IV. — LA MAISON DE CHARLOTTE
« Pourquoi n'iriez-vous point passer une journée à Wetzlar? C'est là, comme vous savez, que Gœthe a vécu son roman de Werther. Vous y rencontrerez, à chaque pas, son souvenir et celui de la fameuse Charlotte , dont la maison a été pieusement conservée. »
Ce conseil m'ayanl séduit, je me suis dirigé vers la gare sans perdre une minute. Au bout de deux heures, le train me déposait à destination. Joseph Kirchberger avait eu le soin de glisser dans ma poche un exemplaire de Werther tout rogné. Ce sont de ces délicatesses qui touchent aux larmes un voyageur. J'ai pu de la sorte raviver, en wagon, mes souvenirs...
Que Gœthe ait embelli le paysage qui devait servir de cadre à son drame, le fait n'est pas douteux. La nature, autour de Wetzlar, n'est que riante et jolie;
elle n'est, à aucun degré, sublime. Des champs de blé, des prairies, des collines d'une faible élévation, mais fraîches et plantées d'arbres, quelques maisons disséminées, une douzaine de cheminées d'usines profilant sur le ciel leur silhouette : voilà ce que l'œil discerne à première vue. Il est à supposer c{ue les usines n'existaient pas du temps de Gœlhe; elles eussent modéré son enthousiasme! Mais quant au reste, il n'y découvrirait point de changement. Dès que l'on a dépassé le chemin de fer et franchi le pont métallique jeté sur la Lahn, on est transporté de plusieurs siècles en arrière. Wetzlar a gardé l'aspect qu'elle avait, non pas seulement quand Gœtlie vint s'y établir, mais à l'époque lointaine des princes de Salin et de Brannefels, ses redoutables voisins. Elle est pittoresquement caduque; la mousse s'épaissit sur ses places et dans les ruelles contournées qui se dirigent, par de capricieux méandres, vers la cathédrale. Les maisons, pour la plupart recrépies et bien entretenues, portent des toits comiquement posés et semblent chanceler sur leurs bases ; il en est de ventrues, de bossues, d'arrogantes, qui se carrent, étalant au soleil leurs pignons hardis et d'autres qui se dissimulent comme honteuses. Sur le seuil de ces demeures, sur le pas des boutiques, sont assis des hommes blonds qui fument, sans se presser, des pipes de porcelaine au long tuyau de merisier; par les fenêtres entr'ouvertes, à travers un rideau de capucines, on. aperçoit des femmes qui allaitent leurs enfants; aux carrefours, des gamins se livrent à leur jeu favori, qui est de monter sur des échasses et de se poursuivre jusqu'à ce qu'ils se soient étalés dans le ruisseau. Ils accomplissent cet exercice gravement et ne poussent pas ces cris affreux par où nos écoliers affirment leur précoce amour de la liberté. Rien ne trouble la paix de la petite ville, si ce n'est, par moments, le grelot
d'un cheval, l'aboiement d'un chien, ou le tic-tac des paveurs, dont le marteau frappe le sol à des intervalles réguliers, selon la cadence d'un rythme immuable. Bercé par ces bruits, engourdi par cette atmosphère provinciale, je gravis à petits pas la Lieb- IVaucnberg, la « Montagne de la femme aimée », qui est, en quelque sorte, le Montmartre de Weztlar; et tout en marchant dans la direction de l'hôtel que l'on m'a recommandé {Gasthof von llcr:.o(jUchinhau$), je me remémore les circonstances qui conduisirent Gœlhe en ce lieu et qui y marquèrent son séjour.
C'était en 1772. Le poète venait d'achever, à Strasbourg, ses études juridiques; il n'avait plus, pour devenir un bon avocat, qu'à s'initier aux subtilités de la procédure. Son père pensa que Wetzlar lui offrirait, à ce point de vue, de précieuses ressources. En elTet, cette cité, siège du tribunal de l'empire, était excluvivement peuplée de magistrats, de plaideurs, de plaideuses, d'huissiers et de ces personnages que Rabelais confondait sous le nom de « chicanons ». Seize mille causes y étaient pendantes. Gœlhe n'ignorait pas ces particularités et il en concevait une secrète frayeur. 11 résolut de s'écarter le plus qu'il lui serait possible du temple de Thémis et se mit d'abord en quête d'une hôtellerie. On lui dit que les jeunes gens de la société se réunissaient au c Kronprinz », oii il fut reçu civilement par quelques robins et futurs diplomates qui se piquaient de littérature. Ils collaboraient à V Almanach des Muses, se proclamaient les disciples de Klopstock et dissertaient avec passion sur les matières métaphysiques. Ils tenaient à honneur de restaurer les coutumes de la chevalerie allemande et lui avaient emprunté des noms de guerre dont ils se paraient. L'un était Eustache le Prévoyant, l'autre Lubomirski le Batailleur, un troisième Saint-Amand l'Opiniâtre.
