‹ Portraits littérairesChapitre 26 sur 29 · DES · texte numérisé non relu

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Al THÉÂTRE.

Nous avons dit que le principal caractère des poètes dramatiques du dix-septième siècle, des poètes comiques aussi bien que des poètes tragiques, c'était de mettre au théâtre des caractères généraux, des espèces d'abstractions morales, qui représentaient plus ou moins tout le monde et tous les temps, plutôt qu'ils ne représentaient un homme ou un siècle; qu'Achille n'était pas exclusivement Grec du temps de la guerre de Troie, que Georges Dandin n'était pas exclusivement Français du temps de Louis XIV; en un mot, que les personnages de Corneille, de Racine et de Molière, étaient moins des individus que des idées. Nous ajoutions que la tendance de l'école nouvelle était de préciser et de particulariser de plus en plus les caractères et les passions, que les maîtres du dix-septième siècle avaient ainsi posés d'une manière générale ; et nous renvoyions à un autre moment l'exa-

DBS PASSIONS GÉNÉRALES AI' THÉÂTRE. 288 Mien et la comparaison de ces deux méthodes. Nous demandons à oos lecteurs la permission de reprendre aujourd'hui ce sujet à l' endroit où nous l'avions laisse.

Nous concevons à merveille qu'on soit partagé sur la question de savoir s'il vaut mieux mettre au théâtre des personnages généraux, que «les personnages précis. On verra, par la suite de ces observations, que nous admettons parfaitement liin et l'antre. Toutefois, nous avons eru remarquer que ceux qui débattaient cette thèse, ou plutôt qui parlaient de cette question, car, en France, on a pour habitude de causer beaucoup et de discuter fort peu, se tenaient dans un vague fort stérile, et se bornaient a vanter ou la méthode de l'école classique, ou la méthode de l'école nouvelle, sans se rendre nettement raison ni de l'une ni de l'autre. Or, nous le répéterons sans cesse, la critique qui vante n'est utile qu'autant qu'elle est précédée de la critique qui enseigne. A moins d'une autorité immense et hors ligne, tout homme qui en juge un autre est tenu de dire ses motifs, soit qu'il blâme, soit qu'il loue ; car, s'il est charitable, en morale chrétienne, de supposer toujours plutôt le bien que le mal, il ne faut point perdre de vue que l'art n'est point de la théologie, et qu'on ne peut pas trouver les choses belles par charité.

Il y a peu de gens qui n'aient entendu en leur vie certaines phrases qui courent le monde depuis bien des années, sur l'éternité de la morale, sur le fond immuable des passions, sur l'identité du cœur humain dans tous les pays et dans tous les âges. Nous ne voulons pas dire pré- < tsément encore que la morale ne soit pas éternelle, que les passions changent dans leur essence, et que le cœur

humain varie de siècle en siècle et de pays en pays ; il se peut bien que nous disions cela plus tard; mais nous nous bornons pour le moment à faire observer que la question est précisément là; car si le fond des sentiments, des passions et des idées morales, est toujours et partout le même, les poètes dramatiques du dix-septième siècle ont entièrement raison, et les poètes dramatiques d'aujourd'hui ont entièrement tort.

Mais au moins, nous demandera-l-on peut-être, sur quoi sommes-nous fondé pour venir rompre en visière làdessus aux idées généralement reçues, et comment se fait-il que nous doutions là où les autres affirment? Estce à dire que nous nous croyions plus sage, plus instruit, plus raisonnable que tout le monde? — Non pas, assurément. Seulement, il ne faut pas avoir de meilleurs yeux qu'un autre, pour voir ce qu'il ne regarde pas. Dans ce siècle, qui a la prétention d'être indépendant, critique et raisonneur, rien n'est commun comme les hommes qui s'en rapportent aveuglément aux opinions vulgaires, tant l'examen est pénible, ou tant l'assentiment est commode, nous rte savons au juste lequel des deux.

Le motif qui nous fait mettre en question l'éternité de li morale, l'identité universelle des passions et 1 immuabdité du cœur humain, est fort simple et à la portée de tous; ce sont les faits. Or, comme le disait le vénérable M. Royer-Collard, il n'y a rien au monde <!e plus brutal qu'un fait. La faconde la plus fluide, la cajolerie la plus mignarde, le caprice le plus spirituel, ne peuvent rien contre sa froide impassibilité. Le Fait est comme la Nécessité de l'ode d'Horace; il porte des clous et des coins de fer dans sa main de bronze, et il fixe tout à sa place

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poar l'éternité, l'homme el la chose, le sentiment et l'idée. Dune, oous avons cru remarquer que les mêmes lois morales c'étaient pas les mêmes dans tous les pays et dans tous les temps, que le même sentiment, horrible «l'un côté, était sacré «le l'autre, el qu'on pendait un homme i<i. pour le même fait mural qui lui faisait iU\t t des statues Là-bas.

