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I. — UNE VILLE D EAUX HISTORIQUE

Ems, 31 juillet.

Comme je prenais à Cologne le train qui conduit à Ems, je vis entrer dans mon compartiment un voyageur d'âge déjà mûr qu'accompagnait une petite fille de huit à dix ans. L'homme était un Allemand, au visage paterne et au ventre bienveillant; l'enfant avait des yeux bleu pâle, de la couleur du myosotis, des cheveux blonds, une peau blanche et fine. C'était une mignonne Gretchen. Elle se mit à gazouiller comme un oiseau. Et son père, qui paraissait l'aimer tendrement, répondait avec gravité à ses questions. Il lui énumérait les plaisirs de toute sorte qu'elle goûterait dans cette ville, où elle allait passer ses vacances. — On se lèvera de bonne heure, on ira boire de l'eau à la source. — Und dann (et ensuite)? murmurait-elle, ravie. — On se promènera sur la montagne, on mangera du pain bis trempé dans du lait. — Und dann? — On écoutera la belle musique du Casino. — Und dann? On dînera au restaurant. — Und dann? — On lira les

journaux illustrés, on assistera aux feux d'artifice. — Und dann? — On achètera dans la « conditorei » des gâteaux aux confitures. — Und dann?... 11 fit un geste qui voulait dire : « Eh quoi ! mon enfant, cela ne te suffit pas? Es-tu donc insatiable? » Gretchen demeura un moment songeuse; puis elle s'accommoda sur ses coussins et s'endormit doucement en rêvant aux félicités promises.

Ce bout d'entretien montre qu'Ems a conservé auprès des Allemands le prestige de son ancienne réputation. C'est toujours la station à la mode, la station où l'on s'amuse. En réalité, elle est fort déchue de sa splendeur. Une foule énorme s'y presse, de juillet à septembre, mais une foule bourgeoise. Depuis la mort du vieil empereur Guillaume, les rois n'y viennent plus, ni les reines de l'élégance parisienne, ni les princesses de la rampe, ni les ténors italiens, ni les chroniqueurs boulevardiers. Le seul hôte de race royale qu'elle possède est le prince Georges de Prusse, mais il ne se montre pas et vit solitaire au fond de son vieil hôtel silencieux. Sous les galeries du Kursaal, où défilaient naguère tant de femme célèbres, M""" de Metternich, M'"e jg Galiffet, M"'« de Persigny, Typnc dQ Pourtalès, la fleur de la cour de Napoléon, l'éblouissante Ratazzi, belle comme Junon, mais non sévère comme elle, et M^° Stolz, et Hortense Schneider, et la Païva et Cora Pearl ; dans ces allées où devisaient Offenbach, Meilhac, Villemot, Vivier le corniste légendaire, Winterhalter, le peintre des Tuileries, et des romancières à la plume incontinente, la comtesse Dash et Raoul de Navery; autour de ces tables où le monocle de Scholl dialoguait avec le jonc à pomme d'or d'Henri de Pêne, où venait s'asseoir Albert Wolf, qui regardait passer les pécheresses d'un air désintéressé et se hâtait de regagner la roulette — son seul vice ; en tous ces lieux pleins de souvenirs, on n'aper-

çoit aujourd'hui qu'une cohue assez vulgaire : matrones aux tailles épaisses trimbalant des toilettes aux tons criards, jeunes filles insignifiantes ou montées en graine, sous-ofTiciers sanglés dans l'uniforme et comprimant à grand'peine leur bedon naissant, ministres essoufllés par onze moins de prédication et contemplant d'un œil méditatif leurs tasses de café au lait; çà et là quelques jolies étrangères, quelques paysans à rhonnète figure et au costume rustique, une Suissesse ayant gardé, par coquetterie, son fichu de satin rose et son chapeau de paille aux brides de velours noir. Enfin, le flot de ceux dont on ne dit rien et qui ressemblent à tout le monde.

