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III. — UN JOURNAL PARISIEN EN ALLEMAGNE

Ems, août.

« Je vais vous faire un cadeau », m'a dit le libraire Kirchberger. Il a tiré du fond d'un tiroir un gros paquet de feuilles jaunies et me les a mises entre les mains : « Voici la collection à peu près complète de VÉté à Ems, journal boulevardier publié ici même avant la guerre. Elle est d'une extrême rareté. Bien peu de gens à Paris se souviennent de cette gazette, qui eut cependant l'honneur d'être rédigée par quelquesuns de vos meilleurs écrivains. Au reste, vous en jugerez... »

Vous pensez avec quel empressement je feuilletai ce précieux butin. M. Kirchberger ne m'avait point abusé. Dans ces numéros épars je découvris les signatures de Méry, d'Emile Montégut, d'Albert Wolff, de Robert Mitchell, d'Aurélien Scholl, d'Arsène Houssaye, d'Armand de Pontmartin, de la comtesse Dash, de M'"^ de Girardin, de Raoul de Navery. La pléiade des chroniqueurs du second empire se trouvait là, au complet. L'Été à Ems était quelque chose comme une édition allemande du Figaro littéraire. Il avait vu le jour dans des conditions assez piquantes. Aux environs de 1865, le casino d'Ems était dirigé par un imprésario méridional nommé Briguiboul, qui avait l'esprit fertile en inventions heureuses. Voyant tant d'hommes de mérite promener chaque année leur désœuvrement dans les jardins du Kursaal, l'idée lui vint d'employer leurs talents inoccupés. Il communiqua son idée à M. Kirchberger, le père, qui l'approuva; et la fondation de VÉté à Ems fut décidée en principe. On relança

les poètes, les conteurs, les échotiers, qui étaient venus goûter aux bords de la Lahn un repos réparateur, lis durent, bon gré, mal gré, recommencer à faire de la copie. Leur complaisance fut récompensée, VÉté à Ems jouit tout de suite d'une grande réputation. De Coblence à Nassau on s'en arrachait les exemplaires et, pendant au moins cinq ans, la terre allemande s'imprégna de ce fluide particulier, de ce parfum subtil que Nestor Roqueplan appelait la parisine.

VÉté à Ems était composé selon les mœurs de l'époque et s'adaptait intelligemment aux besoins de ses lecteurs. Il contenait peu de substance; c'était un verre à Champagne oîi l'on ne versait que de la mousse, mais la saveur en était agréable. Je me suis fort diverti à lire ces vieux numéros; ils évoquent tout un monde disparu. On y voit passer l'image de ce qu'il y avait alors de plus brillant et de plus frivole dans la société française. Les jolies femmes étaient nombreuses à Ems, vers 1865. C'est un grave critique, Emile Montégut, qui le constate; et la page qu'il leur dédie est étrangement 1} rique. On ne saurait croire à quel point la vue du sexe peut échauffer un philosophe. Emile Montégut rend justice à ses compatriotes; il n'apprécie pas moins les Anglaises. Celles qu'il loue avec le plus de chaleur sont les Polonaises, dont il admire la « taille haute et droite, la tournure d'amazones et de guerrières ». Suivent deux colonnes d'analyse serrée sur la beauté polonaise. Emile Montégut ne regarde pas les comédiennes qu'Offenbach a amenées à Ems pour y jouer ses opérettes : il ne regarde que les Polonaises. Les « cocodètes » même le laissent indifférent. Et cependant Ems possède une riche colonie de cocodètes. La comtesse Dash daigne nous apprendre que toutes les variétés de Tespèce y sont représentées, et elle les énumère avec componction :

« Il y a les aspirantes, les cocodètes d'antichambre, les cocodètes de boudoir, et les grandes cocodètes ; ce sont des grades par où l'on monte, comme de sous-lieutenant à colonel. » Voilà, sans doute', une classification savante.

Ces messieurs et ces dames s'assemblent chaque après-dînée au même lieu. On bavarde, on ragote, on fait des mots qui sont, le lendemain, fidèlement reproduits dans le journal. Le général russe de So... a rencontré le général français de N..., son adversaire de Sébastopol, et lui a dit : « Permettez-moi de vous tendre la seule main que vous m'ayez laissée! » Et l'on s'accorde à trouver que le général de So... a autant d'esprit que de courage... On parle aussi musique. On disserte à perle de vue sur la dernière interprétation de Robert le Diable. Et quelqu'un ayant prononcé le nom de Wagner, la belle M""^ de T... pousse un cri d'effroi et s'évanouit. Que les temps sont changés!

