SUZANNE REICHENBERG
« Ainsi, vous êtes résolue à partir? Vous iiaurez pas plutôt abandonné la Comédie que vous la regretterez. »
Elle secoue la tète... Elle n'a pas d'inquiétudes. Des bonheurs intimes la dédommageront de ceux dont elle sera sevrée. Elle ne recevra plus de billets de répétition, elle sera libre... Et puis, si elle éprouve, par impossible, un furieux désir de remonter sur les planches, elle dressera un paravent dans un coin de son salon et récitera à son cercle familier quelques vers de Pailleron... Mais elle ne croit pas que cette nostalgie la ressaisisse. Elle a épuisé les jouissances que son art lui pouvait procurer, elle montre une réelle sagesse en ne lui demandant pas davantage. Elle est célèbre, elle a entrepris en Europe des expéditions triomphales; le césarevitch Nicolas a parcouru huit lieues à cheval pour l'applaudir au théâtre de Peterhof ; elle a reçu de l'impératrice douairière un compliment fort bien tourné et du sultan des louanges honorables, sous forme de perles et de diamants. Qu'a-t-elle de plus à attendre? Elle se retire sur deux ou trois créations remarquables et qui lui ont valu d'unanimes félicitations. Sa vie artistique s'achève harmonieusement, sans crise, sans secousse, comme un coucher de soleil... M"^' Suzanne Reichenberg n'emporte qu"un motif de tristesse, quelle ma confié gravement. Elle estime que la Comédie-Française est déchue de son antique noblesse et que les traditions de bonne compagnie qui y étaient jadis entretenues sont en train de disparaître... Elle m'a cité à ce propos un trait charmant. Le duc d'Aumale, quelques semaines avant sa mort, se trouvait dans la baignoire qu'il avait coutume d'occuper. Il dépêcha à M"« Reichenberg un billet, lui demandant de venir le voir après la pre^ mière pièce. Et s'excusant de ne pas monter luimême, il ajoutait : « Je n'ose aller au foyer, car je suis en redingote. »
€ Le duc aurait cru manquer de respect à la Maison en pénétrant au foyer sans son habit noir ! Eh bien ! cher monsieur, ce même soir, un jeune homme s'y promenait en costume de cycliste: pantalon bouffant, bas de laine et casquette de jockey. Si cen'estpas unehonte!»
On ne peut nier qu'un certain sans-géne démocratique ne tende à s'introduire à la Comédie-Française, comme dans d'autres milieux. En vain, M. l'administrateur général cherche-t-il à retarder cette invasion, elle s'accomplit fatalement, car elle résulte de l'évolution des mœurs. Lors des débuts de M"o Reichenberg, le foyer de la Comédie était un endroit très auguste. Les dames s'y occupaient à des travaux de tapisserie, M. Samson y narrait, en termes discrets, des anecdotes; M. Beauvallet exposait ses mollets, qu'il avait fort beaux, au feu de la cheminée, mais il se gardait de tenir des propos inconvenants. Quant aux pensionnaires, c'est bien simple, ils n'existaient pas...
€ Je pénétrais avec maman par la porte entrebâillée. Nous faisions un profond salut et nous nous asseyions, tout intimidées, sur un coin du canapé. Celles de nos camarades qui avaient des amis les laissaient dans la rue. Sous aucun prétexte, on ne leur eût ouvertles coulisses. Aujourd'hui, ces messieurs s'y prélassent tranquillement; ils y sont comme chez eux... »
La petite doyenne pousse un éclat de rire.
« Vous êtes surpris, n'est-ce pas, de ces sévères discours? J'ai l'air de poser à la douairière! Que voulez-vous! Maintenant, je suis une ancienne, une femme du temps passé! »
M"*^ Suzanne n'a pas tout à fait tort de gémir. L'élégance de nos mœurs disparaît, et aussi la galanterie, — puisque M. le ministre, résistant à de pressantes sollicitations, n'a pas cru devoir coudre, à la guimpe d'Agnès, un petit bout de faveur vermillonnée!
Je suis allé sonner à la porte du brillant comédien. L'appartement qu'il occupe est sis au faîte dune maison de la rue de Rivoli. Vous savez que cette voie jouit, auprès des sociétaires de notre premier théâtre, d'une faveur due à sa proximité, à sa position avantaireuse et aussi, je pense, à la physionomie des édifices dont elle est bordée. Ils sont solennels, un peu moisis, précédés de péristyles et de galeries dans le goût classique. Ils prolongent, pour ainsi dire, la Comédie- Française, et quand les artistes, qui y résident, ayant quitté les coulisses, regagnent leurs logis particuliers, il ne leur semble pas qu'ils aient changé de milieu. Ici et là, ils respirent la même atmosphère et se sentent éloignés des choses contemporaines. Quoique M. Le Bargy soit deux fois moderne, et par ses élégances corporelles et par les hardiesses de son esprit, il aime les bibelots qui lui rappellent le passé. Et c'est pourquoi il a préféré, à l'éclat et au confortable des quartiers neufs, les grâces un peu fanées du Palais-Royal.
Dois-je l'avouer? Une vive curiosité m'attirait vers M. Le Bargy et me poussait à le surprendre chez lui.
dans un autre cadre que le décor de VÉtrang&re. Je voulais voir le plus accompli de nos jeunes premiers, sinon tout à fait en déshabillé, du moins en pantoufles, et m'enquérir des artifices par où ce nouveau Brummel soutient son prestige d'homme à la mode... J'ai eu la chance de le rencontrer. Son concierge, ayant tube mon nom dans un tuyau acoustique, m'assura que je pouvais être reçu sans retard par le célèbre comédien. Je me hâtai de gravir les quatre étages qui me séparaient de lui et le trouvai eflectivement sur le seuil de sa porte, la main tendue. Je pénétrai, à sa suite, dans des chambres, délicieusement ornées de gravures, de tapisseries, de meubles recouverts de vieilles soies, et de brocarts somptueux. Des reliures aux armes du roy étaient déposées sur la table du salon. Mais je ne m'arrêtai pas à ces merveilles, et mes yeux, par une invincible attraction, se tournèrent vers mon hôte et détaillèrent son ajustement. Je dois confesser qu'il ne présentait rien d'excentrique ou même d'exceptionnel. M. Le Bargy ne portait point le veston que javais rêvé, justaucorps de velours, ou de cachemire, ou de satin, rehaussé de brandebourgs et de passementeries compliquées. Une robe de chambre l'enveloppait de ses plis, vêtement bourgeois, taillé dans un drap moelleux, de nuance havane clair, retenu à la taille par une ample cordelière; ses pieds, chaussés d'un fin tissu de fleurettes roses sur fond noir, reposaient dans des mules de maroquin; il avait, pour se préserver du rhume, le cou entouré d'un épais foulard. Et c'est dans cet équipage que j'aperçus le fringant cavalier qui se nomme sur la scène Charles-Quint, Septmonts, Perdican et Gaston, marquis de Prestes. Je lui exposai mon dessein qu'il accueillit sans enthousiasme :
« C'est bien parce que c'est vous... un ami!... Vous ne le croirez pas... Je hais la publicité!... J'ai la plus
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grande répugnance à lire les articles où il est question de moi!... »
Je parvins, avec beaucoup de peine, à vaincre sa modestie. Mais je dus employer un détour. Au lieu de parlera M. Le Bargy de sa personne, je lui parlai de son art. Je savais que, sur ce terrain, il ne refuserait pas de me suivre.
M. Charles Le Bargy est un des exemplaires les plus remarquables de cette génération d'acteurs qu'on pourrait appeler les acteurs mondains, si ce mot ne devait pas être pris en mauvaise part. Ce n'est pas un c enfant de la balle », comme beaucoup de ses camarades; il n'est pas né dans le peuple. Son père remplissait des fonctions d'ingénieur dans l'administration des chemins de fer. 11 était destiné à embrasser cet état ou, tout au moins, à entrer dans une grande école du gouvernement. Élevé au lycée d'Amiens , bachelier précoce, étudiant en droit, il reçut une éducation et une culture soignées. A seize ans, il composait des vers d'un tour agréable et prenait part aux jeux floraux organisés par l'académie de Picardie Ce fut même à cette occasion que sa vocation se révéla. 11 avait composé un éloge de Gresset qui avait été jugé digne de la principale récompense . On lui demanda de le venir débiter lui-même au public qui emplissait la salle du Grand-Théâtre. Il s'acquitta de cette tâche avec tant de succès et elle lui valut de tels encouragements qu'il en éprouva comme une sorte de griserie. 11 eût été en peine de décider qui, du poète ou du diseur, avait éprouvé en cette journée plus de satisfaction. Il fonda un organe littéraire, le Vert-Vert, qui ne tarda pas à mourir d'épuisement. Alors, il exprima à sa famille le désir où il était d'affronter les examens du Conservatoire. Elle lui donna un an pour tenter l'aventure. Il sollicita une audience de M. Got et lui récita le monologue de Petit-Jean des Plaideurs
en le colorant de l'accent amiénois. Mais c'est en vain qu'il gonlla ses joues et atTecta un air pataud. M. Got dévisagea cet adolescent lluet, à la Une mousl;ichf blonde, à la voix chaude et grave.
« Jeune homme, les valets ne vous vont point. \ ous êtes un amoureux, et un amoureux de drame. »
M. Le Bargy se considéra dès lors comme un amoureux. Et c'est en cette qualité qu'il moissonna les couronnes du concours de fin d'année et qu'il débuta chez Molière. Il y pénétra en 1879; sa carrière s'y déroula avec aisance et facilité; aucun accident n'en troubla le cours. 11 conquit le sociétariat, puis la part entière; aujourd'hui, il a son siège dans le comité; la chaire de Delaunay lui est échue. Son talent s'élargissant s'est étendu des amoureux aux grands rôles de comédie ; il excelle à traduire ce qu'il y a de sec, de cruel, de maussade, d'impertinent dans le répertoire d'Augier, de Dumas fils, de Henri Lavedan, de Paul Hervieu. Et comme on le regarde à travers ces personnages qu'il interprète si parfaitement, on n'est pas loin de supposer qu'il est pétri à leur image. Cette erreur — si c'en est une — ne le désoblige pas; il l'entretient par son attitude et par ses propos qui sont généralement amers; il préfère être accusé de « rosserie » que de veulerie, prouvant en cela qu'il marche avec son époque. Et d'ailleurs, malgré son humeur agressive, ou peut être à cause d'elle, il est fort séduisant. L'intelligence pétille dans ses yeux bleus. 11 a de l'esprit et des lettres. C'est un charme de converser avec lui...
Quand je l'ai abordé, ce matin, il s'apprêtait à se rendre ù une répétition. Et, tout naturellement, nous avons causé de cet énorme travail qui précède la représentation des ouvrages dramatiques. Le rentier qui les écoute, tranquillement assis dans sa stalle, ne soupçonne pas tout ce qu'il faut remuer pour préparer son plaisir. M. Le Bargy, au même titre que
deux OU trois de ses collègues, prête son concours à radministrateur général pour la mise au point des œuvres nouvelles. Il ne m'a pas caché que cette besogne lui agréait infiniment; et, sanalysant luimême, il m'a énuméré avec finesse les qualités qui sont nécessaires pour y réussir.
« Si on ne les possède pas, m'a-t-il dit, il est inutile de chercher à les acquérir. L'instinct y a plus de part que l'application. »
L'ensemble des opérations qui constituent une bonne mise en scène suppose des aptitudes assez variées. Il faut d'abord saisir le sens profond de la pièce, celui des caractères qui y évoluent; il faut ensuite vérifier si les idées qui y sont exprimées revêtent une forme théâtrale, et, selon le cas, proposer à l'auteur des suppressions, des retouches et — plus rarement — des adjonctions; il faut enfin rendre ces idées sensibles, leur donner, par un arrangement ingénieux du détail matériel, leur maximum de valeur, piocher l'intonation et le geste, dominer Tensemble sans négliger l'accessoire, inventer du premier coup, avec une sûreté infaillible, le mouvement le plus souple, le groupement le plus pittoresque; en un mot, s'arranger pour que tous les éléments qu'on a sous la main concourent au résultat décisif qui est l'harmonie, cest-à-dire le succès. Le bon metteur en scène est donc à la fois un psychologue, un critique, un capitaine, un évocateur. Il ne suffit pas qu'il comprenne, il est nécessaire qu'il voie; le dialogue, si froid lorsqu'on le déchiffre sur le papier, donne le branle à son imagination et lui suggère des sons, des images, des tableaux. Ce dernier don, ce don de divination, est le plus indispensable, car il est le plus spontané...