Je suis entré dans la boutique du libraire Kirchberger, qui est Tendroit où aboutissent les ragots et les nouvelles et où l'on trouve sur toutes choses des renseignements. Ce libraire Kirchberger est un petit homme extraordinairement actif et loquace. II a son sac plein d'anecdotes et le vide sans qu'on ait besoin de l'en prier. Il est né à Ems, son père y tenait comme lui commerce de livres et de journaux. II s'est frotté depuis quarante ans à la société cosmopolite; à force de lire nos ouvrages et de causer avec nos auteurs, il est devenu à demi Français; il l'est par l'esprit et même un peu par les sentiments. Ses yeux s'illuminent lorsqu'on lui demande des détails sur l'Ems d'autrefois, d'avant la guerre.

€ Ah ! monsieur, m'a-t-il confié, c'était le bon temps. Je puis dire que mon modeste magasin a été honoré de la visite des personnages les plus illustres de l'Europe. Chaque matin le roi Guillaume s'y arrêtait pour feuilleter les gazettes, et je lui parlais comme je vous parle, avec la même simplicité II me montrait une grande bienveillance. Quelquefois l'empereur de Russie l'accompagnait. Il était plus fier que Guillaume, il avait un air de noblesse incomparable et un cœur très

généreux. C'était un vrai grand seigneur; il ne connaissait pas la valeur de l'argent et puisait dans ses coffres à pleines mains. Croiriez-vous qu'il lui arriva de donner un jour 30 000 roubles à un artiste qui lui avait conté ses malheurs et dont l'histoire l'avait ému? Son trésorier n'avait pas de quoi payer cette somme; on dut la faire venir en toute hâte de Saint-Pétersbourg. Mais je bavarde, je bavarde... »

Les bavardages de M. Kirchberger ne me semblent point indifférents et je le supplie de s'y abandonner sans contrainte. 11 n'attendait que cet encouragement.

«A l'endroit môme où vous êtes, sur cette chaise, Méry venait s'installer pendant le concert. 11 préférait ouïr la musique d'un peu loin. Et quoiqu'il sortît de prendre son bain, il était médiocrement soigné de sa personne et, pour tout dire, assez malpropre. Mais sa conversation rachetait ce défaut de soin. Quand il se querellait avec Armand de Pontmarlin, on fut resté des heures à les entendre. La voix de Pontmartin, une voix de demoiselle, n'était pas assez sonore pour lutter avec l'organe de cet homme du Midi. Souvent Aurélien Scholl survenait et jetait un mot dans le débat, qui se terminait sur un éclat de rire. Mon Dieu! que M. Scholl était donc élégant en 1865! Il tournait la tête à toutes ces dames. Il eut même une aventure... 11 vit toujours, je crois? Le voyez- vous à Paris? »

J'assurai à M. Kirchberger qu'Aurélien Scholl était très vivant et qu'il avait gardé la majeure partie de ses avantages personnels et qu'il continuait, tout comme en 18Go, de dévisager l'humanité à travers le carreau de son monocle. M. Kirchberger fut heureux d'apprendre ces bonnes nouvelles. Et sans doute il allait me narrer l'aventure d'Aurélien Scholl, que j'étais friand de recueillir, lorsqu'un client l'appela pour marchander une statuette de Saxe. Ce client, à

en juger par la grosseur des breloques qui s'étalaient sur son abdomen et par Tempressement de M. Kirchberger à le rejoindre, devait être un baigneur considérable. Je laissai le libraire à son négoce, me réservant de reprendre ces propos interrompus. Je sens que je vais être l'ami de M. Kirchberger.

Les délices vantées par mon compagnon de chemin de fer, et dont il enivrait par avance l'imagination de sa fille, sont des délices calmes et surtout méthodiquement réglées. Le proverbe qui dit que les jours se suivent sans se ressembler est un proverbe français : il n'a pas cours en ce pays. Voici ce qui se passe à Ems, du i" juin au 30 septembre, durant les sept jours de la semaine, dimanche compris. Tous les matins, à sept heures moins dix, les cinquante musiciens du Kurorchester, sous la conduite du kapellmeister Julius Laube, gravissent les marches du kiosque, situé en face du Kurhaus (établissement royal). Ils sont vêtus sur un modèle uniforme : pantalon noir, veston noir, cravate noire, chapeau melon noir. Toute tenue de fantaisie est interdite. S'il plaisait au cornet à piston d'arborer un feutre tyrolien, ou à la petite flûte de se parer d'un gilet gris perle, l'autorité ne manquerait pas de les rappeler au souci des convenances. 11 ne faut pas que les jeunes vierges s'exaltent à l'aspect de virtuoses trop bien nippés. Depuis certains scandales, les culottes collantes des tziganes ont une fâcheuse renommée. A sept heures moins cinq, l'orchestre prélude. A sept heures précises, il attaque un hymne « à la gloire du Seigneur ». A ce moment, cinq ou six cents personnes sont sur la place, le verre en main, s'abreuvant tout à la fois d'harmonie et d"eau minérale. Elles ne causent pas, elles ne rient pas, elles ne bâillent pas : elles écoutent. On entendrait voler une mouche. Les voitures s'arrêtent dès qu'un

