DES LOIS DU STYLE
L'idée la plus générale que réveille tout d'abord dans l'esprit le mot de style, c'est l'idée d'ordonnance, de symétrie, de combinaison, et par suite l'idée de règle, qui est nécessairement liée à ces trois dernières. Quand on parle du style d'un tableau, d'un bas-relief, d'une partition, on entend toujours désigner le procédé général selon lequel les détails de l'œuvre ont été exécutés, ou, comme nous disions, l'ordonnance, la combinaison, la symétrie, auxquelles toutes ses parties ont été soumises. En ce sens, le style est sévère, ou il est facile, ou il est roide, ou il est lâche, ou il est chaud : c'est-à-dire que la manière de l'artiste consiste ou à traiter les détails avec sobriété d'ornements, ou au courant de la main et de l'idée, ou d'une façon prétentieuse et collet-monté, ou d'une manière énervée et sans consistance, ou avec une grande
DE LA NÀTUBB BT DES LOIS DU STYLE. 130 netteté de contour el une grande énergie de ton. Cette manière de chaque artiste, fondée sur le sentiment individuel qu'il ;» du beau, se reproduisant d'elle-même . t
comme malgré lui à chacune de ses oeuvres nom elles, constitue une sorte de règle à laquelle la nature même l'a soumis : cette règle, c'est son style.
Considère .seulement en tant que règle, le style appartient à tous les arts : il y a des styles en architecture, il y en a en sculpture, en peinture, en musique, en littérature. Comme moyen de classification, les styles sont renfermes, en architecture, dans les ordres; en sculpture, en peinture, en musique, en littérature, dans les écoles. Deux édifices peuvent être du même ordre d'architecture, comme deux tableaux de la même école de peinture, et être traités en styles différents. L'ordre et l'école, ce sont des genres; les styles, ce sont des espèces.
Nous ne voulons parler ici que du style littéraire.
On a beaucoup écrit sur ce sujet. 11 ne paraît pas néanmoins que les choses qu'on en a dites aient été bien nettes et bien précises, ou qu'elles aient trouvé un grand crédit auprès des gens; car il est bien difficile de réunir deux littérateurs, deux critiques, qui soient de la même opinion sur le style d'un écrivain. C'est bien pis encore parmi les gens du monde qui lisent les livres qui ont été faits ou qui se font, et qui se laissent aller, par un penchant bien naturel, à en avoir et à en dire leur avis. Le style est pour eux une chose dont ils ne se rendent pas un compte bien exact, et même, quand ils sont contents d'un ouvrage, ils ne savent jamais au juste d'où vient ce contentement ; les uns trouvent un livre bien écrit, quand on y rencontre des pensées saisissantes ou des sentiments
qui vont au cœur; les autres, quand les phrases produisent une sorte de roulement triomphal, qui remplit la bouche et qui flatte l'oreille ; ceux-ci, quand il n'y a pas de fautes de français. En général, on ne sépare pas bien, dans un ouvrage, la forme du fond, et on ne distingue pas clairement le plaisir qui vient de la pensée, du plaisir qui vient du style; pour la plupart, les livres qui plaisent sont bien écrits, les livres qui ennuient sont mal écrits. Au résumé, on ne sait pas ce que c'est que le style.
11 y a beaucoup d'écrivains qui, préoccupés de l'analyse des sentiments et de la décomposition des idées, et sans avoir néanmoins jamais proposé aucune théorie du style, sans y avoir jamais songé bien sérieusement peut-être, mais par instinct et par penchant d'âme, ont de la répugnance à s'imaginer que le style soit quelque chose de matériel, quelque chose de mécanique, un métier de forme, et voilà tout. Cependant, sans condamner en aucune façon ces écrivains, qui se sont laissé surprendre par leurs préoccupations psychologiques, nous croyons qu'il n'est pas possible de comprendre autrement le style que comme une règle introduite dans la forme extérieure des idées. Si nous osions donner notre idée générale du style, avant d'avoir analysé les idées particulières qui en sont les éléments, nous le définirions : l'art des formules.
Voici pourquoi : d'abord, le style emploie des mots qui sont ses éléments primitifs et immédiats. Ces mots occupent de la surface, frappent l'oeil, sont de la matière : or, par essence, la matière est inséparable de la forme ; il est impossible de la mettre en œuvre sans la soumettre à de certaines règles de durée, d'étendue, de nombre,
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Ensuite, les mots employés par le style étant destinés in lus. à passer du langage écrit dans le lan, . parlé, cette transformation leur fait produire de certains >"ii>. Le ion est encore de la matière, et il est impossible de le concevoir sans une certaine durée, une certaine intensité, une certaine tonalité. Donc, en tant que les mots qui sont mis en œuvre par le style contiennent ou produisent des sons, el que les sons sont de la matière, le style appartient encore pane côté à de certains types plastiques, à de certaines formules.
