LETTRE SUR I.E SAINT-SIEGE
Ceux qui aiment le christianisme, qui en acceptent le dogme et qui en révèrent la calme et divine autorité, n'ont pas ouvert sans un vif empressement et sans une intime joie la lettre de M. Lacordaire. Ils espéraient, le connaissant pour lavoir vu à l'œuvre, qu'il y aurait quelque grave parole sur les petits désordres qui troublent aujourd'hui le monde des esprits, et que le pèlerin n'aurait pas quitté Rome sans emporter quelque vénérable relique, quelque idée, seule relique devant laquelle s'agenouille la piété raisonneuse de ce temps. En outre, car il faut tout dire, le schisme de M. de Lamennais, de ce prêtre qui se révolte contre l'Église et contre lui-même, à l'heure de la vicoù les passions s'éteignent, où l'orgueil s'abaisse avec le front, où le cœur se soumet, où l'homme se rend à la mort et à
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Dieu, est quelque chose à la luis de si étrange el de si triste, de si révoltant et de si pitoyable, qu'on se lient, malgré soi, comme aux aguets, pour savoir si quelque voix d'en haut se tombera pas sur ce Saûl aveuglé, sur ce gardeur d'habits des bourreaux de la tradition et dr la foi; et l'on écoute, tout inquiet, après la bouche qui a condamné, la bouche qui instruit et qui pardonne.
Cette attente a été trompée à demi. La lettre de M. Lacordaire vient après le Livre du peuple, .mais par pur li. isard, et sans se préoccuper des questions qu'il soulève. Ce sont soixante belles pages, écrites d'un style quelquefois un peu jeune et luxuriant, remplies d'idées justes et grandes, mais plus vivement exposées que rigoureusement déduites, et marchant à d'autres conclusions que celles dont la curiosité du monde est en peine maintenant.
Est-ce un Lien, est-ce un mal? Nous ne savons. Le Livre du peuple se débat maintenant entre M. le docteur Lherminier et madame George Sand; et notre avis est que cette querelle est un chapitre naturel de l'ouvrage. 11 est assez lion que eeiix qui sèment du veut voient bien qu'ils moissonnent des tempêtes. Peut-être donc ne faut-il pas m- plaindre du silence que l'Église garde sur tout ceci ; on n'a pas besoin de pousser les choses qui tombent. Cependant, nous voudrions pour beaucoup que quelqu'un rappelât aux panthéistes nains de ce temps-ci qu'il y a eu autrefois de grands panthéistes, qui s'appelaient Pelage el Arius; que ces prodigieux esprits ont labouré et profondément retourné autrefois les mêmes questions qu'on effleure a peine aujourd'hui, el cent autres encore dont on ne parait pas avoir seulement l'idée; et surtout, qu'il est. tout à la fois, plaisant, lamentable el ridicule, que
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«les femmes ennuyées s'en prennent, dans leurs crises nerveuses, aux plus hautes questions des destinées humaines, et chiffonnent la majesté de Dieu dans leurs caprices, comme le billet trop tiède d'un amant.
M. Lacordaire a donc laissé tout cela ; il a choisi à son aise le terrain de la discussion, la nature et la pente de son idée. Yoici en quelques mots celte idée et cette discussion :
D'abord, M. Lacordaire établit que rien de beau, de grand et de fort, n'existe que par l'unité ; après quoi il montre que l'unité a toujours existé dans l'Église ; puis il fait voir comment l'Italie était dans le monde, et Rome dans l'Italie au point précis où devaient et pouvaient aboutir les nations ; et il raconte avec quelle prudence, quelle unité et quelle force, les souverains pontifes ont toujours accueilli, dominé et conduit les hommes. Aujourd'hui, on suppose qu'il y a une guerre entre les rois et les peuples, et l'on accuse l'Église de prendre parti pour les rois. Suivant M. Lacordaire, il n'y a guerre ni entre les peuples ni entre les rois, ni entre les rois et 1rs peuples, ni entre les idées; il y a guerre entre la raison et la foi, .ntre le rationalisme et le catholicisme, elle saint-siége se tient au-dessus de ces dissensions. 11 eoncluten disant que l'Église n'a qu'à attendre, parce qu'elle seule possède ce qui est nécessaire à l'humanité.