« Je me tue à répéter, conclut M. Le Bargy, après m'avoir fourni ces explications, que l'intelligence est à peu près superflue pour le comédien. Le metteur
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en scène en doit avoir davantage; encore peut-il s'en passer, si la nature lui a départi le « flair » spécial à sa profession. »
Ces paroles sont empreintes d'une légère coquetterie et je discerne, au ton dont elles sont modulées, qu'il convient de ne pas les prendre trop au sérieux. M. Le Bargy est la vivante preuve que sa théorie n'est pas exacte, du moins qu'elle soufTre des exceptions. Il montre, par son exemple, qu'on peut être de premier ordre dans un art et en raisonner magistralement. Tandis qu'il improvise sur ces sujets, j'admire en lui l'union du théoricien et de l'acteur qui s'aident l'un l'autre et se prêtent un mutuel appui. 11 parle fort bien et trouve le mot juste qui rend ses idées. Et, en môme temps, il les éclaire par l'action et le regard. Tout à l'heure, il m'a décrit l'entrée deTriboulet au troisième acte du Roi s'amuse; et, en me la peignant, il l'a mimée; il a fait trois pas dans son salon, la tète baissée, l'air furieux. Etcette indication sommaire était si saisissante qu'elle m'a donné l'illusion du spectacle.
Maintenant M. Le Bargy s'est apaisé; il s'est assis dans un fauteuil; et sur ses lèvres flotte un pâle sourire. Son attitude me fait songer au chef-d'œuvre de Houdon qui décore le foyer de la Comédie. J'ai le pressentiment que M. Le Bargy, quand il sera vieux, ressemblera à Voltaire. Peut-être Voltaire, quand il était jeune, ressemblait-il à M. Le Bargy...
c En somme, lui ai-je dit, vous êtes heureux? »
M. Le Bargy est redevenu grave.
« Je le serais, si j'avais des rôles complexes me permettant de traduire avec force ce qui est en moi... Je suis un peu las de jouer éternellement les « vibrions » de Dumas, les jeunes hommes malfaisants et antipathiques du théAtre contemporain, seuls personnages où un sot préjugé me confine. »
Lui aussi ! il éprouve ce tourment familier à la plupart des comédiens qui ressentent, au moment de leurs plus beaux succès, le besoin de changer demploi et de les compromettre par des tentatives hasardeuses. La foule n'est pas si absurde qu'on se plaît à le répéter. Elle accole, en effet, des épithètes aux talents qui se produisent devant elle et les enferme dans des classifications étroites; elle agit ainsi par amour de Tordre et de la méthode, mais son choix se détermine lentement et s'appuie sur des raisons solides. Si elle voit en M. Le Bargy un vibrion, c'est qu'il y a du vibrion en M. Le Bargy. Et du reste, il en convient de bonne grâce. Il m'a rapporté un mot très profond de M. Got, qui fut son professeur au Conservatoire. Ce maître lui faisait observer que tous les hommes qui marquent en ce monde, artistes, chefs d'armée, ou conducteurs de peuples, passent par diverses phases, dont l'une correspond au complet épanouissement de leurs facultés.
« Vous serez comme Napoléon, répétait-il à son l'iève. Vous n'aurez votre âge qu'à trente ans... »
M. Le Bargy avait trop l'esprit de finesse pour tirer de ces paroles un sens qu'elles ne comportaient pas. 11 n'a jamais aspiré à devenir empereur des Français. Mais il ne les a comprises qu'après avoir dépassé le cap de la trentaine. Alors, justifiant la prophétie de son doyen, il s'est épanoui, il a pris de l'autorité, il a eu comme une sensation de plénitude. Et cette révélation l'a éclairé sur le vrai caractère de son génie, créé pour traduire, non pas les naïves effusions de l'amoureux, mais les passions ardentes de l'homme fait. Il voudrait aujourd'hui en parcourir toute la gamme et qu'on lui donnât l'occasion den exprimer certaines nuances qu'il n'a pu, jusqu'ici, mettre en lumière. Il m'a exposé, avec une véritable éloquence, ce désir légitime, et il a élucidé du môme coup cer-
tains points obscurs de la psychologie du comédien.
« Notre vie est féconde en ennuis et en jouissances. L'ennui est de jouer machinalement un rôle, la jouissance est de vivre. Mais on n'arrive pas, chaque soir, à réaliser cette union intime. Quand elle se produit, l'acteur est soulevé au-dessus de lui-même, sa sensibilité l'e.Kalte et prend une puissance d'expansion infinie; elle se communique au spectateur qui frémit à ce contact et vibre à l'unisson. Le public ne sait pas pourquoi il est touché, mais il l'est. 11 est secoué par le courant magnétique qui part de la scène, arrive à lui et le pénètre. L'étincelle jaillit, l'applaudissement éclate, ou, mieux que l'applaudissement brutal, ce murmure approbateur et discret qui court des fauteuils aux loges et qui est pour le comédien la meilleure récompense, car il lui montre qu'on a apprécié son effort, au moment même où cet effort s'est produit... Ce sont là des minutes de ravissement telles qu'aucune autre profession n'en offre d'équivalentes... Nous aspirons à les multiplier. Nous sommes hantés par l'obsession de trouver des rôles qui fassent jaillir de notre Ame des sources inédites d'émotion. Tout effet s'use par la répétition. Il faut se renouveler. Et ce souci vous explique notre instabilité, nos lubies, de quelque nom qu'il vous plaise de nommer notre noble inquiétude... »
11 s'est interrompu... Une flamme subtile luit en ses yeux.
« Le sentiment que j'aimerais par-dessus tout à rendre sous ses aspects infinis... c'est la Haine!!... »
Il me reste à aborder une matière d'un ordre assez délicat. M. Le Bargy ne passe pas seulement, dans l'opinion générale, pour l'homme moderne, mais pour l'homme moderne « bien habillé », Il résume et sym-
bolise les raffinements du clubman, qui se fait blanchir à Londres, porte des tubes à dix-huit reflets, des habits d'une coupe suprême, des chaussettes idéales, des cravates inouïes. Ce dernier objet a pris pour M. Le Bargy une importance que la malignité des gazetiors a grossie. La cravate est son fief; il la régente, la gouverne, préside à ses évolutions, lui assigne des lois qu'elle ne saurait transgresser sans qu'il y consente expressément. Il est le grand-prêtre et le dieu de la cravate. Je suppose qu'il a, quelque part, dans son logis, une armoire ou une chambre spéciale, où ses nœuds, ses lavallières, ses régates et ses plastrons mirifiques reposent sur des lits de satin, à l'abri de la poussière. J'eusse souhaité glisser un regard investigateur dans ce musée. Mais M. Le Bargy ne me l'a pas ouvert. 11 m'a même expliqué, fort spirituellement, l'origine de la légende dont il est devenu, bien malgré lui, le héros :
« Vous remarquerez que j'ai le cou un peu long. Si j'étais une femme, je dirais qu'il est élancé. Je suis obligé de l'enserrer dans un col approprié à sa taille, et ce col appelle une cravate qui lui soit proportionnée. Et voilà ce secret plein d'horreur qui me vaut mille sarcasmes! »
Il n'en est pas autrement affecté. Il tâche, par la simplicité voulue de son accoutrement, de modérer la réputation de dandysme sous laquelle on l'accable. -Mais il n'y réussit pas. Ses camarades arborent des cravates éblouissantes, mais c'est lui qui, aux yeux de la foule, continue de s'en parer. Ils sont un peu jaloux de ce monopole. L'un d'eux alla naguère chez son chemisier et se commanda une douzaine de plastrons conformes au plus récent modèle que .M. Le Bargy avait lancé.
« Vous n'y pensez pas, répondit cet honnête commerçant. M. Le Bargy est une girafe, vous êtes un
hippopotame. Je ne puis vous appliquer une commune mesure. »
Celle mésavenlure a découragé les imilateurs. Et M. Le Bargy, qu'il le veuille ou non, demeure seul à incarner les fastes du hiyli life à la Comédie-Française. Ne croyez pas, au moins, que celle posture, qu'on lui impose, lui suggère des pensées frivoles. Il m'a parlé avec le plus grand sérieux de la Maison, de la chère Maison dont il est le serviteur éminent et fidèle. Il voudrait qu'elle fût de plus en plus glorieuse, que sa prospérité s'accrût, s'il était possible, qu'elle ouvrît ses portes à cinq ou six comédiens de grand mérite qui brillent sur d'autres scènes et devînt, par ces acquisitions, sans rivale. La sagesse de M. Jules Claretie décidera s'il est opportun d'exaucer ce vœu. Mais on doit tenir compte à M. Le Bargy de l'avoir formé. Il ne craint pas de se mesurer avec des émules redoutables. Je sais des sociétaires, et non des moindres, qui ne pratiquent pas ce désintéressement.
Longtemps nous avons bavardé, eflleurant mille
problèmes à l'ordre du jour... Puisle valet de chambre de M. Le Bargy est entré et lui a fait, à voix basse, une révélation que je n'ai pas entendue. Mais le gazouillement d'un robinet chantant dans la pièce voisine m'a révélé la nature de cette coniniunication. J'ai deviné que le bain de M. Le Bargy était prêt. Et aussitôt, je me suis empressé de prendre congé. Le bain du jeune premier ne doit pas attendre...
«Quand venez vous déjeuner dans ma volière? > m'a dit mon ami Silvain.
Je connaissais depuis longtemps la volière de l'excellent tragédien. Il y a de cela quinze ans, m'étant aven* turé un matin jusqu'à sa maison d'Asnières, je la trouvai remplie de maçons, de plombiers et de treillageurs qui s'occupaient à modifier sa physionomie; ils en faisaient une cage. Au rez-de-chaussée, ils- avaient installé une piscine; puis ils avaient défoncé les planchers des étages supérieurs et fermé les fenêtres avec des grillages. Quelques douzaines de martins-pêcheurs voletaient en cet espace, et Silvain les contemplait d'un œil attendri. II s'était dépossédé pour eux de sa salle à manger, de sa salle de bains, de sa chambre à coucher; et il ne regrettait pas ce sacrifice; il ne les en aimait que davantage, comme on aime les enfants ingrats pour toutes les peines qu'ils vous coûtent. Et il me narra l'aventure de ces oiselets. Quelqu'un lui en avait fait présent; et il les avait gardés, séduit par la merveilleuse beauté de leur plumage. Mais ce n'est rien de conserver chez soi des martins-pêcheurs. II
faut les nourrir. Silvain apprit à jeter l'épervier afin de procurer des poissons vivants à ses martins. Mais, pour jeter l'épervier, il est nécessaire d'avoir un bateau ; Silvain acheta une embarcation qu'il baptisa du nom majestueux de Mithridate. Mais, pour que les poissons se tiennent toujours frais à la disposition des martins, il faut les mettre dans un vivier. Silvain inonda son jardin et le changea en étang. Et c'est ainsi qu'il fut conduit, par un mystérieux enchaînement de circonstances, à accomplir ces actions extraordinaires... De plus, le goût du sport nautique s'étant emparé de lui, il donna dans la navigation à vapeur; il passa ses examens de mécanicien; il acquit, à grands frais, un yacht qu'il appela le Ruy-Gomcz, puis le Gannelon et qui se nomme aujourd'hui le Grisélidis. Je n'étais pas fâché de savoir ce qu'étaient devenus cette oisellerie et cette batellerie tragiques. Et je m'empressai de me rendre à l'invitation qui m'était si obligeamment renouvelée.
Il m'attendait sur le seuil de sa demeure.
t Où sont-ils? lui demandai-je.
— Qui ça?
— Les martins-pècheurs!... »
Silvain ne put se défendre d'un mouvement de compassion :
c Vous retardez, me dit il, j'ai bien d'autres choses à vous montrer... >
Il m'entraîna hors de la maison et je le suivis sans résistance.
Je n'énumérerai pas les volatiles que j'ai passés en revue entre onze heures et demie et midi moins cinq. Un volume ne suffirait pas à dresser ce catalogue. J'ai aperçu, outre les martins (mes vieilles connaissances), un coucou, un rossignol apprivoisé, une pie, un perroquet, deux huppes, trois faisans dorés... J'en passe et des meilleurs...
« Entrez ici », m'a dit Silvain, avec le ton d'autorité d'Auguste parlant à Cinna.
