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ET LES SOUVERAINS D'EUROPE

Comme je flânais l'autre semaine dans les rues de Nice, j'aperçus à la devanture d'un libraire un petit volume que je reconnus, à son format bizarre, pour être de M. Eugène Vivier; et je me rappelai que cet homme célèbre résidait, en eflet, sur la côte d'Azur. M. Eugène Vivier, dont le nom est à demi oublié des générations nouvelles, jouit d'une grande réputation sous les règnes de Louis-Philippe et de Napoléon III. Il exécutait sur le cor des exercices d'une difficulté inouïe et joignait à son prestige de virtuose, l'agrément d'un esprit funambulesque qui le poussait à mystifier ses contemporains. Bien avant Lemice-Terrieux, il sut organiser de ces plaisanteries froidement concertées qui ont, dans l'opinion publique, un durable retentissement. Les farces de Vivier sont légendaires et quelques-unes furent ennoblies par un réel esprit philosophique. Pour tout dire, ce corniste fut un des plus singuliers personnages du siècle; je résolus de lui rendre visite, dans le double dessein de contenter ma curiosité personnelle et de lui arracher quelques confidences sur les divers souverains qui l'avaient

honoré de leur familiarité. Car, pendant une période de vingt années, M. Eugène Vivier fut l'hôte de toutes les cours d'Europe... Le libraire s'empressa de m'indiquer son logis. Je gravis les étages d'une énorme maison peinturlurée à l'italienne et je pénétrai dans un appartement dont un aimable vieillard vint m'ouvrir la porte. J'hésitais à voir en lui M. Eugène Vivier, mais un cor de chasse, suspendu à la muraille, dissipa mon incertitude. Je me trouvais devant l'illustre soliste. Il m'accueillit d'ailleurs avec sympathie, dès que je lui eus exposé l'objet de ma démarche, et ne me cacha pas le plaisir qu'il en ressentait.

« Comment! vous vous occupez d'un disparu, d'un ancêtre! Vous croyez que le public peut s'intéresser à ma personne ! Je ne suis plus un corniste, je suis un bénédictin. »

Il me semble que la vie claustrale ne l'a pas trop abîmé. Il a la mine fleurie, l'œil brillant, le pas agile; il porte un ventre en poire, indice d'une heureuse constitution; et sur son crâne s'élève une houpetle blanche dont la physionomie est, ma foi, des plus gaillardes. 11 me laisse le temps de procéder à cet examen. Et, brusquement, il me demande : « Quel âge me donnez-vous? > Il attend ma réponse : c J'ai quatrevingts ans pour vous servir! > Je lui en eusse donné cinquante. Il se met à rire, me montrant, à cette occasion, qu'il a des dents toutes neuves. Puis, il m'avance un fauteuil, s'accommode en face de moi, croise les jambes, renverse la tête, pousse un léger gloussement, dont il assaisonne volontiers ses traits d'esprit et dit d'un ton délibéré : « Je commence! »

« Et tout d'abord, monsieur, souffrez que je vous expose ma théorie. J'ai fait deux parts dans mon existence, j'ai attribué l'une au cor de chasse et l'autre à la mystification. Cette dernière occupation n'est pas, comme vous pourriez le supposer, un amusement fri-

vole, mais une excellente école de psychologie. En abusant mes semblables, en les dupant par de fausses apparences, en excitant chez eux des mouvements violents, j'ai appris à les pénétrer, à saisir le fond de leur pensée. Un homme en colère se livre tout entier. Un imbécile tombe dans le piège qui lui est tendu et sa sottise apparaît au plein jour. Usez de mon système; et si vous êtes doué, comme je l'ai été moimême, pour y réussir, vous en retirerez, avec d'intimes satisfactions d'amour -propre, une exacte connaissance des hommes — ce qui n'est pas un maigre profit. »

Je m'imprégnai de ces conseils sans prendre toutefois l'engagement de les suivre. Et M. Eugène Vivier daigna les appuyer de quelques exemples. Il me conta ses débuts et de quelle façon sa vocation s'était affirmée... Ce n'est encore qu'un écolier, et déjà un mystérieux instinct l'avertit de son génie. Il joue les plus méchants tours à ses camarades et les égayé par la jovialité de son humeur. On l'envoie à Poitiers pour étudier le droit; il y transporte des instruments de cuivre et s'enferme avec eux dans un étroit logement d'où s'échappent, la nuit et le jour, des sons formidables. Le propriétaire se répand en menaces; mais Eugène Vivier, qui possède son code presque aussi bien que le saxophone, refuse d'y obtempérer, alléguant les termes de son contrat. Ce propriétaire passe des injonctions aux prières : « Quittez mon immeuble. Et non seulement je ne vous réclame pas d'indemnité, mais je vous paye deux termes d avance chez le voisin. > Eugène Vivier, ayant observé les ravages produits par l'inquiétude sur le visage d'un bourgeois poitevin, se laisse fléchir, et, désirant expérimenter les efl"ets de la fureur sur l'âme d'un pédagogue, il s'avise d'un stratagème peu commun. Il dérobe un âne au marché, l'introduit dans l'amphithéâtre de la