3iO PORTRAITS INTIMES
Goethe fut baptisé parle cénacle Gœtz de Berlichingen le Loyal. Il prit bientôt sur ses nouveaux amis un ascendant qu'il devait à la solidité de sa culture et à l'éclat de sa renommée naissante. Les prétentions poétiques de Kielmansegg, de Goué, de Gotter durent s'effacer devant son génie; et par l'élégance de sa personne et par sa galanterie, il éclipsa même le plus brillant cavalier de Wetzlar, M. de Jérusalem, fils du bourgmestre de Leipzig.
Mais celui de tous qui lui témoigna la plus chaude sympathie fut Kestner. Ce digne jeune homme ne dédaignait pas de venir tarir des chopes et fumer des pipes au « Kronprinz » ; il y était pourtant moins assidu que ses compagnons, car il consacrait une partie de ses soirées à M"» Charlotte Buff, fille de M. Buff, honnête bourgeois. Gœthe lui inspira tant d'admiration qu'il voulut le faire connaître à sa fiancée. La présentation eut lieu à l'occasion d'un bal champêtre, qui est fidèlement décrit dans Werther. Gœthe et Charlotte valsèrent ensemble. Charlotte estima que Gœthe dansait fort bien. Gœthe fut touché par la beauté, la simplicité, l'enjouement de Charlotte. Il en devint éperdument amoureux. Le lendemain, lorsqu'il lui rendit visite, ainsi que l'exigeait la courtoisie, elle s'occupait d'habiller ses jeunes frères et de leur beurrer des tartines, et ce spectacle arracha des larmes au poète, qui vit en lui le symbole de la félicité domestique. Il ne dissimula pas le plaisir qu'il éprouvait. Charlotte fut sensible à ses compliments, mais comme elle avait l'àme ingénue, elle n'en tira point de vanité. Kestner fut ravi qu'un si parfait accord s'établît entre sa chère Lotte et son cher Gœthe, il ne les en aima que davantage. A dater de ce jour Gœthe dut se considérer comme étant de la maison. Il ne la quitta plus, jouant avec les enfants, les accompagnant dans les promenades, s'emplissant le cœur et les yeux de
l'image de la jeune fille, lui témoignant un attachement dont il ne cherchait pas à dissimuler l'ardeur. Il ne paraît pas que Lotte en ait été troublée. Elle était engagée dans d'autres liens; l'idée ne lui venait pas qu'elle pût les rompre ou trahir la foi jurée. L'équilibre de sa santé physique et morale la préservait de toute tentation malsaine. Sa quiétude égalait celle de Kestncr. Ils lurent tous deux des modèles de vertu, j'entends de cette vertu tranquille qui, n'ayant pas de combats à soutenir, ignore la torture des passions contrariées. La vraie Charlotte ne ressemble qu'à demi à Charlotte du roman. Celle-ci n'est pas dénuée de coquetterie ; elle déploie ses grâces, permet à son oiseau favori de becqueter des miettes de pain sur ses lèvres et accorde ainsi à Werther comme un avant-goùt des jouissances dont elle est résolue à le sevrer; elle lui abandonne ses mains et n'est pas loin de partager son délire, lorsqu'il les couvre de baisers, après s'être excité sur une page d'Ossian. Charlotte BulT n'autorisa point de telles familiarités; Kestner n'eut pas, comme Albert, à la mettre en garde contre des entreprises trop téméraires. Elle ne leur opposa que sa sérénité, qui était, en cfl'et, la meilleure des défenses.