Tout en causant on flirte et, parfois, on se marie. On se marie beaucoup à Ems, si l'on en croit les chroniqueurs dont la fantaisie est sujette à caution. A lui seul, Aurélien Scholl conte douze histoires de mariages, qui sont presque toutes ingénieuses et que Scribe eût aisément transformées en vaudevilles. La baronne de Z..., après avoir pris son bain, reprend le chemin de sa villa. Un jeune homme l'y attend qui verse des larmes et semble plongé dans un amer désespoir. Elle lui demande le sujet de son chagrin : « Ah! madame, je fus bien heureux en cette maison, et j'y suis bien malheureux! J'y avais conduit une maîtresse qui m'a lâchement abandonné. Voulez-vous me permettre d'y jeter un dernier regard? C'est un pèlerinage d'amour! » Il parcourt toutes les pièces. Et M""« de Z... le suit, émue. Il arrive dans la chambre à coucher, et ses pleurs redoublent. « C'est bien le même lit : on a seulement changé les draps ! » Il s'empare de l'oreiller et

le couvre de baisers passionnés. « Eh bien ! monsieur, que faites-vous? s'écrie en rougissant M"'*' de Z...? » Mais il ne l'écoute plus. « Mettez votre main sur mon cœur! Sentez comme il bat... » La main était délicate et parfumée, le cœur était généreux. M'"^ de Z... ne haïssait pas le romanesque; le jeune homme avait besoin d'être consolé. Les bagues de fiançailles furent échangées, les bans publiés et le curé d'Ems donna sa bénédiction au nouveau couple.

Il y a encore l'aventure, celle-là très innocente, de M'"« de Persigny avec le roi du Schiitzenfest. Toute la ville s'en amusa, et Albert WoUÏ sempressa de la mettre sur le papier. Un jour, on entraîna la belle duchesse au Schiitzenfest du village voisin. Le Schiitzenfest est le concours de tir, une institution vénérable dont la tradition, qui remonte au moyen âge, s'est pieusement conservée. Le plus habile tireur est élu roi, et il a le droit de choisir sa reine dans l'assemblée. Celle qu'il a désignée ne peut, sans une extrême inconvenance, se dérober à sa politesse. Quand la duchesse arriva, le roi venait d'être acclamé. C'était un chasseur au mâle visage. 11 s'avança vers la Parisienne, ploya le genou, ôta son feutre tyrolien qu'ornait une plume d'aigle et dit : « Madame, je vous choisis pour ma reine ». La duchesse connaissait les usages du pays. Elle prit le bras qu'on lui tendait galamment, traversa la foule émerveillée, ouvrit le bal avec son cavalier, à qui elle laissa en partant, comme souvenir, une superbe émeraude qu'elle avait au doigt. Mais ce n'était pas le présent qu'eût souhaité le roi du Schiitzenfest; la fatale beauté de la duchesse lui avait percé le cœur : il devint triste, il languit et se fît grenadier pour ne pas mourir de désespoir... M™^ de Persigny avait inspiré de nombreuses passions; aucune, sans doute, ne la toucha davantage.

La plupart des récits et des anecdotes qui emplissent

les colonnes de VÉtë à Ems accusent à Tégard des Allemands des dispositions assez dédaigneuses. Les journalistes qui ont quitté le perron de Tortoni pour les allées du Kursaal considèrent qu'ils sont exilés chez les barbares; ils méprisent la lourdeur teutonne et ne cherchent pas h dissimuler leur sentiment. C'était alors la mode de railler les mangeurs de choucroute ; Labiche et Meilhac les introduisaient dans leurs comédies; on leur attribuait de réjouissantes naïvetés; on se moquait d'eux avec gentillesse et sympathie, comme on se moque de gens qui ne sont pas très intelligents, mais dont l'àme est candide et inoffensive. 11 est piquant de trouver à chaque ligne de ce journal, qui s'imprimait en Allemagne, une épigramme contre les Allemands des deux sexes. Aurélien Scholl, Pontmartin, Robert Mitchell s'attaquent aux hommes. Augustine Brohan s'en prend aux lemmes, et elle est féroce. Elle analyse, d'une plume impitoyable, les robes, les chapeaux, les faux cheveux, les fausses dents, les dessous et les dessus. Une certaine comtesse de X... est la cible où elle décoche de préférence ses traits meurtriers. C'est une noble dame de la cour de Prusse qui vise à l'élégance et fait venir à grands frais ses ajustements de Paris :

Quel maintien gracieux!

Elle n'est point jolie et le paraît aux yeux. Sa beauté ne saurait supporter l'analyse; Mais elle est si coquette et toujours si bien mise! Son pied est moins bien fait, dit-il, que son soulier; Mais, devant lui, comment ne pas s'humilier! Elle est très maigre, mais ses cascades de blondes Imitent les contours des tailles les plus rondes. Elle a fort peu d'esprit, mais pourtant elle en prend; Elle emprunte une idée, et jamais ne la rend...