Enfin, les mots n'étant employés que comme signes d'idées., il arrive souvent que l'idée contenue dans un mot n'étant pas ou ne paraissant pas suffisamment claire, on l'élucide par l'adjonction d'une idée plus claire exprimée par un mot nouveau. Souvent encore, ce sont des ensembles d'idées qu'on explique par d'antres ensemldes d'idées, des ensembles de mots par d'autres ensembles de mots, des phrases par d'autres phrases. En - éral, ce sont les idées abstraites que l'on rend ainsi plus saisissantes en les commentant par des idées formelles; on les idées formelles que l'on rend plus élevées et plus sereines en leur substituant des idées abstraites: en un mot. ce sont les choses sensibles qu'on résume par les choses intellectuelles, ou les choses intellectuelles qu'on traduit par les choses s sibtes, Or, ce mélange, cette combinaison de mots, exprimant des idées de deux ordres drvere, ne peut pas se faire sans une certaine
proportion ; il n'y a pas de proportion sans mesure; on ne mesure pas ce qui n'a ni étendue, ni poids, ni nombre, ni durée, c'est-à-dire ce qui n'est pas matériel ; donc enfin, le style, en tant qu'il emploie, dans de certaines proportions, des mots affectés à l'expression d'idées abstraites ou d'idées formelles, rentre toujours dans de certains types plastiques, dans de certaines formules.
Voilà les trois côtés, les seuls côtés p3r lesquels on peut envisager le style, les mots, les sons, et ce qu'en langage de rhéteur on nomme les figures. Nous venons de faire voir que, par chacun de ces trois côtés, le style doit être et peut être ramené à de certaines formules; d'où il suit évidemment, comme nous l'avons dit, que l'art de construire ces formules est l'art du style lui-même.
C'est là la nature du style, de consister en un certain nombre de certaines formes typiques ou formules, susceptibles d'être ensuite divisées, triées, choisies, soumises à divers systèmes d'arrangement. Cela étant la nature du style, ses lois sont bien autre chose : ce sont les procédés à l'aide desquels on parvient à trouver ces formules, à les créer, à les modifier, à les juger.
Ce n'est pas une chose aisée que d'établir les lois du style. Ce n'est même pas sans un certain air de paradoxe qu'on peut affirmer qu'elles existent, habitués que nous sommes à considérer le style comme la spontanéité du sentiment des arts dans ce qu'il a de plus individuel, de plus propre, de plus capricieux, de plus inspiré. Néanmoins, tout en reconnaissant qu'il y a dans le style beaucoup de qualités qui tiennent à la personnalité même des écrivains, aux révélations intimes et particulières qu'ils
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ont du lu au. et ([ni, étant ainsi, de leur nature, exceptionnelles, ne peuvent pas par conséquent être généralisées et enseignées, nous pensons qu'il y en a d'antres qui reposent sur des faits généraux on sur des idées communes à tous les artistes, et qui peuvent, soit être définies avec plus ou inoins de précision, soit être étudiées avec plus ou moins de fruit.
Pour prendre quelque part un exemple de ceci, qui répande en même temps quelque jour sur les idées nécessairement ('(infuses que nous ne faisons encore que de laisser poindre, on peut dire que le style est dans la littérature ce que le dessin est dans la peinture. Le Lui du dessin est de produire les formes du corps, comme le but du style est de produire, sous certaines formules, les mots, les sons et les figures.
La nature du dessin étant donc de produire les formes (1rs corps, ses lois générales sont de les produire entièrement, c'est-à-dire sans en négliger aucune partie essentielle; correctement, c'est-à-dire sans en laisser les ligues flottantes, irrégulières, et les extrémités indécises; proportionnellement, c'est-à-dire sans rien altérer de l'harmonie que Dieu a mise dans les détails considérés vis-à-vis de l'ensemble, ou dans les détails considérés en eux-mêmes. Toutefois le dessin a cet avantage sur le style, que les types qu'il a à reproduire étant visibles, clairs et nettement définis, le principal effort de sa tâche consiste dans un travail de pure imitation. Il copie les formes des corps et des objets, ou dans des proportions naturelles, ou dans des proportions réduites, ou dans des proportions colossales, et cette reproduction fidèle est déjà un degré fort élevé dans l'art. Ce n'en est pas néan-
moins le point culminant; le grand peintre fait plus que copier, il crée; il élève la réalité à de certaines conditions de beauté possible, et il trouve dès formes nouvelles à côté des formes déjà infinies du monde créé. C'est cette divination intérieure du beau possible qui fait, à proprement parler, les artistes, que les Grecs avaient nommée Poésie (Poicsis), c'est-à-dire Création. «
Si l'on considère le style premièrement dans l'emploi des mots, qui est l'une de ses fonctions principales, Tune de ses lois est nécessairement de les employer avec une certaine symétrie, et de façon à ce que la phrase ait un certain balancement, un certain équilibre en elle-même, et, si l'on peut ainsi dire, de façon à ce que l'on sente que les divers membres n'en sont pas disproportionnés entre eux, et qu'un bout n'en pèse pas plus que l'autre. Dans toute phrase, tant soit peu ample et composée, il y a une partie principale, contenant l'idée mère, et des parties accessoires, contenant les idées supplémentaires et complétives. Eh bien ! il ne faut pas que la partie principale, qu'on peut appeler le corps de la phrase, soit, ou par sa brièveté, ou par son développement, hors de mesure avec les parties accessoires, qui sont comme ses membres. C'est dans cette harmonie de proportions entre les diverses parties de la phrase que consiste le dessin dans le style.