Un accident qui bouleversa les salons de Wetzlar acheva d'ébranler l'imagination de Gœthe. Le secrétaire d'ambassade Jérusalem, désespéré par les rigueurs d'une dame de la ville qu'il poursuivait de ses désirs, emprunta à Kestner ses pistolets et se brûla la cervelle. Goethe sentit la nécessité de fuir, pour ne pas arriver à ce dénouement. Il partit le 11 septembre, de grand matin, laissant à Kestner, pour être remis à Lotte, une lettre échevelée. Kestner s'acquitta loyalement de la commission. Il la lut luimême à sa fiancée, et ils s'attendrirent sur les souffrances de leur ami. Gœthe était parti à pied, descen-
dant le cours de la Lahn. Le soleil brillait, lair était léger, le torrent chantait sur son lit de cailloux, des souffles de fraîcheur sortaient des forêts riveraines et venaient jusqu'à lui avec le gazouillis des oiseaux. Les splendeurs de la nature l'enivrèrent, la fatigue de la marche calma ses nerfs. Il soupa d'un bon appétit, dormit d'un profond sommeil. Sa blessure était déjà à moitié cicatrisée. La littérature acheva de la guérir. Amalgamant sa propre histoire avec celle de Jérusalem, il écrivit Werlher. L'extraordinaire faveur qui accueillit cet ouvrage dissipa complètement sa mélancolie en exaltant son orgueil. Kestner et Charlotte ne furent pas trop satisfaits de s'y retrouver ainsi travestis. Ils s'étaient mariés, et les mauvaises langues de Wetzlar se gaudissaient à leurs dépens. Ils exposèrent leur mécontenlement à Gœthe, qui les accusa d'ingratitude : « Savoir (dit-il à Kestner dans une lettre) que votre nom sera prononcé avec respect par des millions de bouches, n'est-ce pas un équivalent à l'ennui que je vous inflige? » Le grand homme était en avance sur son siècle : il comprenait les avantages de la publicité! M. et M"^^ Kestner se rendirent à ces raisons. Ils pardonnèrent. Au fond. Lotte n'était pas fâchée d'avoir été adorée par un homme de génie. Et cela ne l'empêcha pas de donner douze enfants à son époux.
... Le Gasthof von Herzoglichenhaiis s'élève au coin de la place du Marché-au-Beurre. C'est un vieil hôtel aristocratique que les misères des temps ont transformé en auberge. Son architecture, les fenêtres aux ferrures ouvragées, la large porte que décorent des attributs sculptés en plein bois, l'ampleur du vestibule; la hauteur des salles, la svelte allure des tourelles dont l'édifice est flanqué, tout contribue à lui imprimer une noble physionomie. Au moment où j'y
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pénètre, la table d'hôte est servie. Une dizaine de convives y sont assis et cnu-;ent faniilièrement. Ce sont des l'oncHonnaires ffue l'heure dn repas rassemble ici chaque jour. Si nous étions en France, j'aurais sans hésiter reconnu en eux le commis de perception, le juire lie paix, le rapifaine de gendarmerie et le conservateur des hypothO'cjues Je suppose que ces eniplois ont leur équivalent en Allemagne. Ces messieurs encloutissaient d'énormes morceaux de bœuf bouilli, assaisonnés dune sauce à la cib ulette. Je m'en suis fait servir une tranche, à laquelle j'ai joint une cuis-^e doie nageant dans la contiture, une saurisseau raifort et des pets de-nonne à la cannelle, qui, pour la densité, pouvaient se comparer à des boulets de canon. En savourant ces mets substantiels, je remarque que les murs du réfectoire sont couverts de gravures d'origine française. Elles sont excessivement morales : elles représentent la Pù'té filiale, la Béné<Jklir,n paternelle, les Chienu du mont Saint-Bernard, le Départ dn ch'is>ieur de chamois et le Retour du même chasseur. Mon chauvinisme est flatté de découvrir, si loin de la France, des spécimens de notre art national. Je fais part au propriétaire du Gnathof delà satisfaction que j'éprouve. « Ces images n'ont jamais quitté la maison. Elles y étaient du temps du général Hoche.
— Eh quoi ! le général Hoche aurait habité VHerzoglichenhniisl
— Nous sommes ici même dans la chambre où il est mort. Ce Panorama de la chaîne des Alpes était accroché dans son alcôve... »
Je considère avec respect cette méchante planche en couleur oîi se sont fixés, peut-être, les derniers regards du grand homme. Et profitant de l'humeur communicative de mon hôte, je lui parle de Gœthe, de Kestner et de Charlotte.
« Vous voulez entrer dans Tappartement de Lotte?
