DE LA POLITIQUE D'ARISTOTE
si nous disions de Rome qu elle avail dans le sénal une chambre des lords, el dans le prétoire une cour royale. Ensuite, le mot latin respublica signifie littéralement inféré! commun, el non pas gouvernement par le concours de tous, ce qui esl bien différent, car les intérêts communs à beaucoup de gens peuvent être gérés par très-peu de monde. La traduction rigoureuse, en français, «lu mol respublica, c'esl < ommune; Aristote se sert ordinairement ilu mot polis, on du mol hoinonia, qui ont la même signification. Or, dans la Respublica latine, dans la Polis grecque, dans la Commune française, il n'y avait aucune république, c'est-à-dire aucun gouvernement par le concours de tous; car, à Athènes, les gens de métier, les paysans et les mariniers, n'étaient pas citoyens; à Rome, les affranchis, les eomédiens, les paysans, ne l'étaient pas davantage ; au moyen âge, les manants, les faubouriens, les apprentis, ne participaient point aux privilèges de la bourgeoisie, et c'est de là même que les ouvriers mit conservé, en France, L'usage d'appeler leurs maîtres bourgeois, car les maîtres étaient en effet bourgeois, tandis (pie les apprentis ne l'étaient pas.
Qu'on se figure maintenant la transposition perpétuelle d'idées que les mots d Etat, de citoyen et de république, employés par .M. Saint-Hilaire, mit naturellement introduite dans le Traité de la Politique! Quand l'auteur vous dit une chose, le traducteur vous en dit une autre; quand l'un va à droite, l'autre tourne à gauche. C'est une partie de harres sans fin, jouée avec une agilité merveilleuse, et
dans laquelle les joueurs s'attrapent rarement. Et nonseiileineiit .M. Saint-Hilaire a employé ces mots, mais il a employé encore l'esprit dont ils émanent ; vous trouve/
à chaque instant des consul niions et des élections; on vous parle d'amener le mérite au pouvoir, et le traducteur va jusqu'à faire Irès-sérieusement compliment au Slagyrite d'avoir pressenti le gouvernement des classes moyenne». M. Saint-Hilaire s'imagine avoir donné au public la politique d'Aristote; le fait est qu'il ne lui a donné que la politique du Constitutionnel.
11 y a un point surtout à l'occasion duquel le traducteur donne carrière à cette politique patriotique et nationale, qui peut être fort bonne en soi, mais qui cadre mal avec les principes par lesquels se réglaient les gouvernements de l'antiquité ; c'est le point où Àristote discute l'origine et l'utilité de l'esclavage.
Il s'est formé depuis quelques années une école de traducteurs qui sont atteints, selon nous, d'une bien déplorable maladie ; car elle consiste à vouloir que les auteurs anciens leur ressemblent. Nous prendrons la liberté de leur faire observer que, si les auteurs anciens leur ressemblaient, ils ne seraient pas ce qu'ils sont, c'est-à-dire les représentants d'un ordre d'idées qui s'appelle l'antiquité, par opposition aux idées des temps modernes. M. Saint-Hilaire fait donc les efforts les plus singuliers pour excuser Aristote d'avoir admis l'esclavage, en quoi nousle plaignons sincèrement, car Aristote a eu la cruauté de lui donner sur ce point un sujet d'affliction bien profonde. Heureusement. M. Saint-Hilaire se console un peu en disant que Platon l'a admis bien plus explicitement encore, ce qui ne peut pas manquer d'amener une réclamation de M. Cousin.
C'est, à notre avis, quelque chose de bien étrange, que celte idée de vouloir faire d'Aristote un membre de la S<>-
DE LA POLITIQUE D'ARISTOTE. 130 ciété d'émancipation, el un collègue de M. Jullien de Paris. Nous aimerions autan l être Aristole tout court. Mais ce qui nous parait bien plus étrange encore, c'est l'idée de commenter Aristote avec des extraits de l'abbé Grégoire. Aristote el l'abbé Grégoire! concevez-vous ces deux noms dans le même livre, l'un pour le irxtc, l'autre pour la im'c'.' Composez donc les ouvragés les plus surprenants de l'antiquité; soyez, avec Homère et avec Platon, l'une des trois plus grandes figuras <lu paganisme; ayez cette majesté calme et cette auguste pérennité que donnent deux mille ans passés des suffrages du monde ; et, un beau jour, ou intercalera dans votre page, dans votre idée, sui un pied d'égalité et de fraternité littéraires, quelques lambeaux arraches aux plates compilations d'un inconnu, qui s'appelle l'abbé Grégoire.