Il pousse une porte; je pénètre dans un réduit vaguement éclairé d'une lueur sépulcrale. Et je recule, saisi d'effroi. Trois monstres immobiles m'apparaissent. Ce sont des chats-huants de la plus haute taille; jenvisage avec inquiétude leurs yeux ronds et fixes, leurs becs méchants, leurs serres aiguës. Cependant Silvain s'est approché d'eux, le poing tendu, comme un fauconnier de la cour du roy Louys; il a saisi un des oiseaux de proie et le tient pressé contre sa poitrine. Une mère n'a pas, je pense, plus de tendresse pour son nourrisson. Les deux autres bêtes tourbillonnent, leurs ailes me frôlent; je commence à me repentir de ma curiosité... Silvain, toujours souriant, me ramène à la lumière du jour.
« Ils sont gentils, n'est-ce pas? Je leur jette tous les matins une poule vivante à dévorer. »
Gentils, ces sinistres hiboux, ces animaux de mauvais présage ! Je vais m'emporter contre eux en imprécations. Mais la vue de la gracieuse M'"^ Silvain et de sa charmante sœur me rassérène. Elles nous montrent la table, dressée sous une tente fleurie de roses et étincelante de cristaux. Un convive a déjà retenu sa place. Il est perché sur le dossier d'une chaise, grave et solennel comme un juge en exercice. Sa robe est noire, ce qui ajoute encore à l'illusion. Son bec, d'un jaune magnifique, a la forme du nez des Bourbons ou du nez des Arago. Il ressemble, de profil, à M. Laugier, de la Comédie-Française.
c Permettez-moi de vous présenter François, un toucan qui nous est arrivé récemment de l'Amérique du Sud. Il est un peu de la famille. Et si cela ne vous désoblige pas de déjeuner en sa société... »
Comment donc ! Mais je serai très honoré de connaître un personnage aussi distingué. Silvain s'est
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assis. Il a auprès de lui sa fille, une mignonne enfant de cinq ans, qui déclame déjà comme père et mère, et M. François, qu'il chérit presque à l'égal d'un fils. Une joie sincère éclate sur sa figure, qui sera ce soir celle d'Horace, demain celle de Hurrhus, et qui n'est pour l'instant que celle d'un homme heureux. A le considérer ainsi, débordant de bonhomie, je pense à ces grands bourgeois du dernier siècle, honnêtes gens ù l'esprit orné, amis de la bonne chère, des belles-lettres et de la vertu. Silvain leur ressemble. Il jouerait à merveille le Philosophe sans le savoir, de Sedaine, car il le jouerait au naturel...
« J'ai entrepris, ce dernier printemps, une tournée bien intéressante. »
Il m'en a retracé les péripéties. M. Silvain a voulu initier le public italien aux sublimités de la tragédie française. Et tandis que la Duse interprétait à Paris les pièces de Dumas fils, il emportait à Turin et ù Milan deux œuvres classiques : Mithridute et Tartuffe, et la Femme de Tnharin, de M. Catulle Mendès. M™"' Silvain (M"« Hartmann) l'accompagnait comme prima-donne. Ils ont rapporté de leur voyage d'honorables bénéfices et une moisson de lauriers. Ils durent se contenter d'une mise en scène plus que modeste; ils représentèrent Tortuff'e dans des décors en papier d'un caractère un peu trop moderne. II arriva que l'huissier, M. Loyal, bousculé par Dorine, regagna la coulisse en crevant un mur. Mais les vers de Molière furent applaudis; et c'est là l'essentiel. M. Silvain compte recommencer le plus tôt possible cette expérience. Il a conservé, pour les choses de son art, l'enthousiasme de la première jeunesse. II apprit à lire dans Corneille et dans Racine et il leur a gardé un culte pieux. Il n'était nullement voué par sa naissance au métier d'acteur. Son père, un officier des armées d'Afrique, comptait faire de lui un soldat et le mit pensionnaire
au prytanéc de la Flèche. Quand le petit Silvain y fut introduit en 1861, il tomba en pleine bagarre. On était dans la fièvre des récentes victoires. Les élèves s'étaient formés en deux camps, — d'un côté les Français, de l'autre les Autrichiens, — et ils mimaient la bataille de Magenta. Le nouvel élève fut entraîné, bon gré, mal gré, dans le camp français. Il fit de son mieux le coup de poing, mais après chaque escarmouche, il s'asseyait pour reprendre haleine. Et ses camarades, indignés de ce flegme, l'appelèrent pomme cuite. O singulière prédestination pour un futur comé- <lien! Il se montra studieux, mais il préférait aux mathématiques les exercices de style et de récitation. Il s'assimila, avec une incroyable rapidité, l'anthologie poétique du digne M. Feugères. Et il en déclamait les morceaux avec tant de feu que ses maîtres en étaient scandalisés. L'un d'eux l'encourageait secrètement. C'était Dionys Ordinaire qui composait lui-même de jolis vers, des vers spirituels, dans la manière de Boileau, avec un peu plus de fantaisie. Silvain, exalté par cet appui, déclara qu'il voulait entrer au théâtre. Le digne aumônier Deutch, à qui ce propos fut rapporté, tenta de ramener cette brebis égarée. Le capitaine Silvain n'était plus là pour s'indigner; il était mort des fatigues essuyées dans ses campagnes. S'il vivait aujourd'hui, sans doute pardonnerait-il à son rejeton d'avoir désobéi à sa volonté suprême. Le brave officier avait reçu la rosette le soir de la bataille de Solferino, où il avait accompli des prodiges. Le comédien a reçu la croix de chevalier sur le théâtre d'Orange. On peut dire que le père et le fils ont été décorés au champ d'honneur...
c Contez-moi donc les particularités de votre premier début. »
M. Silvain n'est nullement aveuglé par la vanité pro-
fessionnelle et, sauf sur le chapitre des martinspccheurs où il est intarissable, il répugne à entretenir le public de sa personne. Mais il est doux, n'est-ce pas, quand on est au port, de se rappeler les tempêtes affrontées! Et d'ailleurs François, le toucan fidèle, qui becqueté sur la table des grains de raisin, regarde son maître du coin de l'œil et semble l'exhorter aux confidences. Le tragédien, en sirotant son café, remonte le fil de ses souvenirs, il évoque le passé. Et les tableaux se déroulent.
Et d'abord, c'est la guerre. Silvain, en sa qualité d'ancien Fléchois, a été chargé d'organiser une comjjagnie de mobiles ; il la conduit vers la Loire, à Patay, à Orléans. La paix conclue, n'ayant pas d'argent, il accepte une place de commis chez son oncle, et il court les cafés de Marseille, récitant des vers, chantant des chansonnettes, rôdant autour du théâtre. Il assiste à une représentation d'Agar qui lui arrache des larmes; il s'enrôle dans une troupe ambulante, il va se faire siffler à Nîmes et à Carpentras, puis il vagabonde en Algérie et en revient misérable, et il débarque à Paris au mois de décembre 1873, avec ses vêtements de Mostaganem, veston d'alpaga et pantalon de nankin. C'est tout juste, à cette époque, s'il ne coucha pas à la belle étoile. Il suivit les cours du Conservatoire et réussit à forcer les portes du théâtre Beaumarchais, où il joua les plus beaux rôles de Frederick Lemaître. Mais personne ne s'aventurait en ces parages. Pourtant Dionys Ordinaire avait prié Francisque Sarcey d'aller entendre son ancien élève. Et, chaque soir. Silvain, anxieux, attendait. Il se tenait l'œil collé au trou du rideau. « Sarcey est-il dans la salle? » Un jour, il trembla de tous ses membres et se sentit défaillir. Il avait aperçu Sarcey. Il s'agissait de vaincre ou de mourir. Il se jura de ne pas laisser partir le critique sans l'avoir convaincu de son génie. Il entra en
scène dans les dispositions où devait être son père, le capitaine Silvain, quand il chargea en tête de son régiment, à Solferino. Dix lignes du Temps, le dimanche suivant, le récompensèrent. Dès lors, son horizon s'éclaircit. Il est engagé par Ballande: Perrin l'accueille à la Comédie-Française. 11 se fait remarquer dans des rôles considérés comme ingrats et dont il élargit et accentue la physionomie, dans Narcisse de Britannicus, dans Félix de Polyeiicte. On s'accorde à louer l'ampleur magnifique de sa diction, le goût de vérité qu'il apporte dans la composition de ses personnages. Il succède à Maubant dans son emploi. Le voilà sociétaire. Les épreuves sont finies. Silvain n'a plus à lutter contre les événements. Il lui reste à se dompter lui même. Un penchant fatal l'entraîne vers les dissipations du jeu; il réussit à le vaincre, non sans de durs combats. C'était le cas de s'armer des conseils du grand Corneille. Aujourd'hui ces orages sont apaisés et la maison d'Asnières est devenue la maison de la sagesse.
Elle est aussi la maison des Muses. Les poètes y fréquentent volontiers. Paul Arène y venait souvent. Armand Silvestre, François Fabié, Charles Frémine continuent de s'y rencontrer. Et tantôt le comédien les emmène à bord du Gannelon vers les îles de la Seine (il manqua plusieurs fois de les noyer et c'eût été grand dommage); tantôt il les convie à déjeuner sous les arbres de son jardin. Et là, en vidant des flacons de vieux bourgogne , on communie dans l'amour des lettres. Les feuilles frissonnent, les eaux murmurent, François picore, le vol d'émeraude des martins-pècheurs scintille au soleil, les faisans étalent leurs plumes d'or. Et au sein de cette volière où Silvain s'épanouit, la musique des vers se mêle au gazouillis des oiseaux. Il lui arrive aussi de rimer. Comment eût-il résisté à l'exemple de tant de rimeurs
illustres? Il leur a souvent donné la réplique, et, dans ces tournois familiers, il n'a pas eu le dessous. Il a défendu ses animaux contre les attaques perfides de F'abié, et il a dédié à Cliarles Frémine, qui lui apportait son dernier volume (la Forât qui chante), ce sonnet où les esprits chagrins croiront discerner un soupçon d'immodestie, mais où je n'aperçois, pour ma part, qu'une noble exaltation de l'art de bien dire :
Les vers du volume naissant, Que pourtant l'éditeur nous livre Au prix d'une modeste livre, Qui donc les lit, qui donc les sent?
Prisonnière au fond de ton livre, Ta forêt dort; mais, en passant, L'ardeur de mon souffle puissant Parfois réveille et la délivre!
Devant la foule, dont le coeur Vibre sous mon geste vainqueur, Sous ma voix terrible ou touchante
Elle s'anime, elle apparaît :
Et je fais chanter la forêt
Si tu fais la forêt qui chante!
Silvain m'a dit tout à l'heure ces vers de sa voix vibrante et chaude. Et il m'a semblé que, comme moi, ses oiselets n'y étaient pas insensibles. François en fut tellement ému qu'il s'oublia sur le bord de mon assiette. Et j'eus, pendant quelques minutes, l'illusion d'être revenu aux temps très anciens où les bêtes par. laient et entretenaient un commerce fraternel avec les hommes... Le bon La Fontaine eût été l'ami du bon Silvain...
Je suis allé complimenter Otello du triomphe qu'il vient d'obtenir. J'avais aussi la curiosité de contempler hors de la- scène, dans l'intimité de sa vie familiale, ce terrible More dont la voix phénoménale et la puissance tragique ont si vivement ému les abonnés de rOpéra. Je l'ai trouvé dans le salon pompadour d'un hôtel du boulevard où il est descendu. Il s'occupait à lire un monceau de lettres et de télégrammes qui lui apportaient des congratulations des quatre coins de l'Europe. Tout de suite, j'ai été conquis par sa bonhomie. Les ténors sont des êtres redoutables; on m'avait conté sur lui d'étranges histoires : qu'il était avide et orgueilleux, qu'il pressurait et terrorisait cruellement les directeurs de théâtre qui l'engageaient à prix d'or. On prétendait qu'il s'était brouillé avec sir Augustus Harris, directeur de Covent-Garden, parce que celui-ci, ayant une communication à lui faire, lui avait dépêché un baronet de ses amis, membre du Parlement, au lieu d'aller le voir en personne. Ou les apparences sont bien trompeuses, ou M. Tamagno est au-dessus de ces faiblesses. Son
accueil est le plus simple du monde; il ne pose pas. Tout au plus a-t-il le sentiment de son mérite, ce qui est fort naturel. Ceux qui ne l'ont vu que sur les planches ne connaissent pas sa véritable physionomie. Grand, vigoureux, haut en couleur, carré des épaules, c'est ce que le peuple appelle « un bel homme ». Il n'est nullement elTéminé. Je dirais, si ce mot ne pouvait être pris en mauvaise part, qu'il ressemble à un brigadier de gendarmerie. Il a l'œil bleu candide, la robuste moustache, la cordialité démonstrative de Pandore. Mais ce gendarme est très intelligent et il a le feu sacré. Il ne remplace pas, comme certains chanteurs, par une mimique mouvementée, la note qui manque; il paye comptant. Il est le vrai ténor, ténor de fuerca. Il m'a narré ses aventures, et j'y ai goûté beaucoup de plaisir. Il s'exprime aisément dans notre langue. Et la légère emphase de l'accent italien prête une saveur particulière à son discours...
