‹ Portraits littérairesChapitre 25 sur 29 · II! TU II HUGO · texte numérisé non relu

II! TU II HUGO

coup plus restreinte que la langue française prise dans sa réalité. Expliquons-nous.

1 1 - (.nés et les Romains ne se firent jamais de diction*

nains, et ils eurent grandement raison de les dédaigner. En effet, un dictionnaire est une collection de mots, pris dans les auteurs, et rangés par ordre alphabétique; d'où il suit que ceux qui ont lu les auteurs savent naturellement le dictionnaire, et n'en ont pas besoin. En outre, le dictionnaire, qui ne contient que des mots, ne contient pas la langue ; car un tas de mots ne constitue pas plus une langue, qu'un tas de pierres ne constitue une maison. Dans une langue, indépendamment des mots, il y a la manière de les combiner, c'est-à-dire les tournures; et, comme avec les mêmes pierres on peut bâtir une colonne ou un arceau, avec les mêmes mots on peut construire des phrases d'une facture entièrement dissemblable. Le dictionnaire de la langue, française ne renferme donc pas toutes les règles du français, car ces règles smitde deux natures, celles qui se rapportent aux mots et celles qui se rapportent au style. Ces dernières n'y sont pas évidemment, et nous montrerons tout à l'heure que les premières n'y sont pas davantage.

Faisons remarquer, en attendant, la déplorable erreur dans laquelle tomba l'Académie française, lorsqu'elle eut I idée de composer un dictionnaire pour conserver la langue. Le jour où l'on fait le dictionnaire d'une langue, ou la tue évidemment, car on dispense ceux qui veulent la connaître d'étudier sérieusement les écrivains qui l'ont créée. Le dictionnaire est donc une espèce de <juide-ànc à l'usage des paresseux et des ignorants, qui veulent paraître savoir la langue sans l'avoir péniblement appris,'

dans ses éléments ; et ces éléments, nous l'avons dit, ce sont les auteurs qui l'ont successivement faite ce qu'elle a été et ce qu'elle est. Que les hommes du monde, les négociants, tous ceux dont la profession n'est pas d'écrire, ne veuillent point passer sept ou huit années à dépouiller les écrivains qui ont donné à la langue ses matériaux et ses régies, et qu'ils se contentent d'une besogne abrégée, tronquée, incomplète, cela se comprend ; la connaissance de la langue n'étant pas leur but, ils n'ont pas besoin de lui consacrer tous leurs moyens ; mais que des hommes de lettres, mais que des écrivains, mais que des gens dont le métier est de savoir la langue, et de l'employer conformément à ses lois historiques, s'imaginent la trouver dans un dictionnaire, dans un manuel, dans un méchant eompendium, c'est le comble de la déception et l'hyperbole du ridicule. D'abord, nous l'avons déjà fait observer, le dictionnaire contient des mots, par ordre alphabétique, mais il ne contient pas du style; il contient les matériaux avec lesquels on maçonne les phrases, mais il ne contient pas les lois architecturales avec lesquelles on les édifie. — En d'autres termes, le dictionnaire ne renferme pas l'une des moitiés de la langue, c'est-à-dire les tournures ; renferme-t-il l'autre moitié, c'est-à-dire les mots ? Non.

Le dictionnaire, le meilleur dictionnaire, celui de l'Académie, contient les mots employés par les écrivains du dix-neuvième siècle, les mots employés par les écrivains du dix-huitième, et une partie des mots employés par les écrivains du dix-septième. Chose étrange, chose incroyable, chose bouffonne ! Nous autres, jeunes gens, qu'on appelle romantiques, nous sommes obligés de dé

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fendre Corneille, Molière, Bossuet d madame de Sévigné, contre qui.' contre lés Boi-disanl classiques, contre tes académiciens, qui s'obstinent à considérer ces admirables écrivains comme des barbares, et qui refusent d'admettre dans le dictionnaire les mots dont ils se sont servis. On lit dans Corneille, à la troisième scène du premier aete $ Horace, le vers suivant :

Ouoi! vous appelez crime un change raisonnable?

Pourquoi donc le mot change, signifiant changement,

n est-il pas dans le dictionnaire? On lit dans Molière, à la deuxième scène du troisième acte du Malade imaghnaire, la phrase suivante : «Souffrez, mon père, que je vous embrasse, pour vous témoigner mon ressentiment, t Pourquoi donc le mot ressentiment, signifiant gratitude, n'est-il pas dans le dictionnaire? On lit dans Bossuet, à la deuxième partie du Discours sur l'histoire universelle, la phrase suivante : « Les évangèlistes s'accordent à nommer saint Pierre devant tous les autres, comme le premier, n Pourquoi donc le mot devant, signifiant avant, n'est-il pas dans le dictionnaire? On lit dans la six cent cinquantième lettre de madame de Sévigné la phrase suivante : « Par l'embarras où il est d'accommoder les conduites de l'église dans les premiers siècles avec les conduites d'aujourd'hui, » Pourquoi donc le mot conduites ne se trouve-t-il pas dans le dictionnaire? — El comme rien n'est plus facile que de faire, quand on le vomira, et nous offrons de nous en charger, deux énormes in-quarto avec les mots et les locutions de Corneille, de Molière, de Bossuet et de madame de Sévi-

gué, qui sont condamnés par le dictionnaire, il s'ensuit évidemment qu'aux yeux des soi-disant classiques ces quatre écrivains, les plus grands de la langue, sans aucun doute, sont des Iroquois ou des Welches, et ne savent pas le français.