Voilà le contenu de la lettre sur le saint siège. Les aperçus en sont vrais et bien mis en saillie, quoique en général imparfaitement soudés l'un à l'autre et péniblement déduits. Le seul point théorique qu'on y trouve est celui où l'auteur jugé la cause des troubles actuels des esprits en Europe, et leur assigne pour cause la lutte de
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I.i raison et de la foi. Là est l'idée culminante, là même esl toute I idée.
Il esl certain, il est évident que cette cause esl vraie et très-réelle : mais est-elle la seule, ou bien est-elle la principale qui agisse? Nous ne le croyons pas. La foi et I.i raison, qui sont, ainsi que le fait observer M. Lacordaire lui-même, deux formes de l'intelligence humaine, ci par conséquent l'élément de toutes les époques et de tons les lieux, ne paraissent pas pouvoir produire les luttes moral) s toutes spé< liales et propres à notre temps. En Outre, nous avons sous les yeux des obstacles de tant de natures, d'aspects et de caractères, qu'il est bien difficile de croire, et plus difficile encore île comprendre, qu'ils aient tous pour origine la lutte de la raison et de la foi. A notre avis. M. Lacordaire a oublié au moins deux causes, et les plus réelles peut-être, du bouleversement des laits et des idées en Europe ; nous lui demandons la permission de les rétablir comme en supplément à sa lettre: ci. si nous ne nous faisons pas d'illusion à nous-même, nous croyons pouvoir prédire qu'une fois ces deux «anses bien exposées, il doit se répandre un grand jour sur toutes les obscurités qui voilent l'avenir de l'Occident.
De ces deux causes, l'une est plus particulièrement historique , l'autre plus particulièrement dogmatique. Voici d'abord la première :
Il nous a toujours semblé qu'un grand mouvement, qui n'a ite bien saisi jusqu'à présent ni par les historiens ni par les publicistes, emportait naturellement, nécessairement, depuis un peu plus de deux mille ans et demi, tous les peuples européens. Pour l'aire connaître tout d'un COBp et eu deux mots la nature et la direction de ce
mouvement, sauf à le démontrer ensuite, nous dirons qu'il fend à substituer partout, dansles fonctions sociales, les hommes de race roturière aux hommes de race noble. Nous prions le lecteur d'être quelque peu patient à nos idées; ceci va lui être expliqué.
S'il y a un fait indubitable dans l'histoire, c'est que, chez toute nation européenne sans exception, toutes les fonctions sociales, comme la guerre, la juridiction, le sacerdoce, la science, ont été d'abord exclusivement remplies par des hommes de race noble. En effet, durant les premiers siècles de toutes ces nations, les hommes y étaient divisés en deux classes, les maîtres et les esclaves; ceux qui possédaient et ceux qui étaient possédés. Or, d'un côté, les fonctions sociales étaient évidemment entre les mains des maîtres, et, de l'autre, maître et noble sont historiquement synonymes, car les juristes de tous les temps ont unanimement défini le gentilhomme : celui qui n'a jamais été en servitude, ni par lui ni par ses aïeux.
Nous ne voulons pas ici juger ce fait ; nous le constatons. Qu'il ait été en lui-même bon ou mauvais, naturel ou artificiel, violent ou pacifique, ce sont là autant de questions dont la solution, à mon avi$ assez simple et facile, n'aurait rien de commun avec le but que nous voulons atteindre et la conclusion que nous voulons tirer. Nous les tenons donc actuellement à l'écart, et, sans avoir besoin de dire ce qu'a été le fait, nous nous contentons de dire qu'il a été.
L'existence de ce fait dans le passé des nations européennes est si évidente et si claire, que nous ne croyons pas être obligé de la discuter. Il nous suffira de rappeler