« Les journaux ont publié sur mon origine de faux renseignements. Je ne suis point né, comme on l'a prétendu, dans une condition misérable. »
Le ciel avait comblé de dons précieux la famille Tamagno. Le père de M. Tamagno, hôtelier de son état, possédait une voix aussi belle que celle de Rubini. Son frère était excellent musicien. Il entra au Conservatoire de Turin pour y apprendre le chant. Son professeur Pedrotti n'avait qu'une confiance limitée en son avenir. « Si tu travailles, mon fils, lui dit-il un jour, tu pourras devenir un bon choriste. » Le sang du jeune Tamagno ne fit qu'un tour. « Choriste! Mieux vaudrait tout de suite s'aller noyer dans le Pô!... » Pedrotti comprit qu'il avait mortellement blessé son élève. « Allons, allons, méchante tête, tu seras peut-être un artiste ! » Il lui fit répéter un petit rôle. Tamagno essaya sa fanfare, devant Turin assem-
blé, dans le Rataplan des Huguenots. Et ce fut son premier début au théâtre.
Les années qui suivent présentent peu d'intérêt. Le ténor court de ville en ville, se perfectionne en son métier, acquiert une renommée qui ne franchit pas encore les frontières d'Italie. Il fallait, pour la rendre européenne, une création, l'occasion de s'affirmer dans une circonstance solennelle. Verdi, en lui confiant le rôle dOtello, fut son génie tutélaire. Du jour au lendemain Tamagno, qui n'était quune planète, devenait astre. Il m'a retracé cet événement et m'a mimé, avec un rare talent de comédien, l'interrogatoire que le vieux maître lui fit subir.
Verdi l'appelle à Gènes. Tamagno s'y rend en toute hâte et reçoit, contre son attente, un accueil peu empressé. Le maestro est visiblement préoccupé.
« On fa parlé, dit-il, du personnage d'Otello. Je ne sais si je vais te le donner, car je n'ai aucune confiance ^n toi... »
Tamagno pâlit de colère. Le respect lui ferme la bouche, mais il pense : « Ce n'était pas la peine de me faire venir de si loin pour me servir des choses si désagréables. > Il répond fièrement, comme Méphisto de Faust : « Mettez-nous à l'épreuve! — J'y consens... » Verdi ouvre un cahier manuscrit et exécute au piano son œuvre inédite. Tamagno lit la partie de chant... Il y apporte une telle flamme que Verdi en est confondu. Il rend son estime à l'interprète qu'il méconnaissait. Il le félicite. Et Tamagno, ému aux larnîes, s'écrie :
« Voyez-vous, mon cher maître, il y a des artistes qui ont plus de talent que moi; il n'y en a pas qui aient plus de cœur! >
La séance se termine par une accolade et la pièce entre aussitôt en répétition.
Ce que fut cette première d'Otello, il faut parcourir
d86 PORTRAITS INTIMES
les gazettes de l'époque pour en avoir l'idée. On arrivait, pour écouter le chef-d'œuvre, de tous les pays de l'univers. Verdi, infatigable, conduisait les répétitions. Tamagno, qui n'avait vu ni Rossi ni Salvini dans le rôle, le creusait du mieux qu'il pouvait. Sa fille, Agée de dix ans, lui donnait la réplique dans Desdémone. Il étoulTa plus de cent fois la pauvre enfant avant de paraître sur la scène. Enfin, le rideau se leva.
« Je ne comprends pas, m'a dit Tamagno, comment on peut résister à de pareilles secousses. L'Europe entière était dans la salle. Je songeais en moi-même : « Cette soirée sera ma gloire ou mon tombeau. > Et je m'élançai à la bataille! »
Tamagno rayonne au souvenir de cette victoire. Et il ajoute avec courtoisie :
« Je n'étais pas moins troublé, quand j'ai paru pour la première fois, devant le public de Paris. Mais, Dieu merci ! tout s'est bien passé. Ma fille a été contente. Et quand la « petite patronne » est contente, je n'ai plus d'inquiétude. Au fait, vous n'avez pas vu ma Desdémone. Je veux que vous fassiez connaissance. »
Il appelle Desdémone. Et Desdémone accourt, le sourire aux lèvres. C'est une ravissante jeune fille, aux cheveux ondulés, aux yeux noirs expressifs et caressants. Ses oreilles sont ornées de larges anneaux d'or, et cet ajustement lui donne comme un air de gitane qui lui sied à ravir. Tamagno semble avoir pour elle une tendresse infinie.
c Cette enfant a envie d'une villa, je vais donner quelques représentations en Allemagne pour la lui payer. »
Ceci nous conduit à aborder la question d'argent. Elle est particulièrement suggestive. Les ténors sont gâtés par la fortune. Mais de tous les ténors, le ténor
le mieux rente est actuellement M. Tamagno. 11 chante depuis environ vingt-cinq ans. Les dix premières années n'ont pas été fructueuses. Mais il s'est rattrapé durant les quinze dernières. 11 a entrepris des tournées extraordinairement avantageuses. La ville qui l'a traité avec le plus d'égards est Buenos-Ayres. Tamagno y demeura quatre mois, s'y montra cinquante fois et en rapporta le gentil magot de 750 000 francs. Et personne n'y perd, l'imprésario élevant en conséquence le prix des places. Il n'y a que le public .qui soit écorché. Mais cela lui plaît ainsi. A Buenos-Ayres, le fauteuil d'orchestre coûte 100 francs. Les loges sont mises aux enchères. L'une d'elles fut louée pour la série de Tamagno 9000 piastres (45 000 francs). Outre son cachet, l'artiste recevait un coupon de quatre places qu'il avait le droit de négocier. Le jour de son arrivée, un opulent capitaliste argentin (il en reste encore quelques-uns) lui offrit 2000 francs de ses quatre stalles et se confondit en remerciements lorsque le ténor eut consenti à les lui céder... Tamagno, qui n'est pas dénué de sens commun, avoue qu'il entre dans cet engouement une part d'extravagance, mais il ne peut s'empêcher d'en être flatté. Son étonnement, qu'il ne m'a pas déguisé, est que l'Opéra de Paris ait si longtemps attendu pour lui proposer un engagement.
« Je vous assure que je me serais contenté de cinq mille francs par soirée. >
J'explique à M. Tamagno que cette somme, si minime qu'elle lui paraisse, est encore trop lourde pour une scène subventionnée qui est tenue à de grands ménagements envers son cahier des charges. M. Tamagno insiste. Et je crois discerner dans son sourire comme une nuance de commisération ironique.
« Eh quoi! Paris n'est pas assez riche pour payer cinq malheureux mille francs ! >
Assurément Paris n'a pas d'amour-propre. C'est une pitié que Paris se laisse humilier par Buenos-Ayres. Mais Paris n'en est pas moins la Ville-Lumière et M. Tamagno est fier de conquérir son suffrage, fût-ce au détriment de ses intérêts. Il est heureux d'accepter des conditions dérisoires; il nous prouve de la sorte sa sympathie. Peut-être, un jour, consentira-t-il à venir chanter Guillaume Tell qui est un de ses ouvrages de prédilection. Et déjà, les abonnés en ont l'âme réjouie...
Avant de quitter M. Tamagno, je voudrais lui poser quelques questions d'ordre professionnel, et qui touchent à la technique de son art.
€ Vous parlez de la musique de Verdi, de Rossini, de Meyerbeer. Vous passez sous silence la musique de Wagner. Ne l'aimez-vous pas? Quelle inlluence pensezvous qu'elle exerce sur la voix et le talent des artistes lyriques? »
M. Tamagno m'a déclaré qu'il n'avait jamais interprété en public une note de Wagner. Non qu'il méprise l'auteur de la Valkytie. Il l'admire, mais il le redoute. Ses œuvres sont horriblement mal écrites pour le chanteur; elles l'exténuent. Pour y résister, il faut un entraînement spécial, une véritable gymnastique. On s'accoutume à l'atmosphère du drame wagnérien, à condition de n'y pas pénétrer trop brusquement et de n'en jamais sortir.
« J'eusse volontiers pris possession de Lohcngrin, de Tannfixuser. Mais j'eusse renoncé à Otello, au Trouvère, à Aida, à Guillaume Tell, au Prophète. On ne peut chanter simultanément ces ouvrages qui ditTèrent par l'accent, l'écriture et l'inspiration. On est forcé de choisir entre les deux répertoires, sous peine de ruiner rapidement ses moyens vocaux. >
Je conçois que M. Tamagno veille sur le diamant que la nature a placé dans son gosier et qui vaut à lui
seul une mine du Transvaal. Il l'entoure de minutieuses sollicitudes. Il se prive de fumer, il mange modérément et ne boit pas d'alcool. Il s'interdit tous les plaisirs de la vie. Et cette continence est d'autant plus méritoire que les ténors (du moins, on l'assure) sont exposés à de grandes tentations. Vit-on jamais un ténor échouer dans ses entreprises amoureuses? Quelle femme résista à un ut de poitrine vaillamment lancé?
c Tamagno! Tamagno! vous avez dû faire bien des victimes ! »
Otello me jette un regard indéfinissable et garde un silence de bon goût. 11 ne lui plaît pas de poser au don Juan. Ce More a toutes les délicatesses...
Au moment où le vieil Opéra-Comique renaît de ses cendres, j'ai voulu interroger quelqu'un qui ait été témoin de sa gloire. La plupart des artistes qui lont illustré sont morts. La troupe actuelle ne renferme guère que de nouvelles réputations. Je n'y ai trouvé qu'un nom, celui du trial Barnolt, qui remuât en moi d'anciens souvenirs. Aussi loin que je remonte dans ma mémoire, j'aperçois l'honnête visage de ce chanteur dont la carrière se compose de trente années d'assidus services et d'une touchante fidélité au répertoire. Il en fut de plus éclatantes, il n'en est pas de plus honorables. M. Barnolt n'a pas égalé le fameux Sainte-Foy, son prédécesseur; mais il a marqué quelques rôles dune empreinte personnelle. J'écouterais mille fois la Dame blanche que je ne pourrais m'empécher de voir le fermier Dickson sous les apparences te M. Barnolt. Et de même, les traits de M. Barnolt se confondent invinciblement avec ceux de Beppo de Fra Diavolo, de Dandolo de Zampa, et d'Ali Bajou, le chef des eunuques, qui égayé de ses lazzis innocents le dialogue du Caïd. Je ne cite que quelques-uns des personnages de cet emploi. Il les a tous interprétés en
suivant les traditions qu'il avait reçues des maîtres. Il a joué aux côtés de Marie Cabel, de Couderc, de Polel, de Montaubry, d'Achard, de Capoul, de M'"« Révilly, la duègne légendaire, qui n'a jamais été remplacée, et de Télégante et froide Cico, et de la sémillante Délia. Il a travaillé sous la direction de Leuven, de Ritt, de Camille du Locle, d'Emile Perrin, de Carvalho; il a reçu les conseils d'Auber, de Gounod, de Massé, de Georges Bizet. J'ai pensé que, de son commerce avec tant de talents considérables, il avait dû retirer des impressions utiles à connaître. Et je suis allé les lui demander. Je l'ai surpris de bon matin dans le petit logement qu'il occupe à Bois-Colombes. Si M. Barnolt a fixé ses pénates à une telle distance de la rue Favart, c'est qu'il aime la campagne. Il partage en cela la prédilection des comédiens, qui sont las de ne contempler que des paysages en carton et qui soupirent après la nature. Par malheur, Bois-Colombes (et ce même accident est arrivé à Asnières) a perdu presque tous les caractères qui faisaient autrefois de ce village un lieu champêtre. Des rues étroites y sont percées, que bordent des maisons de cinq étages. C'est au faîte d'un de ces immeubles que m'a reçu le digne Beppo. Une rosette violette ornait son veston et communiquait à sa physionomie une gravité qu'elle n'a point ordinairement. Il se confondit en excuses pour le lointain voyage que je venais d'accomplir. Et il ajouta avec finesse :
« Vous en êtes récompensé. On respire ici un meilleur air qu'à Paris! »
A cet instant, par la fenêtre entr'ouverte, pénétraient d'affreux relents, où je crus discerner les vapeurs de la friture et quelques-unes de ces infâmes odeurs qui sont le fléau des grandes villes. Sans chercher à dissiper l'illusion de mon hôte, je me hûtai de lui exposer la raison qui m'amenait près de lui. Il se
hissa sur un tabouret et y prit la pose méditative de Bertrand au second acte du Déserteur. Puis il commença de dévider son chapelet d'anecdotes...