morceau est commencé et ne continuent de circuler que lorsqu'il est fini. On ne saurait pousser plus loin le respect des arts. M. Lamoureux serait bien aise s'il avait affaire à ce public. Il n'aurait pas besoin de lui imposer silence. Douze cents yeux attentifs suivraient les mouvements de son bâton de commandement. Et dans ces yeux il ne verrait point d'ironie, ni de moqueries, ni de ces fugitives expressions d'ennui par où se trahit la frivolité des spectateurs parisiens. Les buveurs d'Ems ont une capacité d'audition qui n'est dépassée que par leur capacité stomacale. Ils absorbent avec un égal empressement tout ce qu'on leur verse : les valses de Strauss, l'ouverture de Tannhœuser , le finale d'Orphée aux enfers, la Symphonie pastorale, et d'étranges pots-pourris oîi le kapellmeister fait entrer des motifs célèbres de Gounod, de M. Varney, de Mozart et de M. Louis Ganne ; VAve Maria et Tarara-boiim di-hay, réunis et remués en salade. 0 profanation! ce sont ces mixtures qui obtiennent ici le plus de succès !

A huit heures et demie, le premier concert est terminé. De quatre heures à cinq heures et demie, a lieu le second ; de huit heures à neuf heures et demie, le troisième. Le kapellmeister Julius Laube et ses cinquante soldats ont tout juste le loisir de réparer leurs forces entre ces séances et les répétitions qui les précèdent. Ils ne paraissent pas fatigués de cet énorme labeur, et Texécutiori du soir est aussi pondérée et consciencieuse que celle de la vesprée. Ils s'en acquittent sans aucun emportement, avec une tranquillité et une patience inébranlables! Ces traits sont caractéristiques de la race. M""^ de Staël écrivait en 1810 : « Les Allemands voudraient que tout leur fût tracé d'avance en fait de conduite. » Il ne semble pas que leur humeur se soit beaucoup modifiée. Cette docilité à se soumettre à la loi, fût-elle oppressive, et à se

conformer à la discipline s'affirme dans les menus détails de la vie quotidienne. Le Kursaal est un cercle installé pour la commodité et le délassement des étrangers. Ils y devraient jouir d'une certaine liberté. Or, ce casino est administré comme une place forte, on y sent peser sur soi comme une sorte de régime d'état de siège. On en a confié le gouvernement à un colonel retraité qui ppend au sérieux ses fonctions. Il a arrêté, dans sa sagesse, un règlement des plus rigoureux, et il veille à sa stricte exécution. Ordre de ne pas fumer sur les bancs du jardin. Ordre de ranger six chaises autour de chaque table de la buvette. Ordrp de retirer sa canne ou son parapluie à quiconque pénètre dans la salle de lecture. Prenez garde de transgresser quelqu'une de ces instructions. Si vous allumez une cigarette, si vous tirez à vous une des six chaises qui garnissent une table inoccupée; si vous dissimulez dans les plis de votre paletot un rotin ou une ombrelle, un grand gaillard galonné, qui a la mine dun ancien dragon, surgit et vous explique, avec un flux de paroles, que vous vous rendez coupable d'un grave délit. Il saisit l'ombrelle, il reprend la chaise et reste planté devant vous jusqu'à ce que la cigarette soit éteinte. Les Allemands ne provoquent pas de ces conflits, quils jugent être inutiles et de mauvais goût, et ils sont très étonnés que les étrangers y perdent leur temps. Les Français et particulièrement les Françaises ont les nerfs moins paisibles. L'obéissance leur est odieuse, un ferment de révolte bout dans leurs veines. J'ai assisté hier à une scène des plus comiques entre une sémillante Parisienne et l'huissier préposé au vestiaire du Kursaal. Elle franchit la porte en coup de vent. Il court après elle. « Votre ombrelle, s'il vous plaît t

— Je ne fais qu'entrer et sortir.

