V. — UN ONCLE DE L'EMPEREUR d'ALLEMAGNE
Ems, août.
Depuis près d'un demi-siècle, le prince Georges de Prusse, oncle de Guillaume II, passe les jours d'été sur les bords de la Lahn. Jadis, il y accompagnait le vieil empereur; maintenant, il s'y rend seul, survivant mélancolique d'une époque disparue. Le prince Georges goûte fort la société des artistes, étant luimême poète et dramaturge. Avant 1870, il rencontrait à Ems des littérateurs et des musiciens qu'il honorait de sa familiarité. Jacques Offcnbach, Méry, Albert Wolff, Montégut, Emile de Girardin, Nestor Roqueplan avaient presque le droit de se dire ses amis; il les conviait à des réunions où leur esprit s'exerçait et d'où la solennité était bannie. Enfin, il eut pour l'illustre tragédienne Rachel une admiration passionnée dont il lui donna d'éclatants témoignages. Les hommages de ce grand seigneur n'étaient point pour lui déplaire. Non seulement il avait l'intelligence fine
et ornée, mais il joignait au prestige de son rang la séduction d'un physique avantageux. C'était un des cavaliers les plus accomplis qui fussent en Europe. Quoiqu'il ait aujourd'hui plus de soixante dix ans, il a gardé la plupart de ses avantages. Sa haute taille, un peu courbée, est demeurée imposante. De longs cheveux blancs encadrent son visage, dont l'expression, ordinairement méditative, s'anime du feu d'un regard très vif. Chaque jour, le prince Georges, accompagné de son aide de camp, suivi d'un valet de chambre grave et sévère comme la justice, se promène autour des galeries et échange quelques mots avec les marchands, qui sont pour lui d'anciennes connaissances. Quand les dames de la ville l'aperçoivent dans la rue, elles lui font une révérence, à laquelle il répond par un salut affable. Il se sent ici entouré de la vénération générale. Il a succédé à Guillaume I" dans le cœur des indigènes. Et la satisfaction qu'il en éprouve, contribue, non moins que la vertu des eaux, à le ramener dans le pays.
• Vous devriez vous faire présenter à Son Altesse, m'a dit le libraire Kirchberger. Elle aura plaisir à vous interroger sur Paris, qui fut son séjour de prédilection et qu'elle n'a pas revu depuis trente ans. Elle vous étonnera par l'abondance de ses souvenirs et par son érudition en ce qui concerne le théâtre. »
J'ai laissé mon excellent ami libre d'agir à sa guise. Hier, comme j'entrais dans sa boutique, l'aide de camp du prince qui en sortait m'a prié de le suivre jusque par devant le kiosque à musique. Son maître y était arrêté. 11 m'accueillit avec une bienveillance des plus cordiales. Les allées du Kurgarden étaient, à ce moment, solitaires. Il s'y engagea; j'y marchai à son côté. Et, durant une heure, nous causâmes...
« C'est en 1867 que j'ai visité pour la dernière fois votre capitale. A-telle changé de physionomie? >
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J'ai expliqué au prince le plus clairement qu'il m'a été possible, les transformations de Paris et les modifications que les mœurs y ont subies. Il m'a écouté attentivement, et j'ai vu tout de suite que les tableaux que sa mémoire avait conservés se rapportaient à une époque abolie. Il m'a entretenu du perron de Tortoni, de rOpéra de la rue Le Pelletier, de la salle Ventadour, de M"^'' Stolz, des ténors Nourrit, Duprez et Tamberlick... Le boulevard des Italiens lui a laissé une impression très brillante par lanimation qui y était répandue, la nuit et le jour, par l'éclat de ses magasins et la somptuosité des cales et des cabarets qui bordaient cette voie unique au monde. Je révélai au prince que la vie élégante s'en était écartée pour se transporter dans la direction du bois de Boulogne et que, d'ailleurs, les Français avaient un peu perdu l'habitude de noctambuler et ne couraient plus guère, après minuit, les restaurants à la mode. A chaque phrase il m'interrompt pour me poser des questions nouvelles qui me surprennent par leur simplicité. Le palais de Versailles est-il bien entretenu? Y fait-on jouer les grandes eaux? La machine de Marly existet-elle encore? Et la Malmaison? Et le château de Choisy-lc-Roi? Paris est-il alimenté d'eau de source? En 1857, la distribution en était insuffisante. Alors, la tour Eiffel ne sera pas démolie? Et la basilique de Montmartre? L'architecture en est-elle heureuse?... Après avoir éclairé le prince sur ces divers objets, je lui ai demandé :
« Pourquoi Votre Altesse ne vient-elle pas observer, par ses yeux, l'aspect actuel de Paris? Cela lui suggérerait des points de comparaison intéressants. »
Le prince reste un moment songeur. Puis il murmure :
« Non, je n'irai plus à Paris. »
Je n'ose m'enquérir des scrupules qui l'empêchent
d'accomplir ce voyage. Je crois les deviner... Cependant, il ajoute, après un silence :
« Si j'y allais, j'y serais attiré par votre théâtre, qui m'inspire une grande estime. Et ma santé ne me permet plus d'endurer la température des salles de spectacles. »
Évidemment, Son Altesse ne juge pas à propos <Ie s'aventurer sur le terrain politique. Et je me félicite de sa réserve. La ville d'Ems est remplie de souvenirs qui nous sont pénibles. L'image de nos malheurs s'y dresse à chaque pas, sous les traits de Bismarck et de Guillaume. Mieux vaut ne parler que littérature en ces lieux, où s'est noué le plus terrible drame des temps modernes.
