LES SENSATIONS D'UN SPORTSMAN HEUREUX
Jai eu l'avantage de faire l'autre jour sa connaissance. Comme je métais aventuré aux courses d'Auteuil, mon excellent confrère, M. Léon Guillet, qui possède si intimement les choses du sport , me désigna un jeune homme fort élégant qui circulait parmi les groupes et semblait être l'objet d'une curiosité empressée : « Vous voyez, me dit- il, le vainqueur du dernier Grand Steeple. Sa jument Marise lui a rapporté, ce jour-là, plus de iOOOOO francs. Il se nomme M. Faider et est attaché à la légation de Belgique à Paris. » Je me sentis aussitôt un vif désir de causer avec ce gentleman qui trouvait le moyen d'ac* commoder les travaux d'écurie avec les devoirs diplomatiques. Un tel cumul n'est pas ordinaire. Et d'ailleurs il est toujours instructif d'interroger quelqu'un à qui vient d'échoir une grosse satisfaction. Les gens heureux, sur terre, ne sont pas en si grand nombre!... En attendant de pouvoir aborder M. Faider , je m'amusai à le suivre. Il avait l'air aflairé. Il entra en conciliabule avec un personnage de robuste encolure qu'on me dit être son entraîneur, et avec un petit bout d'hommCj enveloppé dans un paletot noisettC) et qui
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était son jockey. Puis il les quitta, s'approcha du champignon, où les bookmakers tiennent leur industrie, et aussitôt vingt oreilles curieuses se tendirent pour saisir au passage les ordres qu'il donnait à demivoix. On le supposait bien informé, et l'on tachait de s'immiscer dans son jeu. Il se mit à causer avec un de ses confrères, membre influent de la Société d'encouragement. Et les vingt oreilles de se rapprocher et de recommencer leur manège, espérant attraper au vol quelque tuyau décisif. J'admirai, en tout ceci, la gravité de M. Faider et des autres propriétaires qui se promenaient, comme lui, dans l'enceinte du pesage. Ils n'étaient pas là pour s'amuser. Ils portaient sur leurs visages cette expression soucieuse qui appartient aux chefs de gouvernement; ils avaient le sentiment d'accomplir une mission sociale... Je profitai d'un instant de répit pour me présenter à M. Faider qui, compatissant à ma curiosité de néophyte, me donna rendezvous pour le lendemain...
Je ne décrirai pas son logis, ces détails n'ayant point d'intérêt pour le lecteur. Sur la table du salon était exposé un magnifique service d'orfèvrerie, prix de la course récente. Je moccupais à le contempler, lorsque M. Faider vint me rejoindre. 11 était vêtu d'un ravissant costume d'intérieur et il avait cette mine reposée que communiquent au teint les ablutions matinales. Je le priai de m'indiquer exactement la nature du plaisir qui attache les gens de sport à leur passion favorite, quels sont les éléments de cette passion, dans quelle mesure le désir du gain s'y allie au goût des exercices physiques, et si ceux enfin qui con sacrent leur fortune à former et à dresser des chevaux aiment ce noble animal pour lui-même ou seulement en raison des satisfactions de vanité qu'il leur procure ou de l'argent qu'il leur rapporte... Quel est, en un
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mot. l'état d'âme du sportsman?... M. Faider s'est prêté avec obligeance à cette petite enquête psychologique. Et, comme il a l'esprit très ouvert et la parole facile, j'ai retiré de sa conférence autant d'agrément que de profit. Je vais essayer d'en reproduire le sens...
• Ce que nous éprouvons quand nos couleurs arrivent les premières au poteau, dans une course importante? Comment définir cela? C'est une sensation si complexe! Assurément nous ne dédaignons pas le profit matériel, mais nous n'y pensons pas sur le moment. Nous sommes tout à l'ivresse de la victoire. Nous recueillons les compliments de nos amis, les ovations de la foule. Ces hommages nous sont doux. Ajoutez que cette bête, qui nous fait honneur, nous l'avons choisie, élevée, entourée de soins attentifs. Son succès, c'est à nous qu'elle le doit. Nous en ressentons une allégresse, où se mêle, je l'avoue sans fausse honte, une forte dose de vanité... Elle se peut comparer à celle du père, de Iheureux père, dont le rejeton moissonne des récompenses dans les concours. C'est son sang, c'est sa chair que l'on couronne. C'est notre application, notre flair, notre sollicitude qui triomphent. Il y a là un épanouissement d'égoïsme qui nous occasionne un enivrement incomparable. Quant à nous attacher au cheval, pour les mérites qui lui sont propres... »
Ici, M. Faider ne peut s'empêcher de rire...
« Je crois inutile de dissimuler que le cheval est, de tous les quadrupèdes, un des plus sots qui existent. Il n'est pas que têtu ; il est à peu près dénué dintelligence. La seule faculté qu'il possède à un degré éminent est la mémoire, et elle lui fait commettre les pires fautes. Lorsque, une fois, il a contracté des habitudes, on ne saurait l'en corriger. Souvent, au terme de la course, quand il s'agit de déployer toute sa vitesse et d'atteindre le but par un rush énergique, il se raidit» il
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oppose à son jockey une résistance opiniâtre, c'est qu'il se souvient d'avoir reçu, dans des circonstances analogues, des coups d'éperon et de cravache et qu'il craint d'essuyer à nouveau ce fâcheux traitement. Vous avez pu remarquer hier, à Auteuil, ce cheval qui, s'étant débarrassé de son cavalier, continuait de courir avec les autres; il n'eut aucune peine à les dépasser, car il était déchargé de son poids. Cependant, en approchant du poteau, il rabattit les oreilles et donna quelques marques de frayeur. Il aurait dû comprendre qu'il n'avait plus rien à redouter, puisqu'il était son seul maître. Mais, comme tous ceux de son espèce, il était inaccessible au raisonnement... Du reste, cette stupidité, et les appréhensions qu'elle nous inspire ajoutent à notre jouissance un ragoût d'imprévu qui la rend en quelque sorte plus vive. Nous sommes à la merci d'un accident, d'un caprice. Notre sujet, fût-il encore mieux en forme, peut nous échapper. Et ce manque de quiétude imprime à nos nerfs un ébranlement dont nous ne saurions plus nous passer, quand nous en avons savouré le charme. Vous n'avez pas l'idée des transes que m'a inlligées ma pauvre Marise avant l'épreuve dont elle est sortie si joliment. Elle s'échauffait visiblement. C'est un miracle qu'elle ait pu courir. Enfin, par des soins minutieux, nous l'avons maintenue en bon point. Mais c'a été son dernier combat. Aujourd'hui — broken-down — elle est claquée!... »
Je suis un peu choqué de la sécheresse avec laquelle M. Faider m'annoace ce triste événement. Marise eût été digne de plus d'égards. Il est vrai qu'elle n'est pas tant à plaindre, puisque, devenue jument poulinière, elle va enfin connaître les délices de l'amour.
L'heureux sportsman m'a dit encore :
« Le sort des entraîneurs et des jockeys est très