Nous ne finirons pas sans parler d'une distraction scientifique que nous ne reprocherions pas à un érudit Ordinaire, mais qui acquiert assez de gravité dans un homme qui a traduit la Politique d'Aristote. Nous voulons parler du malheur qu'a eu M. Saint-llilaire, presque a chaque page, de confondre Sparte et Lacédémone, et de ne pas remarquer que les Spartiates et les Lacédémoniens étaient des hommes très-différents.
Donc Sparte et Lacédémone, disions-nous, n'étaient pas la même chose. En effet, Lacédémone était un pays, et Sparte était une ville. Il y avait donc entre Sparte et Lacédémone la même différence qu'entre Paris et l'Ile-de- France, entre Tours et la Touraine, entre Angoulème et 1 Angoumois. Même, l'exactitude grammaticale voudrai! qu'on dit lu Lacédémone, comme nu dit la Béotie.
La différence était plus grande encore cuire les Spar-
tiates et les Lacédémoniens ; car les Spartiates n'étaient pas seulement les habitants de la ville et les Lacédémoniens les habitants de la campagne; les Spartiates étaient d'une condition politique plus élevée, caria presque totalité des terres leur appartenaient, sans qu'elles pussent passer aux Lacédémoniens, parce que des lois spéciales sur les successions et sur les mariages les avaient immobilisées dans leurs familles. Thucydide, dans le quatrième livre de son Histoire; Xénophon, dans le sixième livre des Helléniques , Plutarque, dans la Vie de Lycurgne , et Aristote lui-même, dans le second livre de la Politique, font connaître assez clairement ces faits, pour qu'ils n'eussent pas dû échapper au traducteur de ce dernier. 11 est même arrivé, par suite de cette méprise à l'égard de la différence qu'il y avait entre les Spartiates et les Lacédémoniens, que M. Saint-Hilaire a écrit des phrases dont il serait évidemment embarrassé de donner une explication; par exemple, il écrit ces mots, à la page 177 du tome premier, en parlant de la Laconie : « comme le sol presque entier appartient aux Spartiates... » Mais, au point de vue de M. Saint-Hilaire, c'est-à-dire avec l'idée que les Spartiates et les Lacédémoniens ne sont qu'une seule et même chose, qu'y a-t-il donc détonnant à ce que, dans le pays des Spartiates, le sol fresque entier leur appartienne? ne serait-il pas plus étonnant que le sol ne leur appartînt pas tout entier? A qui donc le sol appartient-il en France, si ce n'est à des Français ! Il est clair que, si M. Saint-Hilaire avait réfléchi sur sa phrase, et s'il avait remarqué que les Spartiates possédaient le sol presque entier de leur pays, il aurait vu qu'il fallait qu'il y eût quelqu'un de plus pour posséder ce qu'ils ne possé-
DE LA POLITIQUE D'ABISTOTE. 157 daienl pas ; el cette première observation l'eût mis sur la trace de la vérité.
Nous Unissons ici. Noos savions depuis longtemps que M. Saint-Hilaire était en candidature pour une chaire au collège de France, et nous avons attendu que la chaire lui eût été donnée pour parler de son livre. Nous avons été sévère, mais nous n'avons été que juste. Quand un homme de lettres publie un livre, la critique lui dit son fait; pourquoi les professeurs auraient-ils un privilège? Pour nous, il nous paraît bon que la grave Université règle quelquefois ses comptes avec la science en gant» jaune» , comme elle nous appelle, nous autres journalistes, frivoles et légers.