En remontant l'étroite allée qui mène du Kurhaus au Kursaal, le prince Georges m'a dit :
e J'ai beaucoup aimé M. Méry et M. Jacques Offenbach. Ils étaient aussi spirituels l'un que l'autre. M. Mèry prenait peu de soin de sa personne, mais il faisait les vers avec une remarquable facilité. M. Jacques Ofienbach excellait dans ce genre de plaisanteries que vous appelez les calembours. Il avait la ressource d'en faire en deux langues, car l'allemand lui était aussi familier que le français. Il naquit, comme vous savez, rue de la Cloche, à Cologne... Vraiment, Ems, à cette époque, était un endroit délicieux. On y représentait des opéras avec les premiers chanteurs de l'univers. On y représentait aussi des comédies... Nous vivions alors de votre art et de l'art italien, de même que vous vous nourrissez maintenant de la musique de Richard Wagner. Il y a de bien jolis ouvrages dans votre répertoire; ils sont ingénieux, amusants et mal écrits. N'est-ce pas dans les Huguenots que se trouve ce passage : Ses jours menacés... Ah! je dois F y soustrairel Dans Guillaume Tell, et générale-
ment dans tous les livrets contemporains de ceux-là, on rencontre de semblables fautes de style... »
J'eusse voulu défendre Eugène Scribe contre ces reproches; mais leur évidence m'accablait, et je dus courber la tète. Et, d'ailleurs, mon auguste interlocuteur continuait de dévider le fil de sa pensée :
« Je ne suppose pas que vous subissiez longtemps encore le joug de Richard Wagner, Vous vous émanciperez. Le génie français est fait de clarté, d'agrément, de rapidité. Il ne manquera pas de trouver une formule qui le dégagera de l'imitation. Les races ne se confondent pas, et chacune d'elles obéit à la fatalité des lois ataviques. Il va vous naître une école qui affirmera son indépendance et se placera sans doute au premier rang. Vous devez avoir dans la jeune génération des musiciens qui donnent des espérances? »
J'en désignai plusieurs qui me paraissaient être dans ce cas, et je vis, au jugement que le prince porta sur chacun d'eux en particulier, qu'il possédait des notions précises sur leurs tempéraments et leurs œuvres. Et j'admirai la sûreté de son sens critique :
« Vous êtes en voie de transformation, ajouta-t-il. Pendant vingt ans vos littérateurs vous ont traînés dans les bas-fonds du réalisme et de la grossièreté. Ils dépensaient un talent énorme à retracer des pein tures qui offensaient la délicatesse. Vous revenez, ce me semble, à un plus juste sentiment de la beauté. L'art n'existe pas, en dehors de la noblesse de l'inspiration et de l'harmonie des formes. »
En redescendant à petits pas la longue allée du Kursaal, le prince Georges m'a dit :
« L'art de 31"- Rachcl brille en mes souvenirs comme une flamme dans la nuit. Elle avait tout ce qui entraîne, ce qui exalte, ce qui séduit. Elle était pâle et mince; on ne pouvait imaginer que sous son aspect chétif
elle recélAt tant de puissance. Ses mains étaient d'une rare distinction, ses yeux bruns avaient une profondeur inouïe. Sa voix de contralto descendait jusqu'au fa grave dans ce vers de Bajazet :
N'aurais-je tout tenté que pour une rivale?