Faculté de droit et le hisse dans la chaire. Le maître, survenant, ne peut s'empêcher de pâlir à ce scandaleux spectacle. Mais, ressaisissant son sang-froid : « Messieurs, déclare-t-il, je vous fais mes compliments. Vous avez là le maître qu'il vous faut! » Eugène Vivier apprit de la sorte que les mauvaises plaisanteries se peuvent retourner contre leurs auteurs; il eut des boules noires à son examen de fin d'année ; et il ne parvint à apaiser la légitime rancune de son professeur qu'en exécutant sur le cor le duo de Robert le Diable qui était alors en grande vogue.

Le jeune corniste avait acquis une dextérité surprenante. Il parvenait à tirer de son tube trois et même quatre sons simultanés, réalisant l'accord parfait et accomplissant un tour de force qui déconcertait les lois de la physique. La ville de Poitiers s'émut de ce miracle. La ville de Lyon, où Vivier alla s'établir, n'en fut pas moins étonnée. Il acheva de se rendre populaire en attaquant, dans un journal satirique, le directeur du Grand-Théâtre. Son pamphlet, en forme de catéchisme, obtint un succès immense. On y lisait des phrases comme celles-ci : « Qu'est-ce que la direction? — La direction n'est pas un esprit; c'est une chose qui n'est ni éternelle ni infinie. — Pourquoi dites-vous que la direction n'est pas éternelle? — Parce qu'elle a mal commencé et ne tardera pas à mal finir. » L'imprésario chercha querelle à son détracteur. Mais il dut courber la tête sous l'orage, le public se déclarait contre lui. Si le suffrage universel eût existé en 1842, Eugène Vivier se fût lancé dans la politique et il eût été élu représentant du peuple à une énorme majorité. Cette chance lui manquait. Il contempla son cor — son meilleur ami, — en arracha des accents plaintifs et médita sur sa destinée.

« Je suis avocat, je n'ai pas un sou vaillant; l'accord parfait sur le cor de chasse est mon unique ressource.

Il est urgent que l'État vienne à mon secours. Je vais solliciter un emploi dans les finances. »

Quelques soli bien placés lui assurèrent l'appui de M. le trésorier général, de M™e la préfète, et du premier président qui avait une passion pour le duo de Robert le Diable. Eugène Vivier fut nommé commis des contributions indirectes. Il partit pour Paris, ayant son brevet en poche et son cor en bandoulière. La diligence le déposa rue Croix-des-Petits-Champs. Il loua une mansarde à l'hôtel de l'Univers, auprès des Halles. Trois mois plus tard, grâce à son prodigieux entregent, il était répandu dans la haute société; Adolphe Adam lui consacrait des articles enthousiastes ; on l'invitait à la cour; il avait l'honneur de paraître au château d'Eu devant la reine Victoria qui le comblait de louanges. Son supérieur hiérarchique, le directeur des contributions, M. Denis, était à ses pieds. Et comme Vivier jetait le trouble dans le service, tout à la fois par l'éclat de sa renommée et par l'irrégularité de sa présence, M. Denis le supplia de ne plus paraître au ministère et chargea un garde à cheval de lui porter chaque mois ses appointements. Le corniste Eugène Vivier, plus heureux que le M. Badin de Georges Courteline, avait dompté l'administration. Il était aimé des princes. Ses accords arrachaient des soupirs aux femmes sensibles. Il n'avait plus qu'à se laisser glisser sur le chemin de la gloire.

En me narrant ces épisodes, M. Eugène Vivier s'est animé, et je pénètre l'un des artifices qui lui valurent de si nombreuses faveurs. C'est un comédien consommé. 11 est constamment en scène. Il ne raconte pas, il joue, il mime, il imite les personnages, reproduit leur allure, leur silhouette. Chaque anecdote devient une pièce de théâtre, où tout est arrangé en vue de l'effet. M. Vivier est moins soucieux de la vérité que du pittoresque et l'on doit se tenir en garde

contre ses peintures; mais il y met tant de feu, cet octogénaire a conservé une si merveilleuse souplesse, qu'il arrive à donner l'illusion de la vie réelle. Tandis qu'il s'occupe à me divertir, il me semble apercevoir le Crispin du Légataire cabriolant dans la redingote de M. Joseph Prudhomme. Et ce spectacle ne manque pas d'imprévu...

