MADEMOISELLE SUZANNE REICHENBERG
Elle s'en va... Et tous ceux qui l'ont aimée, Éraste, Horace, Valère, les blondins de Molière et de Musset et jusqu'à ce gros réjoui de Fritz, versent des larmes. Et le public partage ces regrets, auxquels se mêle un sincère étonnement. Vous n'ignorez pas, en effet, qu'à ses yeux M"® Suzanne Reichenberg n'a jamais eu que seize ans. Elle a gardé la grâce d'Agnès, sinon sa grande simplicité. Elle sait baisser les yeux avec modestie et sourire avec malice. Enfin, sa voix est la plus douce du monde. Tout à l'heure, quand elle est arrivée dans son salon, où je l'attendais, j'ai été frappé de son extrême jeunesse. Elle n'avait pas pris la peine d'ôter sa voilette; elle revenait du théâtre, en coup de vent, s'excusant davoir été retardée; elle s'est posée gentiment au bord d'un fauteuil, et, pendant au moins une heure, elle m'a parlé d'autrefois et d'aujourd'hui, de sa carrière, de la Maison qu'elle quitte, des joies qu'elle y a goûtées, des amitiés qu'elle y laisse. Et, malgré la sincérité de ses paroles, j'ai eu l'exquisse impression d'une jolie scène de comédie, jouée pour moi seul et où je n'intervenais, comme un novice maladroit, que pour donner la réplique. Il y a tant de
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délicatesse dans la diction de M"« Suzanne Reichenberg! Elle réussit à exprimer des choses si fines, si nuancées!... C'est un ravissement de l'entendre conter une anecdote... Elle entre en matière d'un ton dégagé; riiistoriette trotte menu. Cela est drôlet, enjoué, un peu sou^nois. Et soudain une fusée de gaieté jaillit et s'égrène en perles sonores. L'ingénue a entamé le récit : la Parisienne l'achève. M"e Suzanne Reichenberg a certainement beaucoup d'esprit...
« Eh bien oui ! j'ai débuté au mois de décembre 1808... mais dites plutôt en 69 : ça me fait gagner un an ! »
Il y a de la coquetterie à avouer son Age quand on ne le paraît pas. Ajoutons que M"e Reichcnberg n'était qu'une gamine lorsqu'elle fut engagée au Théâtre- Français; elle passait justement pour un prodige. Elle avait sucé avec le lait la connaissance et l'amour du répertoire. Elle m'a entretenu, avec attendrissement, de sa chère marraine à qui elle dut le premier éveil de sa vocation. Cette marraine était Suzanne Rrohan, la mèred'Augustine et de Madeleine, une femme éminente par les qualités de l'intelligence et du cœur, qui écrivait comme M"'"' de Sévigné et qui avait eu d'éclatants succès d'actrice au Vaudeville de la rue do Chartres. Elle s'était retirée, découragée par les persécutions de M"« Mars ; elle n'avait fait que passer rue Richelieu, cédant la place à ses filles, heureuse de leurs triomphes, et n'ayant aucun dépit d'avoir déserté la scène. C'est alors que la Providence fit naître dans sa maison cette petite rose mousseuse qui devait s'appeler M"'' Reichenbcrg. Elle se mit à l'aimer passionnément et s'amusa avec elle comme avec une poupée. Elle lui apprit des fables de La Fontaine, des vers de M'"" Desbordes-Valmore. A dix ans, on commença à piocher Molière. Et Suzanne Brohan était fort embarrassée, quand elle considérait sa filleule. Ferait-on d'elle une Isabelle ou une Lisette? Vers quel emploi