Elle montait jusqu'au fa aigu dans Hermione et dans Adnmne Lecouvreur. Elle disposait donc de plus de deux octaves. Sans que sa taille fût très haute, elle donnait sur la scène l'illusion de la majesté. Dès que cette actrice incomparable apparaissait, la foule était émue, attentive Sa surexcitation nerveuse se communiquait aux spectateurs; ils frissonnaient à la voir et à l'entendre quelquefois le saisissement les empêchait dapplaudir. Cette angoisse muette où les jetait M"e Rachel était son plus beau triomphe. Oh! les sublimes, les ravissantes représentations! »
Et le prince Georges me les a narrées. Il m'en a rapporté tous les détails; et le compte rendu qu'il m'en a donné était si minutieux, si fidèle, marqué de traits si nets et coloré de notations si subtiles, que j'en ai eu l'entendement confondu. 11 a passé en revue les rôles de la tragédienne, les plus célèbres et les plus fugitifs, me décrivant ses gestes et ses costumes, m'indiquant ses intonations. M. Sarcey lui-même n'est pas plus loyal lorsqu'il analyse les soirées caniculaires de la Comédie-Française. Et songez que ces impressions datent de cinquante ans. Elles n'en sont que plus surprenantes. Rachel, cette grande Rachel que je ne connaissais que par les livres, m'est apparue, soudainement évoquée. La voici dans Marie Stmirt, s'agenouillant devant Elisabeth et lui lançant au visage — avec quel emportement! — ces trois mauvais vers :
Malheur, malheur à vous quand d'une vie austère Vous venant quelque jour arracher le manteau, La vérité sur vous fait luire son flambeau!
Le mot arracher était prononcé par l'artiste avec une telle fureur, que des cris d'épouvante sortaient des loges... Ce fut dans la Cléopdtre de M™" de Girardin qu'elle porta l'art de respirer au dernier degré de la perfection. Elle avait à déclamer un anathème au soleil. Attachant sur cet astre ses yeux largement ouverts, elle commençait :
Je voudrais assister à ta dernière aurore. Voir sombrer dans tes flots ton sanglant méléore {respi-
[rant à pleins poumons).
Et seule {respirant) au bord des mers {respirant), loin des
[cours, loin du bruit {re.ipiranl),
Respirer {respirant) la froideur {respirant) de l'éternelle
[nuit.
Ces soupirs multipliés traduisaient à merveille la lassitude de la malheureuse reine et son dégoût de la vie. Il semblait qu'elle voulût, avant de quitter la terre, en aspirer les parfums et s'en imprégner. Elle arrivait par ces artifices à une intensité d'expression qu'aucune autre tragédienne n'a obtenue. Son agonie, dans Adricnne Lecouvrcur, était un chef-d'œuvre de dignité et de pathétique. Sa voix descendait au fa grave en modulant les adieux à Maurice de Saxe; puis elle perdait toute sonorité métallique, elle s'affaiblissait sous l'action du poison et prenait des inflexions enfantines; enfin, après un cri strident, elle s'arrêtait dans la gorge. Et Rachel tombait, transfigurée, entre les bras de son ami. Aucun mot ne saurait peindre la sérénité de ce visage glacé par la mort. Cette femme extraordinaire atteignait au paroxysme de l'émotion dramatique sans recourir aux hurlements, aux contorsions, aux effets de mains et de cheveux dont usent les comédiennes d'ordre inférieur. Jamais son geste n'était vulgaire ni forcené. Elle mimait la déclaration de Phèdre avec une mesure qui la rendait plus
brûlante, car on sentait bouillonner sous sa timidité feinte, des désirs inapaisés. En disant :
Que de soins m'eût coûté cette tête charmante!
