‹ Portraits intimesChapitre 8 sur 38 · M. JORIS-KARL HUYSMANS · texte numérisé non relu

M. JORIS-KARL HUYSMANS

L'auteur de la Cathédrale habite un humble logis tout en haut dune maison de la pieuse rue de Sèvres. Celte maison est contiguë à un ancien couvent de Prémontrés. Elle garde elle-même comme une physionomie claustrale, qui lui est communiquée par ce voisinage. La cour est triste, Tescalier sévère, abrité par d'épaisses murailles contre les bruits du dehors, éclairé de longues et tristes fenêtres qui y laissent pénétrer une timide lumière. Lorsqu'on a achevé de le gravir, on se sent très loin du monde et surtout loin de Paris. Au cinquième étage, s'ouvre une petite porte où la prudence de M. Huysmans a ménagé un judas; il peut de la sorte s'enquérir de la qualité et des dispositions de ses visiteurs, et demeurer sourd aux coups de sonnette importuns. Je me suis présenté chez lui de bon matin et l'ai trouvé tranquillement assis au coin de son feu, en société d'un chat magnifique qui est l'ordinaire compagnon de sa solitude. J'avais une grande curiosité de connaître cet écrivain dont les derniers livres ont jeté le trouble dans beaucoup d'âmes, et d'apprendre de sa bouche les raisons qui l'avaient déterminé à les écrire. Comment, étant

parti du naturalisme, est-il arrivé au mysticisme? Dans quelles circonstances et sous quelles influences s'est accomplie cette surprenante évolution? Enfin dans quel état de conscience se trouve présentement fixé le romancier d'A reôours? Telles étaient, avec quelques autres, les principales questions que j'avais l'intention de lui poser. 11 m'a semblé qu'il ne répugnait pas à y répondre.

Ceux qui prétendraient juger M. Huysmans d'après ses ouvrages les plus récents se feraient sans doute de lui une fausse image. Il n'a point la mélancolie inquiète de Durtal et il n'est nullement imprégné de l'onction sacerdotale. S'il ressemble à un moine, c'est à ces bons frères capucins que les sculpteurs du moyen âge ont modelés dans le bois des stalles d'église ou à ceux encore qui servent à mesurer les prévisions du temps et dont le capuchon s'abaisse ou se relève, selon que l'atmosphère est ou n'est pas chargée de vapeurs. Son regard est vif et un peu narquois, sa voix au timbre clair n'est pas dénuée de sécheresse, sa parole dédaigne les hypocrisies, elle est gauloise, haute en couleurs et souvent t blagueuse ». Rappelez-vous les sarcasmes dont il accable, dans un de ses volumes, les chantres qui altèrent, par une exécution défectueuse, les sublimités du plain-chant. Ceci donne une idée de l'entretien de M. Huysmans qui est tout en saillies et en moqueries. Il porte en lui comme un air d'allégresse cavalière qui déconcerte; il allie à une piété sincère une singulière indépendance de verbe. Et ce mélange explique qu'il ait froissé tant de gens qu'il ravissait néanmoins, et que ses ouvrages très édifiants aient été furieusement attaqués par ceux-là mêmes qui eussent dû les défendre. M. Huysmans m'a parlé sans amertume et, à ce qu'il m'a paru, avec un certain plaisir, des colères qu'il a déchaînées.

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