Rien n'est plus aisé. Adressez-vous à la gardienne de Fégliso évangélique. Mon garçon va vous conduire... »
Nous traversons la place du Marché-au-Beurre, où l'herbe pousse entre les pavés. Une fontaine s'y dresse, et certainement la joyeuse troupe des étudiants du « Kronprinz » dut plus d'une fois puiser de l'eau dans son antique bassin de cuivre. Derrière la tour de la cathédrale, sur le volet d'une maison basse, nous déchiffrons cette inscription : Schliissel ziim LoUezimmer heiin evangl. Kuslcr, ce qui signifie que la clef de la chambre de Charlotte est conservée céans. Celle qui la détient, une vieille femme bavarde et mal peignée, paraît toute heureuse de nous guider. Nous enfilons à sa suite la Pfaffengasse, la Lotte strasse (Wetzlar a fait cette politesse à Charlotte de donner son nom à la rue où s'éleva sa demeure). Nous y voici... Un pavillon, où l'on accède par un escalier aux marches branlantes, le tronc desséché d'un tilleul : c'est tout ce qui subsiste de la Deutxchchaus, résidence du très vénérable M. Buff. Le tilleul (Gœlhelinde) servait d'abri au poète. 11 écossait des pois sous son ombrage en traduisant à Charlotte des fragments d'Homère. Dans le pavillon affecté par M. Bufî à l'habitation de ses enfants, tous les objets qui furent à leur usage sont restés en place. Le lit de Charlotte a disparu de sa chambre à coucher, mais son salon est intact. La tenture, grossièrement peinte, est moins laide aujourd'hui qu'elle ne l'était jadis, la patine du temps ayant adouci ses teintes crues. Un clavecin occupe l'angle de la pièce, h côté de la fenêtre; un son grêle et argentin s'en exhale, dès que l'on effleure les touches du doigt. Puis, séparés par une glace de Venise, au cadre doré, ce sont des portraits : M. Buff bedonnant dans son habit de cérémonie, le visage épanoui dans sa perruque à marteau; Gœthe glorieux, redressant avec fierté son profil jupi-
térien; tout auprès, le visage du placide et laborieux Kestner. Enfin l'héroïne...
Elle était bien jolie, à vingt ans, la chère Lotte ! Ses cheveux en poudre rendaient plus vifs ses yeux noirs; ;\ vrai dire, ce pastel de W'etzlar ne répond pas exactement à la ligure qui se dessine dans les pages du roman. Il est plus délicat, plus affiné; et ce qui contribue à donner de la distinction à cette exquise tète de jeune femme, ccst la tristesse qui y est empreinte. 11 semble qu'un charme alangui fiotte autour d'elle. L'artiste l'a-til copiée au naturel? l'a-t-il idéalisée? Nous ne pouvons en décider. En tout cas, l'image est ravissante et se grave dans le souvenir. Et, à mesure qu'on l'observe davantage, des doutes viennent à l'esprit. Charlotte était-elle la créature passive que Gœthe et Kestner nous ont montrée? N'a-t-elle eu pour l'ami de son fiancé qu'un fraternel attachement? N'a-t-elle pas, à l'eiTet de décourager le séducteur, feint une tranquillité qui était loin de son âme? N'a-t-elle pas souffert de cette victoire remportée sur elle-même?... Et nous cherchons, parmi les reliques éparses dans ce salon, une indication qui confirme nos soupçons ou les dissipe. Sur la table à coiffer de Lotte sont rangés sa tasse en porcelaine avec l'effigie de Frédéric le Grand, son verre à boire agrémenté d'attributs naïfs; puis un sachet brodé de sa main et portant, autour du portrait de Gœthe, d'innombrables guirlandes entrelacées... Présent d'une amoureuse, ou bien gentil cadeau d'une sœur?... Les choses ne livrent pas leur secret; et jamais cette énigme ne sera tout à fait élucidée...
En quittant le musée de Lotte, j'ai voulu explorer le village de Garbenheim que Gœthe, dans Werther, appelle Walheim. Une voiture m'y a amené en moins d'une heure. C'est un hameau très banal. Une pyra-
mide y est construite à l'endroit où l'écrivain avait coutume de prendre son calé au lait. Là il a rêvé, là il a valsé avec Charlotte... Là, les gens de Wetzlar continuent de danser le dimanche, sous les ormes et les tilleuls centenaires. Et, sans doute, les désirs, les espoirs, les mouvements dont ils sont animés se rapprochent beaucoup de ceux qui agitèrent Charlotte, Gœthe et Kestner. Mais il n'est plus de poète pour les chanter!
Mon pèlerinage est terminé. Le soleil disparaît à l'horizon Je remonte en chemin de fer et m'éloigne à toute vapeur, pendant que Wetzlar et Garbenheim, et le ténébreux Werther et sa vertueuse amie retombent dans la nuit et le silence...