— Assurément, je me^ suis rencontré avec le « papa Auber » !
A cette époque, un peu avant la guerre de 1870, il était octogénaire, mais il n'avait perdu ni son esprit ni ses grâces, ni cette coquetterie qu'il déployait à l'égard des femmes et qui lui gagnaient leur sympathie. C'était à peu près sa seule faiblesse. Il avait la prétention d'être aimé. On cite de lui des mots charmants où se peint une infatuation presque naïve. Comme il abrégeait un jour la répétition d'une de ses pièces, son ami Duprato crut devoir s'étonner de cette impatience inaccoutumée. Auber lui dit à l'oreille :
— Elle m'attend. Il faut que je profite de ce que son vieux n'est pas là !
Il souriait en murmurant ces paroles. Mais, sous sa feinte moquerie, perçait la sincérité d'un sentiment profond. Il éprouvait le besoin d'entendre autour de lui des froufrous de jupes, des gazouillis de voix claires, des rires perlés. Quatre déesses s'assemblaient chaque après-dîner en son hôtel de la rue Saint-Georges, trois cantatrices et une danseuse qui, malgré que leurs visages présentassent une agréable diversité, étaient également grandes, sveltes et jolies. Elles composaient ce qu'on appelait sur le boulevard e l'attelage à quatre de M. Auber ». Il leur offrait du thé et les amusait en leur retraçant les aventures de sa jeunesse. Il n'avait plus guère que ce moyen de séduction.
Parmi ses historiettes, il en est plus d'une que M. Barnolt a retenues. Auber n'était encore qu'un débutant; il préludait à ses succès futurs en faisant exécuter des symphonies dans un cercle d'amateurs.
PORTRAITS INTIMES. li>
Au cours d'un de ces concerts, il avise un musicien qui grattait son alto en dépit du sens commun. Il le reprend vertement :
« Veuillez lire votre partie. Vous n'allez pas en mesure !
— Ah, monsieur! reprend le soliste, sans tenir compte de l'observation, regardez cette jeune fille. Quel profil! Quel bras! Quelle chevelure! »
Auber s'enquit du nom de cet homme distrait et qui jouait si mal du violon. Il s'appelait M. Ingres! Et d'ailleurs ils étaient faits pour se comprendre. Le goût qu'ils avaient pour la beauté féminine les rapprochait. Ils marchèrent côte à côte dans le chemin de la fortune. Ils furent tous deux comblés de faveurs et de dignités par le roi Louis-Philippe, qui se piquait de protéger les arts. A l'amitié qu'il montrait à Auber ce souverain feignait de joindre l'expression de sa gratitude.
« Toutes les révolutions se ressemblent, répétait-il en badinant. Chanter l'une, c'est préparer l'autre. Votre opéra de la Muette, en faisant vibrer dans tous les cœurs l'amour de la liberté, a facilité mon avènement au trône. »
L'auteur se confondait en protestations de dévouement. Mais le monarque l'eprenait :
« C'est un bien bel ouvrage. Nous tâcherons qu'on ne le joue plus si souvent! »
Et tels étaient les plaisants devis où se répandait le « papa Auber », quand il voulait récompenser le zèle de ses interprètes ou amener un sourire sur les lèvres de ses quatre favorites...
Tout en continuant de bavarder, le doyen des trials a détaché des murs de son salon plusieurs douzaines de photographies, qui le représentent dans les trentehuit rôles qu'il a créés et dans les cent cinquante rôles
qu'il a repris. Ce sont des épreuves jaunies par le temps et dont quelques-unes sont presque effacées. 11 en a d'autres encore dont il est fier, des portraits de musiciens illustres, ornés de dédicaces : Ambroise Thomas, Gounod, Léo Delibes. Et il me fournit sur chacun d'eux des indications pittoresques. Ambroise Thomas était, avec les artistes, médiocrement communicatif, Gounod était lyrique et complimenteur, Léo Delibes leur prodiguait des bontés familières, dont ils avaient l'âme pénétrée.
< Ah! monsieur! le charmant homme! Et si vous saviez comme il est mort malheureux ! »
Je me récrie. Eh quoi! Léo Delibes, le poète de Coppélia, le ravissant esprit à qui nous devons le premier acte du Roi l'a dit et tant d'autres chefsd'œuvre d'une inspiration si franche! Lorsqu'il les écrivit, en effet, il n'avait aucune raison de haïr la vie. Le public avait fort bien accueilli ses premiers essais, et, s'élevant, à chaque pièce nouvelle, dans son art, le musicien qui avait débuté aux Bouffes-Parisiens par une opérette de Cham intitulée le Serpent à plumes, avait forcé successivement les portes de l'Institut et du Conservatoire. Ce ne fut pas sans hésitation qu'il accepta dans cet établissement la chaire laissée libre par la mort de Reber. L'insuffisance de ses propres études lui était un sujet d'effroi. Et il s'en ouvrit à Ambroise Thomas.
« Vous ne savez pas la fugue? lui dit celui-ci. Eh bien, vous l'apprendrez! »
Il n'apprit pas la fugue et ses élèves n'en furent point offensés. 11 avait des qualités qui palliaient les lacunes de son instruction, une intelligence merveilleusement souple et une sensibilité qui, s'alliant à sa belle humeur, faisait de lui un être à part, d'une séduction irrésistible. Il était adoré de tous ceux qui l'approchaient, des directeurs qui montaient ses ou-
vrages — et même — chose rare! — de ses collaborateurs. Us n'avaient rien à lui refuser. Que de fois la scène suivante se joua entre lui et son camarade Edmond Gondinet! Ce dernier avait la terreur des remaniements et redoutait, sur ce point, les fatales exigences des compositeurs. Lorsque Léo Delibes avait quelque changement à lui proposer, il se présentait hardiment chez lui, il trouvait sa maison pleine de solliciteurs. Les apprentis dramaturges sachant la bienveillance proverbiale de Gondinet lui apportaient des manuscrits à « retaper » et s'empilaient dans l'antichambre, dans le salon, dans la salle à manger, attendant d'être introduits. Léo Delibes fendait leur flot pressé, s'approchait sournoisement du librettiste et d'une voix suave (oh, combien!) :
€ Une toute petite modification, cher ami, toute petite ! C'est l'affaire d'une seconde ! »
En vain, Gondinet esquissait-il un geste de refus. Le cahier était placé devant lui, le crayon bleu dans sa main, Delibes et Gondinet se considéraient à la dérobée. Ils partaient d'un grand éclat de rire. Et le travail commençait. De retouche en retouche, la journée s'écoulait, puis la soirée. Et à chaque fois que le timbre de l'horloge retentissait, un vaudevilliste éploré se levait des coins obscurs du salon et gagnait la porte, non sans avoir jeté un regard d'horreur vers le fâcheux qui lui avait volé son tour d'audience. A neuf heures, le logis était enfin vidé. Delibes serrait la main de son librettiste et s'écriait :
« Remerciez-moi, je vous ai sauvé de vingt ennemis qui eussent payé vos conseils en vous déchirant à belles dents! >
Peu à peu, Léo Delibes s'assombrit ; sa santé physique déclina avec sa santé morale. Il perdit son enjouement, sa facilité et la confiance qu'il avait en son aimable génie. L'orientation nouvelle de la mu-
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sique le troublait, il demeurait en suspens entre ses préférences qui l'attachaient à l'école mélodique et l'effort qu'il devinait nécessaire vers un autre art moins facile. Et cet embarras avait pour conséquence une douloureuse stérilité. Il s'en épanchait volontiers : « Si je produis des choses compliquées, on ne me comprendra pas. Et l'on me méprisera si je produis des choses claires »... Cette crise de conscience m'a été ingénument résumée par M. Barnolt :
c Wagner a tué Léo Delibes. Et ce n'est pas la seule victime qu'il ait faite! »
D'oùj'ai conclu que le doyen des trials préfère au torrent du Tannhœuser \e limpide ruisseau de la Z)ame blanche...
— Je me retrouve, en fermant les yeux, à la première représentation de Carmen. Toutes les particularités m'en sont demeurées présentes. Et du reste, j'ai assisté à la bataille, car vous n'ignorez pas que j'ai créé le rôle du Remendado.
Non seulement le Remendado a contribué, pour sa modeste part, à défendre l'ouvrage contre l'hostilité du public, mais il a assisté, en quelque sorte, à sa conception et à son enfantement. Il fréquentait alors dans une maison où Georges Bizet était accueilli inti" mement, ainsi que Ludovic Halévy. Une étroite affection liait ces deux hommes qui s'étaient, pour ainsi dire, toujours connus. Bizet avait treize ans à peine quand l'auteur de la Juive, Fromontal Halévy, le mit en relation avec son neveu en le lui recommandant comme un élève de grand avenir. De quoi peuvent causer un poète et un musicien, qu'enflamme l'amour du théiitre? lis ébauchent des projets de pièces. De ce travail en commun naquirent un opéra-bouffe, le Docteur Miracle, et, beaucoup plus tard, le livret de Carmen, sur lequel Henri Meilhac répandit sa fantaisie. Bizet et Halévy occupaient deux appartements dont les portes
s'ouvraient sur un même escalier. Dès qu'un morceau était achevé, Bizet s'empressait de le soumettre à son voisin, qui le passait au crible de la critique la plus sévère. Du soir au matin le piano frémissait dans la maison. Un jour, le compositeur exécute un récitatif dont il paraissait on ne peut plus satisfait, et dans lequel l'orgueil du torero triomphant était superbement exalté. M. Halévy l'écoute en silence et manifeste un enthousiasme modéré. Bizet, un peu piqué, lui demande la cause de cette froideur.
— La page est admirable, répond Halévy, elle n'est que trop belle. Il y manque un soupçon de mouvement et d'entrain. Elle n'est pas assez « peuple ».
— Fort bien. Tu veux ma faire tomber dans le « pont-neuf ».
Il sortit furieux. Mais il s'apaisa. Au bout d'une demi-heure il revenait, apportant un nouvel air.
— Tiens! le voilà, ton pas redoublé!
C'était le fameux morceau du Toréador, le seul qui devait, à la première, être bissé et secouer la torpeur de la foule.
Avant d'arriver à cette représentation, que de soins, que de peines, que de résistances à vaincre! Le théâtre était dirigé par Camille du Locle et de Leuven. Camille du Locle, à qui sa déveine persistante avait valu le surnom de « Pas de Chance », avait de la hardiesse et du courage. Il détestait le répertoire de Feydeau. On sait la joie barbare qu'il laissait paraître quand, d'aventure, les receltes du Pré aux Cleres tombaient au-dessous de oOO francs. Cette allégresse était d'autant plus remarquable qu'elle coïncidait avec la pénurie de ses finances. Elle se nuançait d'une ironie délicate. C'est lui qui, prenant sous le bras son plus fidèle abonné, lui murmurait tendrement :
— Détestable, le ténor que vous avez entendu hier dans Mergy!
L'abonné était obligé d'en convenir. Et du Locle poursuivait d'un ton joyeux :
— Demain, vous en verrez un plus mauvais encore. Mais ce sera dans VEclairl
Cet imprésario original appréciait vivement les beautés inédites de Carmen. Elles laissaient plus insensible M. de Leuven, que son expérience et son renom de sagesse rendaient rebelle aux innovations. Il eût souhaité que Carmen se terminât, selon la règle, par un mariage. Il persécutait les auteurs dans cette intention et leur opposait un raisonnement qui n'était point dépourvu d'une certaine force de logique.
— N'oubliez pas que ce théâtre s'appelle l'Opéra- Comique et que l'on y doit jouer des pièces gaies ou tout au moins agréables et dont le dénouement laisse dans l'âme du spectateur une impression consolante. C'est la loi essentielle de notre genre éminemment national.
Et il concluait, foudroyant Georges Bizet par cet argument suprême :
— Voyez M. Ambroise Thomas! Il n'a pas hésité à se séparer de Goethe et à ranimer Mignon au dernier acte de son délicieux ouvrage et à la jeter dans les bras de Wilhelm Meister. Si Mignon avait expiré, c'étaient trois cents représentations de moins... Jeune homme, méditez cet exemple!...