elle lui faisait un diadème avec ses mains blanches et effilées qu'elle unissait par l'extrémité des doigts. Elle effleurait ainsi les cheveux bouclés d'Hippolyte et frissonnait en les touchant, comme sous une caresse. Et quand, le héros ne répondant pas à son transport, elle fermait la main et la retirait lentement, on devinait l'amertume et la jalouse colère dont le cœur de Phèdre était rempli. Le monologue de Camille, dans Horuce, n'était pas moins savamment nuancé, ainsi que me l'a fait observer le prince :
« J'ai reçu sur cette- scène les confidences de M"" Racliel. Elle m'a dit comment elle avait été amenée à en arrêter les lignes. Elle relevait d'une grosse maladie et commençait sa convalescence. Elle entendit son médecin qui causait dans la chambre voisine avec sa mère. Elle s'approcha du trou de la serrure pour voir et écouter. Le jeune docteur expliquait qu'il s'était fait au poignet une sérieuse blessure, et il retirait son bandage pour la panser. Les nerfs de Rachel se révoltèrent à ce spectacle. Elle recula toute tremblante et retomba sur sa chaise longue, un bras pendant à terre, la tète inclinée, les yeux fermés, à moitié évanouie. Elle imagina de reproduire dans Horace cette pantomime qui préparait et amenait les imprécations. Ce morceau était un de ceux où elle se montrait le plus sublime. Et tantôt elle l'expédiait dans un crescendo formidable qui roulait comme un tonnerre, tantôt elle l'attaquait avec violence et l'achevait sur un ton plaintif, comme si l'excès de son désespoir l'eût épuisée... Et c'est par cela, monsieur, que M'i" Rachel fut inimitable, par cette abondance de res-
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sources, par cette souplesse qui lui permettait de rendre, avec une égale intensité, les sentiments les plus divers, les grâces de Lydie et les éclats d'Hermione... M"*' Rachel n'a pas été remplacée. »
M'ayant tenu ce discours, le prince m'a marqué honnêtement que mon audience était terminée. J'ai pris congé de lui. Mon digne ami, le libraire Kirchberger, m'attendait au passage. Il glissa sournoisement une brochure dans ma })Oche :
« Vous connaissez le causeur, m'a-t-il dit; il faut que vous connaissiez l'auteur dramatique. Vous lirez ce drame que Son Altesse a composé e/i français... »
Aussitôt rentré à l'hôtel, j'ai dévoré le drame de Son Altesse. Cette pièce, publiée sous le pseudonyme de G. Conrad, est éminemment moderne par le sujet et par l'écriture. Elle a pour titre Mademoiselle Esther et est bâtie sur les peines de cœur d'une illustre tragédienne qui parcourt le monde, traînant, comme le héros de Racine, tous les cœurs après soi. Esther se fait adorer du prince hongrois Hermann de Valbergue; elle le repousse et s'en va rejoindre aux Indes le prince Djalma, qui met à ses pieds de fabuleuses richesses... A peine Esther a-t-elle accordé ses faveurs à ce nabab, qu'elle regrette d'avoir dédaigné le prince Hermann. Or, le prince Hermann vient la rejoindre. Et les deux amants se disposent à rattraper le temps perdu. Mais un obscur musicien, à qui Esther a inspiré une passion farouche, met le feu au palais où le couple s'est retiré. Et tous les trois périssent dans l'incendie. Cet énergique scénario est égayé par des épisodes pittoresques. Quelques satellites gravitent autour d'Esther : la princesse Sidonie, une grande dame que tourmente la tarentule du théâtre et qui veut absolument se faire siffler en public; M"^ Juliette, une aimable cabotine, puis un dompteur, un reporter
et un photographe. Ces personnages manient avec une singulière aisance l'argot parisien. Jugez de mon étonnement lorsque les phrases suivantes me sont tombées sous les yeux. Le prince Hermann croit devoir s'élever avec éloquence contre la corruption des femmes du monde : « Les journaux parlent de nos femmes, de « nos belles châtelaines, de leurs toilettes resplendis- « santés, de leur pschutt, de leurs épaules marmo- « récnnes. » M"'' Esthcr réplique à cette diatribe en daubant sur les actrices qui veulent épouser des gentilshommes : « Cela les amuse de jouer h la douai- « rière, de soigner des malades, de poser à la perfec- « iion. Mais, moi, je m'ein..., je m'ennuierais àmourir! > Elle ajoute avec un geste que l'auteur n'indique pas et qui est laissé au tact de l'interprète : Ah! plus souvent!! De son côté, M"'' Juliette fait chorus : « Oh! les « hommes, c'est si canaille! inais zoui, mais zoui, comme « disait ce pauvre Levassor! Mes amis de Londres « seront épatés! »
Vous avouerai-je que j'ai eu de la joie à savourer ces gallicismes? Ils m'ont réjoui comme une bouffée d'air qui me serait arrivée de Montmartre en droite ligne. Et considérant qu'ils avaient eu l'honneur d'être burinés par une plume royale, j'ai senti qu'un peu de fierté s'ajoutait à mon vif contentement!... On ne dira pas que S. A. 1. le prince Georges ignore les suavités de notre langue !