Avouez que le comte de X .. aurait eu quelque raison de chercher querelle à Dorine.

Une autre matière à plaisanterie est la stupidité du soldat prussien. Nos chroniqueurs ne tarissent pas sur ce chapitre. C'est un l'eu roulant. Entre tous, Méry se signale par une verve gasconne tout à fait réjouissante. L'épisode du Gendarme de Coblence, — auquel i^ consacre un « premier Ems », est un chef-d'œuvre de bouffonnerie qui vaut la peine d'être tiré de l'oubli.

... Donc, vers Tan de grâce 1866, la princesse de Neuwied habitait un chûteau aux environs de Coblence et y recevait les officiers les plus distingués de la garnison. Le major Paris, commandant la place, y fut convié; mais une affaire de service lui ayant enlevé sa liberté au dernier moment, il écrivit, pour s'excuser, une missive respectueuse, il la remit au gendarme Fritz, son ordonnance, et lui dit : « Portez cette lettre à la princesse et, en revenant, apportez-moi mon dîner. » Tous les jours, le major dînait chez lui et se faisait envoyer son repas de l'hôtel de l'Ancre, à l'enseigne Zum Anker... Le gendarme a écouté, s'est recueilli et s'est mis en devoir de remplir cette importante ambassade. Il s'en va de son pied léger jusqu'au château et remet le pli à la camériste, qui lui rend, au bout de cinq minutes, cette réponse verbale :

« Son Altesse regrette bien que le major Paris ne puisse accepter son invitation.

— Oui, réplique Pandore avec le ton solennel d'un diplomate en fonctions, oui, mais le major m'a expressément recommandé de lui rapporter son dîner. »

La camériste, un peu simple aussi, transmet cette observation à sa maîtresse, qui, soupçonnant en tout ceci un quiproquo de théâtre, ordonne qu'un dîner splendide soit placé dans une vaste corbeille et confié aux robustes épaules du naïf ambassadeur. Celui-ci, glorieux d'une charge si belle, reprend en toute hâte la route de Coblence et la dépose triomphalement sur la table de son maître. Le major Paris est très étonné :

il ne reconnaît pas la vaisselle ni le menu de l'hôtel de l'Ancre. Désirant reconnaître l'extrême courtoisie de la princesse, il songe à lui dépêcher un de ces magnifiques gâteaux de dessert qui sont la gloire de la confiserie locale. Et il envoie son fidèle Pandore chez le meilleur pâtissier de Coblence, lui enjoignant de choisir la plus belle pièce du magasin et de la payer, s'il le faut, jusqu'à cinq thalers Ici, je laisse la parole au narrateur :

Le bon gendarme, se croyant en veine de succès, s'est encore recueilli sur son chemin pour accomplir celte nouvelle mission avec la même intelligence; il a acheté un gâleau, l'a trouvé un peu cher cl, le portant comme une relique, il l'a donné à la camériste, et s'est posé dans une altitude digne et fière pour attendre la réponse.

« Donnez un Ihaler à ce brave homme », a dit la princesse.

Et la camériste a remis au gendarme ce pourboire princier. Le gendarme a examiné la pièce d'argent avec un sourire malin.

« Pardon, frœulein, le gâteau a coulé cinq thalers, il m'en revient quatre encore!

— Donnez-lui-en quatre », dit la princesse en riant aux éclats.

Le major Paris était à table quand le gendarme est entré; il a déposé les cinq thalers sur la nappe en disant:

« La princesse ne voulait donner qu'un liialer, mais je ne suis pas un conscrit; j'en ai réclamai cinq; et' j'espère que mon major sera content de moi! »

El, tournant sur ses talons, il est sorti, murmurant à part lui : Encore une commission aussi bien faite et, à la première promotion, je passe brigadier!

On ne parle à Neuwied que du gendarme du major Paris.

Voilà les historiettes dont s'égayaient, il y a trente ans, les baigneurs et les baigneuses de la ville d'Ems.

Méry ne se doutait guère que ces soldats balourds, ces généraux à lunettes et ces lieutenants sanglés dans leurs plastrons trop étroits, allaient bientôt triompher, sur le champ de bataille, de nos officiers si fringants, de nos troupiers si hardis. 11 croyait l'armée française invincible, et chacun, autour de lui, partageait son illusion. Ce petit journal, avec son papotage, ses mots desprits, ses petits vers, ses échos mondains, ses bouts de chronique, son ironie perpétuelle et son persiflage, est un miroir des qualités et des défauts de notre race. Oui. nous étions comme cela, et nous le sommes encore un peu. Et c'est pourquoi, en feuilletant VÉté à Ems, je n'ai pu me défendre de quelques pensées mélancoliques.

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