M. de Leuven ne fut pas écouté et le résultat de la première soirée sembla lui donner raison. Le public se montra indifférent et, par moments, agressif; on eût dit qu'il se défendait contre son plaisir. 11 chuta l'arrivée des soldats et le chœur des cigarières; le réalisme du second tableau le choqua extrêmement. Et cette répugnance fut soulignée par la presse. Jules Prével s'indigna véhémentement contre la lanterne qui se balançait au plafond de la salle d'auberge où Carmen et don José prenaient leurs ébats. Cette lan-
terne le siilToquait. 11 voyait en elle le symbole du vice parisien uni au vice espagnol. La lanterne fut abolie. Mais la fAclieusc appréhension qu'elle avait produite subsista. Les familles du Marais et du Sentier firent grève; les représentations se traînèrent languissamment. Le soir de la trente-troisième, Galli-xMarié se sentit tout énervée, tout émue. Elle joua son rôle avec une passion qu'elle n'y avait pas encore introduite. En sortant de scène elle dit à ses camarades :
— Je n'ai jamais si bien compris Carmen qu'aujourd'hui. Et j'ai envie de pleurer, comme s'il allait arriver un grand malheur...
Le lendemain on apprenait la fin subite de Georges Bizet, emporté en pleine maturité, alors que son cœur débordait d'amour et son cerveau de génie.
... Longtemps nous avons ainsi devisé. Et tandis que le bon Ali Bajou laissait couler le flot de ses réminiscences, bercé par sa voix familière, j'entrevoyais, comme dans un rêve, ces ombres dont ma plus lointaine enfance fut charmée : le héros ô< Grétry, de Nicolo, d'Hérold, le troubadour Blondel, et Grégoire « qui aime à boire », et Joconde, et Cantarelli, et l'implacable Comminge, et la gente Nicettr qui dit si bien leur fait aux archers du roi, et l'avenante personne qui enlève, avec tant de précaution, sa robe au second acte de Fra Diavolo et dont le déshabillé pudique alluma le premier trouble dans mon imagination de collégien. Et je revoyais aussi ranciennc salle Favart, sonore et luisante comme un violon de Viotti, ses loges où s'ébauchaient les hymens, son foyer où les fiancés se promenaient « la main dans la main », et dans un coin de cette immense pièce, tout contre la cheminée, une demi-douzaine c\v messieurs âgés, qui s'éveillaient de leur assoupisse ment pour narrer les épisodes de la première du
LES SOUVENIRS d'uX TRIAL 201
Domino noir. C'étaient les « tiabitués », groupe maintenant évanoui au sein duquel se détachait la silhouette du père Dupin, rasé de frais, ganté de blanc, culotté de gris perle, de ce librettiste quasi centenaire, qui méprisait superbement la musique moderne et ne pouvait souffrir celle de Gounod, à cause de son « excessive obscurité » et qui s'écriait, quand on se hasardait à louer devant lui un Lorédan, un Lionel ou un George Browu :
— Ah, messieurs! si vous aviez vu Ponchard!
A mesure qu'il avance dans son récit, je remarque qu'un voile de tristesse enveloppe le discours du doyen des trials. Sa parole est coupée de silences et de soupirs douloureux. Je le presse de me dire ce qui cause sa mélancolie. Il s'y décide enfin :
« Voyez-vous, j'ai manqué ma vie. Emile Perrin m'offrit de m'engager vers 1875 à la Comédie-Française. Je serais aujourd'hui sociétaire à part entière. J'aurais la richesse et les honneurs. Que n'ai-je accepté sa proposition! Mais que voulez-vous? J'étais stupidement attaché à mon théâtre! »
A quoi bon se consumer dans des regrets superflus! Beppo na pas, il est vrai, atteint à la gloire des deux frères Coquelin. Mais il a succédé, dans ses meilleurs rôles, à l'immortel Sainte-Foy. Il a réjoui, durant trois générations, la fleur de la bourgeoisie française. Son sort, malgré tout, est enviable. Et c'est ce que je m'efforçai de démontrera cet excellent artiste...
Toulouse.
... Cette semaine, la pensée des Toulousains appartient tout entière à l'illustre toréador Mazzantini, qui a consenti, sur la prière de son ami Gailhard, à venir tuer le taureau sous Its murs du Capitole. On espérait que M. Léon Bourgeois honorerait de sa présence cette solennité. Mais il s'est souvenu qu'une certaine loi, non abrogée, prohibait ce spectacle barbare. Pour n'être pas tenté d'y assister, il est parti à midi, quatre heures avant la course. Le gouvernement n'y sera représenté que par M. Henri Roujon, directeur des l)eaux-arts, par M. Georges Leygues, président des Cadets de Gascogne, et par M. Gailhard, directeur d'un théâtre subventionné. Cela suffit pour donner du lustre à ce divertissement, dont la population du Languedoc est si friande. Tout à l'heure elle prendra d'assaut les gradins du cirque. En attendant, elle considère avec une curiosité sympathique l'hôtel où le fameux matador est descendu et tâche d'apercevoir au fond du jardin, se profilant parmi les arbres, son feutre castillan aux larges bords!...
Je lui ai fait passer ma carte et lui ai demandé
quelques instants d'entretien. Mazzantini jouit d'une renommée européenne, et je voulais tenir de sa bouche les particularités de ses débuts. Il n'a pas tardé à me retrouver dans le salon, après avoir mangé l'œuf à la coque et la côtelette qui composent, les jours de travail, son léger repas. J'étais curieux de contempler de tout près ce personnage et d'arriver à connaître ce que peut contenir l'âme d'un fameux toréador, au double point de vue sentimental et intellectuel. Don Luis Mazzantini est parvenu au sommet de son art. Tout de suite, il m'a séduit par son aisance et sa distinction. C'est un superbe cavalier. De haute taille, ni trop gros ni trop maigre, mais juste à point, son corps est merveilleusement proportionné. Tout à l'heure, cette statue apparaîtra moulée dans un habit bleu chamarré d'or. Maintenant elle flotte à l'aise dans un complet de flanelle. Mais sous les amples plis de ce vêtement on devine des jambes fines et vigoureuses et des bras d'acier. Une tète assez petite surmonte ce colosse. Elle n'est empreinte d'aucune bestialité; les yeux sont doux et résolus et la bouche souriante. Les traits sont réguliers et d'une réelle beauté. M. Mazzantini a dû rencontrer peu de cruelles! Comme je l'interrogais non pas précisément sur ses bonnes fortunes, mais sur les commencements de sa carrière, il s'est décidé à me conter son histoire. Elle est assez extraordinaire et vaut la peine d'être reproduite. Ajoutons que ce lorrero s'exprime dans notre langue avec une surprenante facilité. Il en possède toutes les finesses. Je voudrais ajouter à sa narration les gestes qui les soulignent et le léger accent qui en relève le goût. L'imagination du lecteur suppléera aux lacunes du récit.
« Croiriez-vous que j'ai commencé par être chef de gare? On m'eût bien étonné si l'on m'eût, à celte époque, prédit mes destinées ! »
C'était la gare de Santa Olagna, dans la province de Tolède, dont le gouvernement était confié aux mains juvéniles de Mazzantini. Il n'était pas riche, il avait femme et enfant. Pour grossir la caisse de retraite des employés de la Compagnie, il s'assemblait le dimanche avec quelques collègues et organisait des représentations théâtrales. Un soir, ils eurent l'idée de monter une corrida, et le chef de gare déploya dans cette entreprise une dextérité qui lui valut des compliments unanimes II recommença l'expérience, toujours avec le même bonheur. Et tandis qu'il s'initiait aux mystères de la tauromachie, il prenait en aversion les platitudes de son métier. Un soir, il rentra au logis et M™^ Mazzantini s'aperçut avec surprise qu'il avait rasé sa barbe et n'en avait conservé que deux courts favoris qui lui descendaient jusqu'au-dessous des oreilles. Elle l'interrogea sur ce changement de physionomie.
« Je t'annonce une grande nouvelle. Je me fais toréador! »
La malheureuse femme joignit les mains, répandit un torrent de larmes. Mais Mazzantini était résolu à ne pas se laisser fléchir. Son parti était pris irrévocablement; et déjà il avait adopté l'allure de sa profession et parlait aux voyageurs récalcitrants comme il devait parler plus tard aux taureaux. Son supérieur hiérarchique lui fit comprendre que ces façons étaient incompatibles avec l'administration des chemins de fer. Mazzantini lui envoya sa démission et commença à étudier dans leur dernier détail le maniement de la muleta et de lépée. Mais il ne suffisait pas d'acquérir du talent : il fallait se faire connaître. Il proposa ses services à plusieurs entrepreneurs, qui les repoussèrent, n'ayant point confiance en cet amateur. D'ordinaire, les matadors sont des gens de basse extraction, d'anciens paysans, d'anciens garçons bouchers, qui gravissent les échelons du métier et s'y élèvent
progressivement : d'abord chulos, puis picadores, puis banderilleros. Celui-ci avait la prétention de s'improviser « grand ténor » sans un stage préalable. Tout le monde le repoussa, et il tomba dans une extrême misère. Un jour qu'il méditait tristement devant la Puerta del Sol et remuait au fond de sa poche les quelques pesetas qui constituaient ses seules ressources, un obligeant voisin lui désigna un individu qui s'était attablé à un des cafés de la place : « C'est le gros D..., lui dit-on, qui veut instituer des corridas à Mont-de-Marsan. Arrangez-vous avec lui ! » L'entente ne fut pas longue. Mazzantini éblouit le barnum en lui parlant de courses supposées qu'il avait courues à Cadix, Séville et autres lieux. Ce mensonge lui valut un engagement immédiat. 11 découvrit un tailleur qui voulut bien lui fabriquer, à l'œil, un uniforme. Et, pour la première fois, Mazzantini parut devant le public autrement qu'en veston « civil » et en feutre gris. Il tua six bètes et sauva la vie à un picador en détournant sur lui-même la fureur du taureau. On l'acclama. Sa réputation naissante fit le tour des villes des Pyrénées. Bayonne, Saint-Sébastien, Perpignan, Nîmes le convièrent. Pour que sa réputation fût établie, il était nécessaire qu'il obtînt en Espagne le grade de matador et qu'il reçût des mains d'un de ses amis la suprême consécration. Il m'a conté comment se pratique cette cérémonie, qui ne manque pas de majesté. Cela s'appelle VAUernativa. Le toréador vieilli et qui compte bientôt prendre sa retraite choisit parmi ses jeunes confrères celui qui lui paraît le plus digne et affronte avec lui une épreuve solennelle. Puis, devant la foule assemblée, il lui remet la muleta et la spada. Il semble lui dire :
« Mes forces sont usées, les tiennes sont neuves; remplace -moi, sois mon héritier et perpétue ma gloire. »
Ainsi, jadis, les vieux capitaines donnaient l'accolade à leurs lieutenants. Cette coutume nous reporte aux mœurs de la chevalerie. Être adopté et couronné par un vétéran après le combat constitue les titres de noblesse du matador. Mazzantini le fut deux fois, par Frascuelo et Lagartijo. Et les journées où s'accomplirent ces événements lui ont laissé un impérissable souvenir.
< Oui, me dit-il, c'est le 13 avril 1884 que j'ai reçu VAlternativa à Séville. Au milieu de la course, un orage éclata; une couche d'eau de vingt-cinq centimètres couvrit la piste. Mon maître et moi nous quittâmes nos souliers et combattîmes le taureau dans l'inondation. Ce fut superbe... Le 19 mai de la même année, je fus « confirmé » par Lagartijo. Car il faut vous dire que l'école de Séville et l'école de Madrid sont rivales et que l'une ne reconnaît pas ce que l'autre a décidé. Elles s'accordèrent pourtant sur mon nom, et je fus proclamé prima spada. Dès lors, j'étais un grand personnage. »
Le torero s'est levé pour mieux me narrer la scène qu'il évoque; il la mime avec des gestes professionnels, mais ses paroles ne sont pas trop emphatiques. S'il a conscience de sa valeur, il n'en est pas infatué ; et ce qu'il y a de magnifique et d'altier dans ses propos s'allie à une agréable simplicité. Il s'abandonne au plaisir de me retracer ses aventures. Il cite ses coups fameux; les dangers qu'il a affrontés, ceux dont il a sauvé ses compagnons.