« Parlez-moi, je vous prie, de vos amis les princes. >

M. Eugène Vivier, qui a de la finesse, ne se laisse pas prendre à cette flatterie grossière. Il se défend, avec modestie, d'avoir été pour les rois autre chose qu'un passant respectueux. Il leur a inspiré, tout au plus, de l'admiration et de l'estime, et s'est employé du mieux qu'il a pu, à les amuser; il espère leur avoir laissé un souvenir agréable; mais il n'a jamais oublié qu'il avait l'honneur d'être Français et il a exigé que l'on respectât, dans toutes les circonstances, sa dignité d'homme et de citoyen. En 1844, il se transporte à Londres sur la demande de la reine. On l'accable de compliments, on le couvre d'or; on lui prodigue les mêmes égards qu'à un ténor italien. Le vieux duc de Wellington témoigne le désir d'écouter cet artiste incomparable. Et l'on demande à Vivier d'exécuter en sa présence la Marche des grenadiers pour fêter l'anniversaire de Waterloo. Il bondit sous cet outrage. « Un autre anniversaire, dit-il, mais pas celui-là! » L'audition est remise à une date ultérieure. Enfin Vivier paraît son cor à la main dans le salon du duc et accomplit ses prouesses accoutumées. Wellington n'était pas aimable, c'était son moindre défaut; il attrape Vivier par le revers de son habit et lui crie d'un ton maussade :

« Allez jouer encore ! »

Un autre corniste eût été fier de cet hommage, qui, malgré sa forme impérative, ne laissait pas d'être flat-

leur. Vivier en jugea autrement, il résolut d'infliger une leçon de courtoisie à ce guerrier orgueilleux. Il répliqua avec sécheresse :

« Non, monseigneur, je ne jouerai plus. Cela vous empêcherait de dormir. »

Les mânes de la Grande Armée tressaillirent. L'empereur était vengé!

Si Vivier fut un peu dur pour nos ennemis héréditaires, il se montra exquis pour les Russes en qui, sans doute, il devinait par avance les alliés de son pays. Le tsar Nicolas daigna même le consulter, non point sur la politique ni même sur le maniement du cor de chasse, mais dans une circonstance mémorable et qui vaut la peine d'être rapportée. Vivier joignait à ses multiples capacités un talent d'un ordre spécial mais fort honorable. Il réussissait à merveille les bulles de savon. Ces bulles n'étaient pas des bulles quelconques, de celles que fabriquent les enfants en soufflant dans un chalumeau. C'étaient des bulles savantes, au sein desquelles il introduisait par un procédé, de lui seul connu, de la fumée de tabac. Elles flottaient irisées, nuageuses, et, quand elles crevaient, d'odorantes vapeurs s'échappaient de leurs flancs. Les officiers de Saint-Pétersbourg se récrièrent sur la beauté de ce jeu, qui fit bientôt fureur dans les salons élégants. Les dames de la noblesse organisaient des fêtes et gravaient sur les cartes d'invitation : On fera des bulles de S'ivon, comme elles eussent mis : On dansera. Eugène Vivier, entre son cor et ses bulles, s'épanouissait et brillait d'un vif éclat. Il crut mourir de saisissement lorsque l'aide de camp de Nicolas, le comte de Wielhorski l'aborda, un soir, avec mystère :

« J'ai une grande nouvelle à vous annoncer; mais soyez discret, ne la communiquezà personne.

— Je vous le jure ! »

Le comte Wielhorski lui murmura à l'oreille :

« L'empereur fait des bulles de savon ! ! » Eugène Vivier venait, sans s'en douter, d'ouvrir les voies à la future alliance!

« De tous les souverains, me dit-il, le plus généreux, celui qui avait l'âme la plus tendre, c'était Napoléon III. L'avez-vous connu?

— Je n'ai vu que son portrait dans les livres.

— En ce cas, regardez bien... le voici!... »

Il s'enfonce dans son fauteuil, il effile sa moustache, il appuie mollement son front sur sa main gauche, et d'une voix grasse et traînarde, empreinte d'un vague accent hollandais, il laisse tomber ces mots :

« Allons, monsieur Vivier, montrez-nous que vous avez de l'esprit. »

Vivier reproduisait avec une telle perfection le timbre de l'empereur que les chambellans eux-mêmes s'y trompaient. Ils se levaient, empressés, croyant ouïr la voix de Napoléon dans la pièce voisine, pensant qu'il allait apparaître. La porte s'ouvrait. Et ils se trouvaient en présence du musicien qui s'amusait de leurs mines déconfites. Napoléon riait de ces charges; mais elles n'étaient pas du goût de tout le monde, et particulièrement des généraux qui en faisaient trop souvent les frais. Ils détestaient ce corniste de malheur qui s'était faufilé, on ne savait trop par quel sortilège, dans les sympathies du maître. Vivier l'accompagnait à Compiègne, à Rambouillet, au camp de Châlons, à la chasse, aux grandes manœuvres. Il surprenait sur son passage des murmures hostiles dont il ne tardait pas à se venger. Un matin, se rendant chez l'empereur, il saisit cette phrase dans la bouche du général X..., surintendant du palais :

