‹ Portraits intimesChapitre 17 sur 38 · SUZANNE REICHENBERG · texte numérisé non relu

SUZANNE REICHENBERG

la diriger? L'enfant était mignonne et respirait l'ingénuité, mais elle avait des joues de pomme d'api et deux coquines de fossettes qui révélaient une certaine gaieté naturelle. On n'osa se prononcer et, pour parer à tout événement, on lui fourra dans la mémoire vingt à trente rôles. Elle demeurait alors, avec ses parents, rue de Rivoli, en face du palais des Tuileries. Sa marraine venait la chercher le soir :

« Allons, Suzette, nous allons nous promener et tu vas me réciter le Petit chat est mort. »

On s'en allait par la rue Saint-Honoré, vers la place Vendôme, et l'on tournait en rond autour de la colonne jusqu'à ce qu'Agnès eût dévidé son chapelet. ^Imo Brohan disait la partie d'Arnolphe, en imitant le père Provost. Et M"^ Reichenberg soupirait en contemplant Napoléon sur sa tour de bronze.

Il m'a pris... le ruban que vous m'aviez donné...

Oh ! les gentilles leçons ! si maternelles et si profitables! Et quel tableau! Suzette minaudant, Suzanne grondant, l'empereur prêtant l'oreille...

... Le petit chat est mort...

La mignonne doyenne ne peut s'empêcher d'être émue à ce souvenir. Un pleur humecte ses longs cils blonds...

« Ma chère marraine!... »

Elle entra au Conservatoire dans la classe de Régnier; elle portait encore une jupe courte et des chaussettes. Au bout de huit mois d'étude, quand arriva l'époque des examens, son maître hésitait à la faire concourir. Mais Suzanne Brohan avait son idée :

« Laissez donc! Cela l'amusera d'avoir une robe blanche et une ceinture bleue!... »

En 1867, on ne se ruait pas, comme aujourd'hui, à ces sortes de solennités. Et sauf deux ou trois chroniqueurs intrépides, les princes du feuilleton négligeaient d'encourager par leur présence ces exercices scolaires. M. Francisque Sarcey se trouvait au balcon, à sa place accoutumée, quand Suzette Reichenberg se présenta en scène. Il fut séduit par le charme de la fillette et par l'extraordinaire abondance des cheveux luxuriants et dorés qui s'arrondissaient en auréole autour de sa tète. Il se pencha vers sa voisine :

€ Est-ce que tout cela est à elle? demanda-t-il.

— Ah! monsieur, lui fut-il répliqué, elle n'a pas quatorze ans ! »

M. Francisque Sarcey médita sur le sens de cette réponse. Elle pouvait signifier : « Comment voulezvous qu'à treize ans on ait une telle chevelure"? Vous êtes bête comme un journaliste! » Ou bien encore : € Vous voulez qu'à treize ans et demi, avec cet air de candeur, cette aimable enfant use des artifices d'une vieille coquette? Vous êtes corrompu comme un journaliste! » Elle obtint un accueil enthousiaste; le jury, n'osant lui décerner un premier prix à cause de son âge, lui accorda à l'unanimité le second. Suzette, bien différente de nos modernes écolières, se déclara enchantée et même étonnée de cette récompense ; elle n'était pas infatuée de son génie. Goquclin la couvrit de caresses, Camille Doucet daigna lui prendre le menton avec bienveillance, Edouard Thierry signa son engagement et Sarcey lui annonça les plus hautes destinées. Quelques jours plus tard, Suzette se rendait à la Comédie; sa marraine lui désigna un personnage do forte encolure qui marchait devant elles allègrement :

« Tu vois ce monsieur, dit-elle. C'est lui qui t'a fait le bel article du Temps. »

Suzette courut vers notre Oncle (il était déjà notre Oncle !) et se jeta dans ses bras.

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c Voilà l'histoire de mon premier baiser à Sarcey. Il Ta peut-être oublié — mais non pas moi!... Diteslui, je vous prie, qu'il n'a jamais été embrassé d'aussi bon cœur! »

Il s'agissait d'affronter l'épreuve définitive et de se montrer au public du Théâtre -Français. Le rôle d'Agnès fut naturellement choisi. Suzanne Brohan saisit sa bonne plume dont elle se servait si bien, et envoya un billet au chroniqueur Auguste Villemot pour lui recommander la débutante. M"« Reichenberg a conservé un assez grand nombre de lettres de sa marraine qui sont d'un tour piquant et aimable :

« La pauvre fillette, écrivait-elle, gentille, honnête, et voulant toujours l'être, n'a d'autre appui, en ce terrible monde dramatique, que sa vieille marraine, une femme finie, une flamme éteinte qui ne peut rien pour personne ni pour elle-même. Ma Suzette entre tout à lait désarmée dans la lice. Elle se présente lundi devant le public dans VÉcoledes femmes. Excepté quatre ou cinq braves Alsaciens, amis de son père, elle n'aura personne pour elle, pas même les claqueurs qu'elle ne peut payer; et, en revanche, il se trouvera dans la salle bien des gens que ses petits succès inquiètent. Alors j'ai pensé avons intéressera son sort... »

Tout se passa au mieux... La nouvelle venue avait à redouter la haine de M"f Emilie Dubois pour qui elle pouvait être une rivale. M"e Emilie Dubois se montra clémente. Non seulement elle lui laissa jouer les pièces classiques, mais elle se déposséda à son profit d'une saynète de Laluyé, intitulée Au printemps.

t J'ai franchi la trentaine, lui dit elle; je suis l'Été; le Printemps c'est vous; je vous cède mon rôle, mademoiselle Printemps... »

Après un quart de siècle écoulé, M"e Suzanne Reichenberg se rappelle, avec reconnaissance, la courtoisie de ce procédé. Et elle s'est efforcée, au cours

de sa vie, de conformer sa conduite à cet exemple. De méchantes langues répéteront que M"" Reichenberg a quelquefois taquiné ses jeunes camarades. N'ajoutez pas loi à ces calomnies. Elle me l'a déclaré très sérieusement.

« Je n'ai jamais fait d'obstruction. Jai tâché de rendre aux autres les égards dont j'avais moi-même été comblée. »

Cela, c'est de la justice, et c'est de la bonté!... Non!... mais croyez-vous qu'elle est assez bonne, notre petite doyenne!

Au reste, elle mérita la sympathie générale par le nombre et la ponctualité de ses services. Elle fut la sociétaire modèle, exacte en toutes choses, ne se laissant pas détourner de son devoir parla folle du logis; elle eut beaucoup dordre, de méthode et de régularité. Elle joua cinq cents fois, sans une défaillance, l'Ami Fritz et cinq cents fois, la sous-préfète du Monde où Von s'ennuie. Ce qui ne l'empêchait pas de reprendre, les soirs d'anniversaires, ou même en matinées (les matinées ne lui font pas peur!) Marianc de V Avare qui n'a que cent lignes et Lucinde du Médecin maigre lui. Et elle donnait, d'ailleurs, à ces silhouettes une pureté de lignes, une largeur de style merveilleuses. Il lui arrivait d'attendre une heure, dans le guignol, la fin des Plaiieurs, et, s'étant endormie, de répondre un peu de travers à l'interrogatoire de Léandre :

Votre nom?

Dix-huit ans.

Et votre âge?

Isabelle.

Mais la voix était si pure, la démarche si décente, que les spectateurs ne s'apercevaient pas de ce lapsus : Suzanne Reichenberg incarnait, dans leur esprit, l'idéal de la perfection classique.

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