« J'ai de l'autorité sur eux, et ils m'obéissent. Je ne suis pas Mazzantini, je suis don Luis. L'éducation que j'ai reçue me rend un peu supérieur à mon entourage. Et puis, j'ai un très méchant caractère. Quand j'ai la direction de la course, j'exige une docilité absolue. Malheur aux mauvaises tètes ! »
Don Luis a redresse son chef d'hidalgo, qui ressemble, avec la noblesse en plus, à celui de José Dupuis, l'immortel créateur de la Belle Hélène. Il a murmuré quelques mots tout bas à son secrétaire, qui lui rapporte deux photographies. Il y appose gravement son seing et m'en offre une; il présente l'autre à mon compagnon René Baschet, qui lui demande la permission de prendre un instantané pour perpétuer la mémoire de son obligeante réception. Tandis que don Luis se met en posture, — jambe en avant, bras croisés, regard impérieux, — je l'interroge sur ses projets d'avenir. Il me confesse qu'il va bientôt rentrer dans la vie privée, se retirer en pleine vigueur, en plein succès.
« Que voulez-vous? Ma femme souffre d'une maladie de cœur qui empire chaque jour par les émotions que je lui cause. Elle voulait mener une existence paisible, et c'est dans ce but qu'elle avait choisi comme époux un employé de chemin de fer! Ajoutez que j'ai perdu récemment un million dans des spéculations malencontreuses. Lorsque je l'aurai regagné, — c'est l'affaire de deux ou trois ans, — je vais me reposer sur mes terres. J'en possède de fort belles, là-bas, en Andalousie.
— Vous vous y ennuierez. Car enfin, à moins d'y tuer le taureau pour votre agrément particulier, je ne sais trop à quoi vous passerez votre temps. Je ne vous vois pas réduit au métier d'agriculteur... »
Mazzantini me lance un regard malin, et son œil noir devient ironique :
« Il y en â d'autres », fait-il.
Et comme je le presse de me dévoiler ses intentions, il ajoute :
« On me surnomme le Castelar des toreros. J'ai la parole aisée, et j'ai prononcé des discours qui ne manquaient pas de feu. Je vais me lancer dans la
politique. C'est une autre arène où il y a d'autres animaux à réduire, qui sont aussi dangereux que mes taureaux. Un bon matador doit avoir des poumons solides, du courage et du sang-froid. Puisqu'on me reconnaît ces qualités, j'en trouverai l'emploi dans le Parlement. L'heure est favorable. De grands événements vont s'accomplir en Espagne. A une situation nouvelle, il faut des hommes nouveaux. »
Je félicite don Luis d'assigner à ses ambitions un but aussi distingué.
« En attendant, dit-il, je vais tâcher de vous expédier le plus promptement possible quelques bêtes furieuses. J'espère que les dames de Toulouse seront satisfaites!... Très aimables les dames de Toulouse! Elles aiment beaucoup les toréadors ! »
Je vais m'éloigner par discrétion et laisser l'artiste à ses méditations, mais il me retient encore. Et sa dernière parole chatouille délicatement mon chauvinisme :
« Je suis un peu votre compatriote. Lorsque mon père a vu l'Italie, son pays d'origine, entrer dans la triple alliance, il a opté pour la nationalité française. Voilà ce que j'avais à vous dire... A tantôt! »
Le cirque en planches, construit dans un des faubourgs de Toulouse et affecté aux délassements tauromachiques, est bondé. Sept ou huit mille personnes s'y entassent, s'y bousculent et poussent des cris féroces qui n'ont d'autre objet que le plaisir de faire du bruit. On s'entraîne pour la course. Elle est annoncée pour quatre heures. A trois heures et demie, le jury pénètre dans la loge aux tentures tricolores qui lui a été réservée. M. Gailhard, qui préside, a cru devoir s'orner le crâne d'un tube éblouissant à seize reflets (deux fois plus de reflets qu'à Paris). Cet orgueilleux galurin humilie nos chapeaux de paille.
PORTRAITS INTIMES. "l"*
210 POUTRAltS INTIMES
M. Roujon est en melon, M. Leygues en tyrolien, M. Benjamin Constant en canotier, M, Mounet-Sully arbore un haut-de-forme gris pommelé du plus saisissant effet. Chacun de ces messieurs est salué, à son entrée, d'une ovation formidable. On trépigne. Déjà!... Que sera-ce tout à l'heure? L'orchestre exécute la Marseillaise qui se perd dans le tumulte : puis l'ouverture de Carmen, morceau approprié à la circonstance. Les alguazils viennent, en grande pompe, demander la clef du toril à M Gailhard, qui la leur jette avec une souveraine ampleur. Et précédé d'une fanfare de trompette, ruisselant d'or, le jarret serré dans le bas de soie, la cape sur l'épaule, don Luis Mazzantini, première spada d'Espagne, futur député aux Cortès, apparaît; et, s'inclinant avec une dignité inexprimable, salue le président, et l'assistance, et la France, et la ville de Toulouse... Les chulos, les picadors, sont prêts à soutenir l'assaut. La bête est attendue de pied ferme.
... Ce qu'a été cette journée, je ne le dirai pas. On ne décrit plus les courses de taureaux depuis Mérimée; le morceau a perdu tout intérêt pour être devenu trop classique. Pendant deux heures d'horloge nous avons assisté à ce spectacle, qui ravit les âmes cruelles et qui me révolte pour ma part, des chevaux éventrés et hennissant de terreur. Et je ne dirai rien du sang répandu, de l'épée enfoncée jusqu'à la garde dans l'épaule d'un animal épuisé, des mille tortures qui précèdent son agonie et que lui infligent vingt ou trente hommes qui ne sont pas beaucoup plus intelligents que lui, mais qui sont bien plus féroces...
Don Luis a été merveilleux de puissance, de précision et d'indolente témérité. 11 semble, à le voir s'avancer lentement vers le taureau, ses banderilles à la main ou la dague en arrêt, que rien ne soit plus facile que d'exécuter cet exercice. Chez Mazzantini,
DON LUIS MAZZANTlNl, MATADOR 211
reffort ne se sent pas. C'est l'art qui se dissimule, c'est le comble du grand art.
Après la victoire, je suis allé le féliciter. Et je l'ai trouvé aussi calme que le matin. Il est blasé sur ce genre de triomphes. Mais il est ravi de l'aceueil que lui ont fait les personnages considérables qui suivent les fêtes do Gascogne. M. Leygues lui a rappelé les persécutions qu'il avait dû jadis lui infliger à Bayonne : € Ce n'est pas moi qui vous ai tourmenté, c'était la loi... » Celte ingénieuse distinction arrange tout. M. Léon Bourgeois n'a pas été moins charmant. Avant de regagner Paris, il a serré la main au torero et lui a donné l'assurance de sa vive estime :
« Je vous désavoue comme ministre, lui a-t-il dit, mais je vous applaudis comme Cadet... »
Entre hommes politiques, on se doit quelques éarards...
I. — ou l'on exhume les dépouilles d'orgox, d'elmire et de m™« pernelle
Un concours singulier d'événements m'a mis, je crois, sur la trace des originaux du Tartufe, je veux dire des personnages qui ont servi de modèles à Molière et qu'il a introduits dans sa comédie. Non seulement j'ai vécu pendant quelques jours dans la familiarité d'Orgon, d'Elmire et de M""^ Pernelle, mais j'ai pu remuer de mes mains leurs dépouilles authentiques. Cette aventure mérite d'être contée en détail.
J'ai pour voisin, sur les rives de la Seine, le peintre Poilpot, le célèbre auteur du panorama de Reischoffen et de dix autres panoramas qui ont fait le tour du monde. Or, M. Poilpot a l'avantage d'y être propriétaire d'une cathédrale. Elle s'élève à Croissy, près Chatou et juste en face de l'île de la Grenouillère. 11 ne se doutait guère, il y a quelques années, quand il longeait ce village en quête d'un site à croquer, qu'une telle aubaine allait lui échoir. Comme il passait devant la mairie, un écriteau frappa ses yeux : Église à louer. Il chercha l'église et ne tarda pas à la découvrir. Elle
avait fort bon air. Les murs en étaient un peu délabrés, mais le clocher avait conservé sa fière allure, et le coq de cuivre qui le couronnait semblait égrènera tous les vents son chant sonore. M. Poilpot fut séduit par la physionomie de ce monument, dont l'architecture datait du xii'^ siècle et qui venait d'être récemment désaffecté; il résolut d'en devenir non pas le locataire, mais l'acquéreur. Il noua avec la municipalité des négociations qui aboutirent, après des mois de luttes, d'efforts, de procès, d'hésitations administratives, à un contrat de vente définitif. Aujourd'hui l'édifice lui appartient; dans sa cathédrale, il est chez lui. Et, comme le premier soin d'un nouvel occupant est de visiter les coins et recoins de son immeuble, il a recruté une compagnie de terrassiers chargés d'explorer les sous-sols de l'église de Croissy. 11 eût mieux fait d'embaucher des fossoyeurs. Chaque coup de pioche amena la découverte d'un crâne, ou d'un tibia, ou d'un cercueil réduit en poussière. Trois couches d'ossements se trouvent superposées en ce lieu vénérable; les plus anciens correspondant à l'époque gallo-romaine, les plus récents remontant à cent cinquante ans à peine. En dehors de l'enceinte, d'autres débris sont enfouis, débris de moindre importance, appartenant au commun des fidèles ; ils s'étendent sous le jardin de M. Poilpot, jusqu'à la cure, dont il a fait son habitation, se composant ainsi, par le groupement de ces constructions diverses, une maison de campagne, comme il n'en existe pas en France une seconde. M. Poilpot campe sur un ossuaire. Et cela ne lui donne pas de mauvais rêves. 11 faut dire qu'il traite ces reliques avec le respect qui leur est dû et qu'il les remet scrupuleusement en place après avoir troublé leur sommeil. Le savant architecte Camille Formigé l'assiste dans ces fouilles délicates. Elles n'ont pas produit encore ce cju'on pouvait espérer; elles amène
LES VÉRITABLES ORIGINAUX DU « TARTUFE » 21o
ront prochainement l'exhumation dun évèque, et. sans doute aussi, d'un trésor. Le trésor et lévéque sont expressément attendus. M. Poilpot me lavait annoncé au printemps de cette année :
€ Nous sommes sur les traces de Monseigneur! »
L'autre semaine, je me suis rendu, de grand matin, au prieuré de M. Poilpot. Et jai trouvé mon ami à la besogne. Il tenait dans ses mains une tète de mort et paraissait en proie à une profonde méditation. J'admirai la beauté de cette attitude qui rappelait celle dHamlet, prince de Danemark. Je pensai d'abord que ce crâne, qui n'était pas le crâne d'Yorick, devait appartenir à Monseigneur. Je sus bientôt que mon hypothèse était erronée. Du plus loin qu'il m'aperçut, le peintre me cria d'approcher. Il n'était pas seul en sa nécropole. A côté de lui se tenait un personnage vêtu de noir, à la figure intelligente et fine.
« Je vous présente, me dit-il, M. Charles Bonnet, un homme versé dans l'érudition, fauteur dune monographie très complète du bourg de Croissy. Il y réside lui-même et Victorien Sardou a une grande confiance dans ses lumières, comme autrefois Emile Augier, qui était également son voisin. •
M. Charles Bonnet coupe court avec modestie à ces louanges, et il m'explique, en effet, qu'il s'est amusé à reconstituer, par le menu, l'histoire de l'église et du château de Croissy. 11 a compulsé les archives, les minutes de notaires, collationnant ces paperasses avec une ténacité de bénédictin. Ayant appartenu à la basoche, il a ses entrées dans toutes les études de Paris, et il y a rencontré des pièces inédites d'une précieuse signication. Pendant qu'il me donnait ces détails, je considérais les restes mélancoliques qui gisaient à nos pieds. Il me désigna un squelette, dont la taille dépasait en hauteur et en largeur l'ordinaire mesure :
« Voilà, me dit-il, tout ce qui subsiste du seigneur Orgon, — rOrgon du Tartufe. »
Il m'indiqua un second squelette, de moindre envergure et qui paraissait tout mignon auprès du premier :
« Ceci, c'est Elmire! »
Un troisième squelette était déposé à quatre pas des précédents :
« Voici M™ Pernelle... »
Je demeurai saisi de cette révélation et me demandai si le prince Hamlet et son confident Horatio ne se jouaient pas impudemment de ma crédulité. Leur pliysionomie respirait une gravité sereine.