« Encore cet imbécile! Quelles sottises va-t-il lui débiter aujourd'hui ? »

Il s'approche du souverain; il le salue, et de sa voix

nette et perçante, devant l'état-major assemblé, il répète les paroles qu'il vient d'entendre. Et il ajoute :

« Je ne me plains pas. Le général X... a raison, je ne suis qu'un imbécile. Mais je trouve qu'il eût été plus poli de dire : Quelle sottise va-t-il débiter à Sa Majesté ! »

Ce fut une joie indicible à laquelle l'empereur s'associa et qui s'augmenta de la confusion du général X..., rouge comme braise et écumant dans son uniforme. Eugène Vivier put vérifier en cet instant les conséquences d'une colère rentrée sur le tempérament d'un officier supérieur.

Il trouva, pendant les vingt années du règne impérial, l'occasion de mille autres études ingénieuses. On le savait bien en cour; on l'entourait, on l'adulait, on le chargeait de remettre des placets. Il obtint quelques douzaines de bureaux de tabac dont il ne garda pas un seul pour lui-même, se contentant pour vivre du produit de ses cachets et de ses concerts, qui était, du reste, considérable. Ce désintéressement de Vivier plaisait à l'empereur et plus encore, sa vivacité de repartie. Il exigeait que son corniste ordinaire fût royalement traité. Lorsqu'il arrivait à Châlons, il ne manquait pas de le recommander à la sollicitude de M. de Bourgouain : « Que M. Vivier soit ici comme chez lui! > Et Vivier de protester avec énergie.

« Quoi donc, monsieur Vivier, vous n'êtes pas satisfait?

— Non, certes! j'habite les Batignolles et ma concierge oublie de me monter mon café au lait. Je serais bien fâché d'être ici comme chez moi ! »

Protégé par la bienveillance de Napoléon, Eugène Vivier se permettait les pires extravagances. Il taquinait les Parisiens, il entravait la circulation, il envoyait promener les sergents de ville. Il avait choisi pour champ d'expérience la place de la Bourse, où était

situé son logement. Il y avait placé un fil de fer qui la traversait dans sa largeur. Et le long de ce fil, il faisait danser des marionnettes, circuler des ballons. Et il se gaudissait à contempler les badauds qui bayaient aux corneilles la bouche ouverte, et les yeux en l'air. Il finit par amener dans son salon, au quatrième étage, un veau vivant, il le poussa à six heures moins cinq minutes sur le balcon et lui arracha, en le tirant par la queue, des clameurs affreuses. Ce soir-là, cinq cents personnes manquèrent le courrier, dont la levée se faisait à six heures précises... Et Arsène Houssaye, Théophile Gautier, Edmond About, Lambert Thiboust, Ravina, qui guettaient la catastrophe, derrière les fenêtres de Vivier, s'embrassèrent en signe d'allégresse et célébrèrent, en sablant le Champagne, la stupidité humaine...

Que ces folies sont loin dans le passé !

e Et maintenant, dis-je, à quelle besogne occupezvous vos loisirs? »

M. Eugène Vivier, ayant achevé sa narration, s'est rasséréné. Et je ne remarque sur ses traits aucune trace de fatigue. Ils respirent l'enjouement et la quiétude. Ce corniste est de métal, — comme son tube...

« Je lis, je compose des opuscules dans lesquels j'enferme un grain de philosophie pratique. Je me chauffe au soleil, je mange des bouillabaisses, que je digère excellemment. Pour m'entretenir la main, je mystifie les Anglais que je rencontre à la promenade, en feignant de les interpeller dans leur langue. Je me sers, à cet usage, d'un idiome inconnu que je colore d'un fort accent britannique. Ils en sont très intrigués. Et ces modestes succès me rappellent mes triomphes. »

Je complimente M. Eugène Vivier sur sa verte santé, sur son allégresse inaltérable. J'eusse voulu lui entendre exécuter son fameux accord do, mi, sol, do. Il me l'ait comprendre que l'heure n'est pas séante pour

emboucher le cor de chasse. Mais il me promet de ne pas me laisser mourir sans m'accorder cette satisfaction. Et, tout en me reconduisant au seuil de sa demeure, il me donne un avis, où se résument soixante années de sagesse :

« Ayez le mot pour rire et faites des bulles de savon. C'est le secret du bonheur! »

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