Ainsi le dictionnaire ne contient même pas tous les mots employés par les écrivains du dix-septième siècle, les mots de Corneille, de Molière, de Bossuet, de madame de Sévigné. Nous n'avons rien cité de La Fontaine, du cardinal de Retz, du duc de Larochefoucauld : mais nous en remplirons un feuilleton, quand on voudra. On pense bien que le dictionnaire ne contient pas les mots de la langue du seizième siècle, les mots de Régnier, les mots de Marot, les mots de Montaigne, les mots de Brantôme, les mots de Montluc ; ni les mots du quinzième siècle, les mots de Commines, les mots de Monstrelet, les mots de Christine de Pisan ; ni les mots du quatorzième siècle, les mots de Froissard ; ni les mots du treizième siècle, les mots de Joinville, les mots du roi Thibaut, les mots de Marie de France, les mots d'Adenès; ni les mots du douzième siècle, les mots de Yillehardoin et de Wace. — En résumé, sur huit siècles de langue, le dictionnaire en contient environ un et demi.

Il est vrai qu'il y a une excuse charmante, dont se servent ceux qui tuent ou qui laissent vivre les écrivains, à leur guise, en disant de tel ou tel mol, de telle ou telle tournure, dont ils se sont servis : le mot a vieilli, lu phrase a vieilli. — Est-ce que l'art vieillit? est-ce que Ylliade a vieilli ? est-ce que l'Apollon du Belvédère a vieilli? est-ce que le dessin de Raphaël a vieilli? est-ce que la couleur du Titien a vieilli ? est-ce que ce n'est pas

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le propre des choses d'arl d'être éternellement ce qu'elles sonl ? — Que telle ou telle tradition «le l'art soit plus ou moios oubliée : que telle ou telle étude d'un procédé soi! plus ou moins abandonnée, cela se peut bien ; mais qu'on ait eu raison d'oublier l'une el d'abandonner l'autre, voilà la question. Il y a deux cents ans, en France* qu'on n'apprend plus la langue que dans une grammaire et dans un dictionnaire, ce qui fait qu'on sait parfaitement la langue de If. Lhomond et la langue de If. Boiste, et qu'on ignore la langue de Corneille, de Molière, de Bossue! et de madame de Sévigné, à plus forte raison la langue de Régnier, la langue de Brantôme, la langue de Commines et la langue de Joinville, c'est-à-dire la langue de ceux qui ont fait la langue française, et sans lesquels elle n'existerait pas.

Voilà comment, en effet, la langue des grands écrivains vieillit, comment leur style s'oublie, comment les générations en perdent le souvenir, en méconnaissant les caractères, au point qu'il arrive aujourd'hui, en littérature, ce qui se voit dans l'Amphitryon de Plaùte : Un faux Amphitryon se présente; les gardes se rangent, les serviteurs s'empressent, et la reine elle-même l'accueille, les bras ouverts et le sourire sur ies lèvres. Deux heures après survient le véritable Amphitryon ; les portes se ferment, on le raille, on le bâtonne et on le chasse. Ainsi, de faux classiques sont venus, qui se sont dits les défenseurs de Corneille, de Molière, de Bossuet et de madame i\<- Sévigné, sans avoir jamais lu leurs ouvrages, et la picuve, — preuve claire et sans réplique, — c'est qu'ils n'ont pas mis dans leur dictionnaire la langue employée par ces écrivains; et cependant le publie abusé, le public

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qui est obligé de croire sur parole les choses de l'intelligence, parce qu'il lui est bien difficile, sinon impossible de les vérifier : le public les a reçus, les a applaudis, leur a donné des fauteuils, tout ce qu'il pouvait leur donner ; et maintenant que surviennent les véritables classiques, des jeunes gens qui ont pris la peine de lire Corneille, Molière, Bossuet et les autres, qui ont appris leur langue, étudié leur style, et qui veulent restaurer les belles époques delà langue française., tombées dans l'oubli, — cm ne les bàtonne pas, parce qu'ils s' écartent des maximes du grand roi Amphitryon, en matière de bâton ; mais on les raille, et on leur dit qu'ils ne savent pas k français. — Vous avez raison, messieurs, nous ne savons pas votre français ; mais nous savons celui de Molière, de Bossuet et de madame de Sévigné, et c'est bien quelque chose, quoique vous ne l'admettiez pas dans les dictionnaires que vous fabriquez.

En résumant tout ceci, on comprendra sans peine comment des feuilletonistes disent à M. Victor Hugo qu'il ne sait pas le français. Les feuilletonistes ont appris la langue dans la grammaire de Letellier et dans le dictionnaire de Boiste, et M. Victor Hugo l'a apprise dans les grands écrivains qui l'ont créée. Quand nous disons que les feuilletonistes ont appris la langue dans Letellier et dans Boiste, nous devons ajouter qu'il leur est arrivé de sauter plus d'un feuillet. Pour ne citer que le plus distingué et le plus connu d'entre eux, M. Janin, il a écrit, à la deuxième colonne de ce même feuilleton, où il déplore ce qu'il nomme les barbarismes de M. Victor Hugo, la petite phrase-modèle que voici : « Amoureux venais, qui vendaient à des femmes vénales leurs baisers

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et leurs èpées. i Noua ne voulons pas dire que M. tanin ne soit pas"ï*un des unis ou quatre écrivains de ce temps-ci qui onl le plus eharmanl style ; mais nous voulons dire qu'il n'a pas la science philologique nécessaire pour écrire avec autorité d'un homme comme M. Hugo, qu'il sait ou qu'il ne sait pas la langue.

En définitive, savoir le français, c'est savoir les grands écrivains qui ont forme la langue, oubliés ou non, admis ou non dans le dictionnaire.

Sur ceci, nous croyons pouvoir affirmer deux choses : premièrement, que M. Victor Hugo sait ces écrivains : secondement, que ses critiques ne les savent pas.

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