« Quittons ce cimetière, s'écria Poilpot. Allons sous les arbres. M. Charles Bonnet va vous dévoiler cet étrange mystère. »
Nous nous assîmes au bord de l'eau, dans des rocking-chairs; et tout en regardant, du haut de la terrasse, couler l'onde épaisse du fleuve, nous prêtâmes l'oreille à ce que voulut nous exposer l'historien. Je vais tâcher de résumer son récit.
< Orgon se nommait, en réalité, François de Patrocle ; il appartenait à la petite noblesse de province; son père. Hercule de Patrocle, avait été l'auxiliaire dévoué d'Anne d'Autriche lors des correspondances de la reine avec l'Espagne; quand Hercule mourut, en 1642, François lui succéda dans la charge d'écuyer ; il recevait, de ce chef, 600 livres de gages et 800 livres pour frais d'équipement et entretien de deux chevaux de selle. Sa fortune était modeste. Elle s'accrut par un mariage. 11 épousa, en 1643, Louise-Angélique Dansse (Elmire) qui versa dans le ménage une dot de 40 000 livres. Elle était jolie, bien faite, quoique un peu courte (nous avions pu le constater tout à l'heure), et de trente ans plus jeune que son mari. Elle touchait, comme lui, de près à Anne d'Autriche, et leurs épousailles se firent
SOUS l'égide de Sa Majesté. Angélique était la fille de ]\lme Dansse (M"'« Pernelle), qui remplissait à la cour l'office de première femme de chambre; son père, le sieur Dansse, y exerçait l'emploi d'apothicaire du corps de la reine. C'est lui qui préparait et administrait les secrets remèdes chargés d'entretenir en bonne santé ce corps auguste. Anne d'Autriche fut ravie d'unir la fille de son apothicaire et de sa suivante à l'écuyer dont elle avait pu apprécier le zèle et de rapprocher par cet hymen tant d'excellents serviteurs. François de Patrocle était désormais en état d'avoir une maison. 11 acheta en 1644 le domaine de Croissy et les prérogatives y attachées. Il devint seigneur de ce lieu et se partagea entre ses terres, son service à la cour et son établissement de Paris. Quand il avait un moment de liberté, il poussait jusqu'à ce village dont il était le suzerain et qu'il gouvernait d'une main ferme et paternelle. Il y faisait de brefs séjours et regagnait ensuite le logis qu'il occupait avec sa femme Angélique-Elmire et sa belle-mère M"^eDansse-Pernelle, non loin du Louvre, dans l'enclos de l'hôpital royal des Quinze-Vingts.
Tout s'est-il, ces deux jours, passé de bonne sorte? Qu'est-ce qu'on fait céans? Comme est-ce qu'on s'y porte?
On se représente M. de Patrocle, arrivant de Croissy à franc étrier et adressant ces questions à quelqu'un de ses gens. Son caractère était marqué des mêmes traits que Molière a prêtés au bonhomme Orgon. Il était violent, crédule, vindicatif, solidement attaché aux choses de la religion; il s'accordait en cela avec ^Ime Dansse, qui poussait la dévotion jusqu'à la bigoterie. Cette église, dont M. Poilpot est maintenant l'heureux possesseur, était leur œuvre. Ils la restaurèrent, l'enrichirent et attirèrent sur elle les libéralités
d'Anne d'Autriche. M™® Dansse ne se plaisait pas moins que son gendre à y venir entendre la messe. Ils y occupaient le premier banc et, l'un et l'autre, et surtout Orgon, étaient fort entichés de noblesse et flattés de jouer au féodal parmi des vassaux respectueux. Il ne semble pas qu'Elmire ait eu tout à fait ces goûts. A la vie des champs elle préférait la vie plus dissipée et plus élégante des salons. Elle prisait les belles manières, la galanterie, les madrigaux et s'en laissait conter honnêtement. Plusieurs contemporains rendent hommage à la petite M™*' de Patrocle et vantent les agréments de sa personne et de son esprit. Elle était d'une santé chancelante : épuisée par de trop fréquentes grossesses (elle donna le jour à sept enfants), elle s'éteignit à un âge peu avancé, précédant dans la tombe sa digne mère M™'' Femelle et son époux, qui se remaria à soixante-dix-huit ans et mourut à quatrevingt-huit. Cet Orgon était bâti à chaux et à sable...
Je suivais avec une curiosité croissante la conférence de M. Charles Bonnet. Cependant une question me montait aux lèvres. Je voyais bien agir les héros de la comédie, mais je ne distinguais pas, au milieu d'eux, celui qui les met en mouvement, l'imposteur qui excita la verve du satirique. Je n'y tins plus et, m'inspirant des propos d'Orgon alors qu'il interroge Dorine, je demandai brusquement :
« Et Tartufe?... »
M. Charles Bonnet sourit.
« Patience! patience! J'y arrive! >
Et il reprit le cours de sa narration...
«C'était vers 16oo... M. et M™<= de Patrocle étaient mariés depuis douze ans et aucun nuage n'avait troublé leur félicité. J'ai dit qu'ils logaient, avec ]\jme Dansse-Pernelle, dans l'enclos des Quinze-Vingts. Un matin, celle-ci sortait de l'office, lorsqu'elle vit
savancer, lui offrant de l'eau bénite au bout des doigts, un personnage dont l'extérieur et le maintien modeste la prévinrent favorablement. Il ne portait pas l'habit ecclésiastique, mais il y avait en lui un je ne sais quoi qui sentait l'homme du clergé. Le lendemain, elle le croisa de nouveau, et encore le surlendemain; elle fut édifiée par la violente ferveur qu'il déployait durant le saint sacrifice :
11 attirait les yeux de l'assemblée entière Par l'anleur dont au ciel il poussait sa prière; Il faisait des soupirs, de grands élancements Et baisait humblement la terre à tous moments...
On sortit ensemble ; on échangea quelques mots ; la voix de l'inconnu était amène et ses discours pleins d'onction. La bonne dame fut toute pénétrée de leur douceur. Il déclara se nommé Charpy, sieur de Sainte- Croix, et jouir du titre, à lui conféré par Mazarin, de «conseiller du roy en ses conseils d'État et privé»: cette confidence acheva de lui gagner l'estime de ^[me Dansse; il demanda la permission de venir rendre ses devoirs ; on fut flatté de les accueillir. Une semaine plus tard, Charpy de Sainte-Croix, présenté et prôné par ladouairière, pénétrait sous le toit des Patrocle... Tartufe était chez Orgon; le loup s'installait dans la bergerie...
Or, qu'était-ce, au juste, que ce Charpy de Sainte- Croix, qui allait, grâce à Molière, enrichir la littérature d'un type immortel ? M. Charles Bonnet l'a étudié dans le dernier détail et a pu reconstituer son obscure existence, sans y laisser de lacunes. Elle est féconde en péripéties. Nicolas Charpy n'est pas gentilhomme, comme il se vante de l'être. Souvenez-vous de la fureur de Dorine :
Oui, c'est lui qui le dit; et cette vanité.
Monsieur, ne sied pas bien avec la piété...
Qui d'une sainte vie embrasse l'innocence
Ne doit point tant prôner son nom et sa naissance,
Il est issu de bourgeois originaires de Cluny, et il est né à Mâcon. Cet liomme est Bourguignon, ce qui explique qu'il ait le « teint frais, la bouche vermeille » et qu'il boive à son déjeuner « quatre grands coups de vin ». Comme ses compatriotes, il aime le jus de la treille, il a le tempérament sensuel. Ses parents le font instruire dans les lettres, il apprend la langue latine, la grecque, l'hébraïque, prend ses licences d'avocat au parlement et s'établit à Paris en 1638. Il publie un ouvrage consacré à la gloire de Louis XIII et de Richelieu (le Juste Prince ou le Miroir des princes), qui l'assure de la bienveillance royale; il est du reste protégé par Cinq-Mars qui se l'est attaché en qualité de secrétaire. Charpy se répand dans la haute société ; il y noue de nombreuses intrigues, il envoie des vers à M^'c de Bouteville, à Julie d'Angennes. Mais ces amusements sont onéreux, et notre avocat n'a que peu d'argent. Pour augmenter ses ressources, il s'associe à une bande de faussaires qui a pour chef un certain abbé Machon, archidiacre de Toul, et qui vend des lettres d'anoblissement, revêtues d'un sceau apocryphe. La supercherie est découverte, Machon arrêté; Charpy reste caché dans une cave pendant un mois ; puis s'enfuit en Savoie. Il n'évite que la peine corporelle ; il est pendu en effigie sur la place de Grève. Ces accidents lui inspirent des réflexions dont le fruit ne tarde pas à mûrir. Le coureur de ruelles, le courtisan de Julie d'Angennes feint de renoncer aux dissipations ; il emploie le temps de son exil à composer des livres tout imprégnés de vertus évangéliques, YAncienne Nouveauté de r Écriture et la Vie du bienheureux Gaétan, fondateur des Théatins. Ce dernier opuscule est destiné à attendrir Mazarin, qui a introduit cet ordre en France et s'intéresse à son développement. Charpy a auprès du cardinal un défenseur, l'abbé Ondedey, maître de la chambre. Après de nombreuses et vaines
instances, il obtient enfin l'autorisation de rentrer à Paris.
Il y revient humblement, établit son domicile dans l'enclos des Quinze-Vingts, où il se rencontre et se lie avec M""" Dansse-Pernelle... Ses alTaires étaient alors en assez mauvais point. Il ne lui était pas désagréable de devenir le commensal d'une famille opulente; il comptait retirer de ce commerce des profits positifs. Il ne s'abusait pas. M. do Patrocle lui témoigna de l'affection et sa femme alla un peu plus loin dans ses sentiments. M. Charles Bonnet a des raisons de supposer que la vraie Elmire fut moins sage que l'Elmire du poète et qu'elle céda aux entreprises de ce célibataire de quarante-cinq ans, en qui le libertinage un moment assoupi, s'était réveillé. Le voisinage jugea que les assiduités deCharpy étaient compromettantes; Mme Dansse eut vent de ces commérages; elle n'avait pas l'aveuglement que lui a attribué Molière; elle en avertit son gendre, qui refusa de se laisser convaincre. Toutefois, le scandale grossissait, il parvint jusqu'à la reine; Tallemant des Réaux ne craignit pas d'en tirer la matière d'une de ses historiettes. Un éclat était à la veille de se produire. Déjà M"^" Danse s'était séparée d'avec les Patrocle, et Charpy se trouvait très mal à l'aise, en cette maison, où il avait jeté le ridicule et le déshonneur. La sollicitude de Mazarin consentit à le tirer d'embarras. En 1657, un bénéfice étant venu à vaquer en province, le cardinal l'en pourvut généreusement. Il le nomma prieur de Notre-Dame de Lespinasse, à Millau. Le maître fripon s'empressa de se rendre à ce poste. Sous couleur de servir la religion, il échappait aux reproches d'une maîtresse, à la colère d'un époux offensé... En cette conjoncture encore. Tartufe demeurait fidèle à son caractère. Mais à rencontre du dénouement de la pièce, il ne subit pas le châtiment de ses crimes, il en fut plutôt récompensé, et par
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la main d'un prince de l'Église; ce qui prouve qu'il n'en va pas de la vie réelle comme du théâtre, et que le vice n'y est pas toujours puni... »
L'aimable biographe des Patrocle a achevé de parler, que je continue de l'écouter. Le tableau qu'il a tracé est d'une clarté merveilleuse ; les faits s'y coordonnent si parfaitement, que j'en conçois de l'inquiétude. Je crains que M. Ch. Bonnet n'en ait omis quelques-uns et n'ait inconsciemment altéré les autres pour mieux assurer le triomphe de sa thèse. Il surprend dans mon regard les doutes que je m'apprête à lui exprimer et les prévient aussitôt :
« Vous traverserez Millau, me dit-il, en revenant des fêtes de Gascogne. Arrêtez-vous un après-midi dans cette ville. Faites-vous communiquer par les archivistes les documents relatifs au sieur Charpy de Sainte-Croix, prieur de Notre-Dame de Lespinasse. Dès votre retour, nous nous reverrons. Et j'espère vous démontrer péremptoirement l'identité de cet homme avec Tartufe, et que Molière n'a pas puisé à une autre source les nuances dont il a coloré son Imposteur. »
Je résolus de me conformer à cet avis. Et, en attendant le résultat de l'enquête que je me proposais d'entreprendre, je félicitai mon hôte d'abriter sous son toit des cendres aussi illustres.
« Oui, me dit M. Poilpot, je commence à avoir un sérieux attachement pour M™° Pernelle !.<. »