente protestation. Mais elle poursuit, souriante et gaie :
« Je serais bien étonné, cher monsieur, si l'on était obligé de me jeter à la porte, ainsi qu'il arrive à de certains comédiens vieillis. Je disparaîtrai au lendemain d'un succès. Et ce sera ma dernière coquetterie! »
Dieu merci, de nombreuses années s'écouleront avant que M"" Bartet ait h méditer sur ce dessein. Mais il prend sa source dans un sentiment de pudeur qu'il convient d'approuver; il est digne d'une âme à qui répugnent les déchéances... Pendant que M''^ Bartet prononce ces graves paroles, je la contemple; elle est debout, un rayon de soleil dore sa chevelure; et soudain j'aperçois, fondues en elle, les héroïnes qu'elle a animées : Francillon, Denise, Antoinette de Presles, Maria de Neubourg, Camille ; et la pure Antigone et la frêle Iphigénie. Et à côté de ces figures, j'en distingue une autre, que la foule ne peut connaître, car elle ne lui appartient pas, et qui s'impose au respect de tous par la réserve et la fierté de sa vie...
J'ai baisé dévotement la main qui m'était tendue et je suis parti, emportant avec moi, la voix, le regard, le geste, la poésie, le charme de celle qu'on a nommée — très justement — la « Divine » !