On comprend sans peine que les membres du corps humain sont créés dans de certains rapports de forme et de grandeur, relativement au troue auquel ils sont attachés. Dans toute phrase bien faite, il y a aussi un corps et des membres. Dans la nature humaine, le corps est plus grand que les membres, *et. dans le corps et dans
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les corps, la grandeur consiste dans l'étendue. Dans h phrase, le corps doit être aussi plus grand que 1rs mm, lues; mais, dans la phrase, qui est la représentation d'une idée, la grandeur dépend beaucoup moins de rétendue que de la signification. Le corps de la phrase, ce n'est donc pas toujours sa partie la plus étendue, mais sa partie la plus significative. Le corps de la phrase peut donc en être la partie la plus courte, mais c'en doit toujours être la partie la plus saillante, c'est-à-dire celle qu'on voit le plus promptement, le plus complètement, celle que la plume a le plus nettement sculptée, et qu'elle a mise le plus en relief.
Pour qu'une phrase soit bien dessinée, et il n'y a de bons styles que ceux qui sont d'un dessin pur et correct, il faut dune que les parties en soient disposées de telle sorte que le corps en prime les membres, et que ceux-ci soient attachés au corps de manière à ne le masquer jamais et à le servir toujours. Les membres d'une phrase peuvent en masquer le corps de deux manières : ou par un développement démesuré, ou par une valeur de signification excessive. Dans le premier cas, l'étendue d'un membre de phrase peut faire perdre de vue le corps, qui est son point de départ; dans le second, l'idée d'un membre de phrase, qui est accessoire de sa nature, peut affaiblir l'idée du corps, qui est principale, et déplacer même le siège de la proposition. En ce qui touche l'étendue relative des divers membres de phrase, on peu! dire <pie c'est une règle générale fondée sur la pratique des grands écrivains, de mettre toujours les plus courts les premiers, et de finir par les plus longs. Il parait que c'est une chose commode pour l'esprit, de vider d'abord
les aperçus étroits et les phrases restreintes, pour donner ensuite tout son coup d'œil et toute son attention, sans crainte d'être, distrait, aux larges horizons de la pensée et aux amples formes du style.
Secondement, si l'on considère le style dans l'emploi des sons, qui est également l'une de ses fondions essentielles, l'une de ses lois est naturellement de les employer dans le but d'une certaine harmonie. Ce sont surtout les sons finaux dont le style se préoccupe, parce que ce sont ceux-là qui restent dans l'oreille, parmi le grondement général des discours. 11 est assez simple de penser que lorsque plusieurs écrivains, sans s'être assurément entendus sur leur manière d'opérer, se sont néanmoins rencontrés dans un certain procédé pratique, et sont venus converger à un même point, en suivant chacun la pente de leur instinct, il doit y avoir quelque raison naturelle à ce que ce procédé existe plutôt qu'un autre ; en outre, il doit appartenir moins à ceux qui l'emploient qu'à une certaine nécessité propre à l'art, et l'on est ainsi nonseulement autorisé à s'en servir, mais encore convié à le prendre. Ainsi, c'est une pratique constante des écrivains de quelque valeur de ne finir jamais deux membres de phrase qui se suivent, par deux sons de même nature, c'est-à-dire, dans notre langue française, par deux sons pleins ou deux sons d'e muet. Toutefois, la règle ne devient d'une rigueur à peu près absolue que pour les deux derniers membres d'une phrase; mais il est fort rare de trouver une phrase de grand écrivain, ou plutôt d'écrivain pur et qui dessine correctement son style, dont le dernier membre ne finisse point par un son muet, si ravant-dernier finit par un son plein, ou