II. — EMS ET LES SOUVENIRS DE LA GUERRE
Ems, août.
Hier, le gérant du Kurhaus (établissement royal) jugeant, à ma qualité de journaliste, que je devais être animé d'une grande curiosité, m'a dit sur le ton du mystère :
« Voulez-vous visiter les appartements qu'occupait ici le roi Guillaume au moment de la déclaration de guerre? Ils viennent d'être retenus pour la fin de la saison. Mais le nouveau locataire n'arrive que demain. »
Il m'introduisit dans une série de pièces hautes et profondes, mais assez étroites, décorées de peintures murales dans le goût italien, qui est le plus fâcheux de tous les goûts. Quelques-unes de nos sous-préfectures du Midi ont ce même aspect solennel et prétentieux. Les cinq ou six chambres que m'a montrées mon guide composaient le logis, plus que modeste, où chaque année le vieux souverain venait se reposer des soucis du gouvernement. Rien n'y a été changé. Voici son cabinet, la table où il signait les pièces officielles qu'un courrier lui apportait chaque jour, la corbeille à papier où il jetait, après avoir scellé ses lettres, des bouts de cire enflammés qui allumèient, deux ou trois fois, un incendie; voici le fauteuil où il faisait sa sieste et l'angle où il ordonnait de déposer son lit de fer, une couchette de soldat; voici sa baignoire garnie de faïences blondes, de tous points semblable à celles qui servent à l'usage du commun des voyageurs: enfin, le salon où il recevait ses hôtes de distinction, la salle ù manger meublée d'un buffet de chêne sculpte des plus ordinaires, et une sorte de réduit où couchait
l'officier d'ordonnance qui remplissait auprès de lui l'office de secrétaire. C'est là, en ce pavillon bour- £?eois,dont aurait peine à se contenter un millionnaire de Chicago, que se joua le plus terrible drauic de l'histoire contemporaine. Lhôtelier du Kurhaus y a assisté, témoin humble et attentif, et il m'en a retracé toutes les phases.
« Celle année-là, m'a-t-il dit, la ville était 1res brillante! Vos compatriotes y aflluaient. On n'entendait parler que le français dans les allées du casino. On savait bien qu'il y avait des discussions entre les deux pays, mais tout le monde était convaincu que les choses s'arrang-eraient : on avait confiance dans la sagesse de Sa Majesté. C'était un si digne homme, monsieur, et si simple et si bon pour ses sujets, et si facile à servir! Vous pouvez m'en croire, il ne voulait pas la guerre... Je me rappelle ce détail comme si j'y étais encore. Votre ambassadeur, M. Benedetti, était arrivé le 8 juillet au soir. Le 9, au matin, il fut reçu dans ce salon par le roi, qui le retint à déjeuner. Or, pensez-vous qu'il lui aurait fait cet honneur s'il avait eu de mauvaises intentions?... »
Mon hôtelier est lancé. 11 se plaît à me montrer la précision de ses souvenirs. Au surplus, ses discours ne manquent pas d'intérêt.
c Tenez! poursuit-il, le il juillet, Sa Majesté sortit de sa chambre nu-tète, et je vis bien qu'elle était préoccupée. Elle accompagna jusqu'en haut de l'escalier M. de Werther, qu'elle envoyait en France; je me trouvais là par hasard et je surpris ces paroles, prononcées avec force : « Hâtez-vous! J'espère que vous allez dissiper ce malentendu «...Aussi fûmes-nous bien étonnés quand, trois jours plus tard, nous apprîmes que la guerre était déclarée. Tous les Français qui logeaient ici et dans les autres hôtels réclamèrent leurs notes et firent leurs malles en toute hâte. Il n'y
avait pas assez de voitures pour les porter à la gare. Ces bagages empilés formaient une queue qui allait d'un bout à l'autre de la ville. C'était un triste spectacle. Quelques voyageurs, plus pressés que les autres et craignant l'encombrement des chemins de fer, laissèrent là leurs paquets et filèrent sur Coblence à dos de mulet. Le lendemain, Ems ressemblait à un désert... » Le directeur du Kurhaus parle encore... Je ne l'écoute plus. Mon imagination me retrace la désolation de cette scène. Ce silence succédant à tant de joie, ces mondains et ces mondaines courant affolés, ce vent d'orage, précurseur des tempêtes, ravageant la riante vallée de la Lahn et secouant aux murs du casino l'affiche de la dernière opérette d'Offenbach!...
On ne peut faire un pas à Ems sans rencontrer le portrait du vieux souverain. Son image vous obsède. Elle se dresse en marbre, en bronze ou en plâtre stéarine au carrefour des allées et au sommet des petites montagnes, où vont se promener les touristes. Sa tète aux favoris bien peignés est accrochée dans toutes les boutiques au-dessus du comptoir, en belle place; elle se réverbère dans les glaces et vous sourit quand vous mangez un gâteau dans la conditorei ou que vous vous asseyez chez le barbier. Le plus souvent, l'impératrice Augusta est auprès de lui, comme pendant. Et les deux époux se contemplent avec un air d'amitié qu ils n'eurent pas toujours l'un pour l'autre durant leur vie. Je suis entré ce matin dans une auberge de village, sur la route de Nassau. Et naturellement Guillaume P"" et Augusta m'apparurent. De grossières lithographies étaient clouées au mur, représentant des épisodes delà campagne de 1870, la bataille de Wœrth et le combat de Mars-la-Tour. Si l'on s'en rapporte à l'artiste inconnu qui dessina ces chefs-d'œuvre, les choses se seraient passées de même façon au cours
des deux journées : d'un côté les Français éparpillés, fuyant en désordre, abandonnant sur le sol leurs morts et leurs blessés; en face d'eux les troupes prussiennes, intactes et invincibles, gardant au sein de la victoire une tranquillité olympienne et un merveilleux alignement. Et c'est ainsi qu'on exalte l'orgueil national! Guillaume I" symbolise ces grandeurs, mais les Emsois aiment en lui, plus que le conquérant et le fondateur dempire, le baigneur fidèle qui venait chaque année leur demander l'hospitalité et qui rehaussait par sa présence l'éclat de la saison thermale. Il est resté le dieu tulélaire de la contrée, et nulle part on n'a voulu remplacer son portrait par celui du kaiser actuel, Guillaume II... Le petit-fils a dû baisser pavillon devant le grand-père.