— Votre ombrelle... »

PORTRAITS INTIMES. i*

La jeune femme rougit, une flamme de colèrp lui monte aux joues, son petit pied frémit sous sa jupe.

« Je vous répète que je vais chercher mon mari et que je reviens à l'instant!

— Votre ombrelle... »

Je crus que l'ombrelle allait s'abattre sur l'échiné du Cerbère, qui, du reste, ne se troublait point, exécutant paisiblement sa consigne, réclamant l'ombrelle de la Parisienne comme il eût relevé une sentinelle dans les fossés de Coblence, avec le même sang-froid et la même conscience du devoir professionnel.

Le mari vint au secours de sa trop indépendante moitié, et j'entendis les promeneurs qui avaient assisté à ce drame murmurer :

« Quelle mauvaise tête ont ces Français! »

Bal d'enfants au Casino... Je ne suis pas fâché de voir comment se trémoussent les filles et les garçons dans la patrie de la valse... La grande salle ornée de piliers de marbre a la solennité d'une cathédrale. Tout autour, des guirlandes de feuillages sont posées qui séparent ceux qui dansent de ceux qui ne dansent pas. J'arrive pour assister à la démonstration du pas de quatre. Le professeur, venu tout exprès de Wiesbaden, a l'allure d'un officier de cavalerie très énergique. Il a fait placer les garçons à droite, les filles à gauche, par rang de taille. L'alignement est irréprochable. Pas un corps qui bouge, pas un coude qui dépasse. Il développe sa théorie, au milieu du recueillement général. Puis il arrive à l'application. Les couples se mettent en posture et attendent, immobiles. Il frappe dans ses mains. C'est le signal. Et d'une voix habituée au commandement il scande les mouvements : eins, zwei, drei, vicr .. Herum! (Tournez!) Ce herum retentit avec une violence farouche. Et tous les pieds retombent ensemble. On dirait qu'une seule

bottine frappe le parquet. Ces gamins sauront danser en mesure. Et ils sauront faire Texercice avant que d'aller au régiment. Après la leçon de pas de quatre, qui est une rude leçon, on a[)porte des rafraîchissements; les danseurs délllcnt devant le plateau sans quitter l'alignement, et la distribution s'ellectue sans aucun désordre. Puis on leur donne des balles. Ici le naturel reprend le dessus. Ils se les jettent gaiement et se bousculent. Et ce m'est un soulagement de constater que ces enfants sont bien des enfants et non pas des recrues.

Je sors du Kursaal. 11 est sept heures. Le soleil se couche derrière le Mahlberg, montagne ombragée de chênes, au pied de laquelle la Lahn déroule son ruban capricieux. L'air est limpide, une agréable fraîcheur monte, avec le soir, de la rivière. Déjà les lointains s'estompent et Ihorizon s'obscurcit à l'est de la ville, vers la cité féodale de Nassau. Les baigneurs, qui viennent d'avaler leur cinquième verre d'eau, circulent en rond, béatement, en attendant leur troisième concert. Une paix profonde tombe du ciel et s'élève de la terre. On est très loin, ici, de l'agitation des capitales. Une dame russe, fort spirituelle, dont j'ai fait la connaissance à table d'hôte, s'écrie, en me montrant les placides promeneurs :

« Je vous en prie, regardez-les! Sont-ils assez languissants! Frère, il faut mourir! Ce ne sont pas des hommes, ce sont des chartreux. Je me tuerais s'il me fallait rester à Ems plus d'un mois. »

.... Non, madame, vous ne vous tuerez pas, vous vivrez; et cette torpeur ambiante agira sur vous, ramènera le sommeil sur vos beaux yeux et calmera vos nerfs, ces terribles nerfs qui rendent exquises et redoutables les Russes et les Françaises!

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