Vous pensez bien que j'ai demandé à mon ami Kirchberger, le libraire, quelques détails intimes sur le vieil empereur. Il a mis à me les fournir son empressement accoutumé. Il m'a confié que Guillaume P"", malgré ses soixante-dix ans sonnés, était en 1870 d'une étonnante verdeur et qu il se plaisait à lier conversation avec les jolies Françaises qu'il se faisait présenter dans le jardin du Kursaal. Il s'amusait de leur babil et, de leur côté, elles avaient pour lui une réelle sympathie. Beaucoup d'entre elles, avant de regagner la frontière, au début des hostilités, achetèrent sa photographie, désirant emporter un souvenir des jours passés en sa compagnie. Il faut dire qu'elles croyaient au succès des armées de Napoléon et comptaient revenir bientôt à Ems en triomphatrices, après une campagne courte et peu sanglante. La séduction qu'exerçait Guillaume ne tenait pas aux éminentes qualités de son esprit, car il avait assez peu de conversation, mais plutôt à sa bonhomie. Il était aussi peu solennel que possible, bien qu'il y eût en lui une réelle majesté qui venait du sentiment qu'il avait de
son rang- dans le monde; la roideur guerrière de son allure contribuait également à cette impression de dignité; elle s'adoucissait toutefois devant le sexe, et l'on retrouvait à de certaines heures, sous ses cheveux blancs, le galant cavalier et l'impétueux valseur qu'il avait été jadis.
Et maintenant, d'autres visions plus mélancoliques. La fortune a trahi nos armes. Les officiers et les soldats français prisonniers sont dirigés sur les forteresses allemandes. Le général de Galliffet, avec quel ques-uns de ses compagnons, fut interné à Coblence. On le traita avec les égards qui lui étaient dus et il n'eut pas lieu de se plaindre des autorités. Mais en ces moments, on a l'épiderme étrangement sensible, et le plus léger froissement se tourne en blessure. Donc, le général logeait à l'hôtel de l'Ancre, qui avait pour propriétaire un Prussien à l'humeur chauvine. C'était le droit de cet homme de laisser éclater ses sentiments; mais c'était aussi le droit de ses hôtes d'en être agacés. Le premier jour où M. de Galliffet descendit de sa chambre, il aperçut, exposées dans le vestibule, les dépèches reçues du théâtre de la guerre et annonçant nos désastres. Le lendemain, les dépèches n'étaient plus dans le vestibule, mais sur la porte même de l'hôtel, où elles s'étalaient avec ostentation. Et les badauds s'assemblaient pour les lire. Et l'on entendait leurs commentaires et leurs rires grossiers. Le général ne put endurer ce spectacle. Il sollicita et obtint l'autorisation de se réfugier en un endroit plus tranquille, où sa tristesse serait respectée. Il vint à Ems, dont les habitants l'accueillirent avec déférence. Ils savaient à qui ils avaient affaire, et connaissaient l'héroïsme de l'admirable soldat. II y demeura près de six mois. Son cœur se serra, quand il revit ces avenues, ces jardins qu'il avait connus si joyeux et qu'il
retrouvait muets et désolés. Les bois commençaient à se dépouiller, les feuilles mortes jonchaient les allées. Bientôt la neige tomba et ensevelit la vallée de la Lahn et les jolies montagnes dont elle est bordée. Et le général songeait aux misères de là-bas, aux horreurs du siège, aux humiliations, aux trahisons, aux duretés du vainqueur, aux angoisses du vaincu. Et le libraire Kirchberger,dont la boutique était restée entrouverte, voyait arriver tous les matins le général captif qui feuilletait les mêmes journaux et les mêmes livres qu'avait feuilletés peu de mois auparavant le roi de Prusse. M. de GallilTet s'en allait faire de longues courses sur les routes gelées pour se dégourdir les jambes. Quelquefois M. Kirchberger le suivait en ces promenades, et M. de Galliffet, s'ouvrant librement à lui, exposait avec une netteté terrible la cause de nos fautes et de nos revers. Au retour, on trouvait d'autres gazettes et des lettres qui annonçaient de nouveaux malheurs. Et, par une cruelle ironie, ces ballots expédiés de Berlin étaient transportés de la gare d'Ems en Tofficine du libraire, par nos pauvres petits troupiers que l'on avait transformés en camionneurs...
Près de trente années ont passé sur ces jours de deuil. En 1871, l'établissement d'Ems rouvrit ses portes. Mais pendant cinq ou six saisons, aucun Français n'y parut. En revanche, les Allemands s'y rendirent en foule. Ils étaient curieux de visiter les lieux, désormais historiques, où ces grands événements avaient pris naissance. Une dame wurtembergeoise, désireuse de faire sa cour à l'empereur d'Allemagne, résolut de consacrer par une inscription l'emplacement où avait eu lieu la suprême entrevue de Guillaume et du comte Benedctti. -Elle fit sceller dans le sol une pierre portant la date du 13 juillet 1870. Cette dalle existe encore; mais sous les pas des buveurs, les caractères se sont à demi effacés.