Par exemple, quoiqu'on dise que l'exemple ne prouve rien, nous croyons, nous, que rien ne prouve mieux que l'exemple : le livre le pins touchant, le plus connu, le plus beau peut-être de M. de Chateaubriand, René, repose sur l'amour charnel d'un frère ej d'une sœur, passion monstrueuse, redoutable, infernale, d'après nos idées, et que M. de Chateaubriand ne fait supporter qu'en la voilant avec un art et une chasteté infinis, et en faisant mourir sœur Rosalie dans un couvent et René dans les solitudes de l'Amérique, pour les punir, l'une d'avoir conçu cette criminelle passion, l'autre de l'avoir devinée. Eb bien! si l'on suppose qu'au lieu d'être Français du dix-neuvième siècle, M. de Chateaubriand eût été Égyptien du temps deCléopàtre, son roman de René eût été impossible, car alors il aurait parfaitement pu marier le frère et la sœur, et leur donner une postérité nombreuse, sans que l'opinion et la morale s'en fussent le moins du monde offensés. Voilà donc un premier fait qui prouve que les lois de la morale n'ont pas toujours et partout été les mêmes, et que le cœur humain n'a pas les mêmes passions dans tous les temps et dans tous les pays.

Autre exemple. L'un des plus beaux drames de M. Victor Hugo, celui de tous peut-être où il a mis le plus de

style et de poésie, Le Roi s'amuse, repose sur l'amour pur et auguste d'un père 'pour sa jeune et chaste fille; amour saint, amour mystique, amour extrême, qui porte ce père, Triboulet, un fou de cour, chose si petite, à tuer François Ier, un roi de France, chose si grande ! Eh bien ! si M. Victor Hugo, au lieu de placer la scène au milieu du seizième siècle, l'avait placée au milieu du quatrième, le personnage de Triboulet devenait impossible ; voici pourquoi. Il y a, dans les six volumes in-folio du Code de Théodose, dans les deux volumes in-folio du Code et du Digeste de Justinien , environ soixante textes de lois, textes datés, textes signés, textes aussi clairs et aussi incontestables que le soleil, qui prouvent que les paysans de l'empire romain, classe à laquelle appartenaient en général les nains et les fous de cour, c'est-à-dire les paysans de l'Asie Mineure, de l'Afrique, de l'Italie, de l'Espagne, de la Gaule, de tout l'Occident, avaient l'habitude de vendre leurs enfants comme une autre denrée, et même de les tuer pour ne pas les nourrir, dans les années de disette. Nous le répétons, ceci est dans des textes de loi, signés, datés, sans réplique. Nous ne dirons pas ici, comme nous l'avons fait précédemment dans notre Histoire des classes ouvrières et des classes bourgeoises, que ce fait se retrouve dans toute l'antiquité; nous nous bornons à citer les documents relatifs au quatrième siècle, documents législatifs et officiels. Donc, au quatrième siècle, dans tout l'empire romain, les paysans, gens encore païens pour la plupart, vendaient leurs enfants, avec l'autorisation 'légale des empereurs. Ce n'est pas tout : il résulte des mêmes lois, que les enfants vendaient aussi quelquefois les parents inutiles. Ainsi, et

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nous disons ces choses comme l'histoire les doit dire, avec calme el avec gravité, dans les familles de paysans du quatrième siècle, on dtnait avec le prix d'un lils, on soupait avec le prix d'une fille, on payait l'impôt avec le prix d'uo grand-père.— ■ S'il y a un seul lecteur qui désire des textes, nous le prions de les demander. — On comprend maintenant pourquoi le personnage de Triboulet, el tous lus personnages fondés sur l'amour paternel et sur l'amour filial, eussent été impossibles parmi les deux tiers des habitants de l'Occident, au quatrième siècle. Voilà donc un second fait qui prouve que les lois de la morale n'ont pas été toujours et partout comprises de la même manière, et que les affections et les passions du cœur humain n'ont pas été les mêmes dans tous les pays et dans tous les siècles. Comme le dit Pascal : crime au delà delà rivière, vertu en deçà. Nous venons de dire quelques-unes des raisons qui nous ont fait concevoir des doutes sur la vérité de ces phrases vulgaires de tout à l'heure, relatives à l'éternité de la morale, à l'identité des passions et à Yimmuabilité du cœur humain. — Pour rassurer ceux qui ne verraient pas bien où vont nos doctrines sur ce point, nous leur dirons en passant qu'elles vont droit au catholicisme, et que, si nous n'admettons pas sans dispute une morale naturelle, c'est que nous posons en principe une morale révélée. Nous avouons que, si la morale avait toujours été la même, avant et après le christianisme, nous ne comprendrions pas bien la nécessité de la vie et de la mort de Jésus-Christ. Revenons à la question d'art. — Donc, nous avons été suffisamment autorise par les faits à croire qu'il pourrait bien se faire que les mêmes passions n'eussent pas toujours été les mêmes, par exemple que 1 a-

mour maternel d'un siècle et d'un pays n'eût pas été l'a mour maternel de tous les autres pays et de tous les autres siècles.

La conclusion de tout ceci, c'est qu'il pourrait se concevoir que les mêmes passions et les mêmes sentiments variassent dans l'histoire des peuples, et que les poètes dramatiques de l'école actuelle eussent raison de vouloir mettre au théâtre des caractères précis, des caractères marqués au coin de la vérité morale d'un pays et d'une époque, au lieu d'y mettre des caractères généraux, comme les maîtres du dix-septième siècle.

Tout ceci, on l'aura remarqué, n'est encore qu'une hypothèse, seulement une hypothèse raisonnable, sur la lisière de la vérité. Quelques faits de plus, et la supposition peut devenir un principe.

Arrivé à ce point dans la matière qui nous occupe, l'idée nous est venue de vérifier d'une manière positive si, en effet, le même sentiment varie dans l'histoire des affections humaines. Pour faire cette épreuve, nous avons choisi le membre aujourd'hui le plus saint et le plus vénéré de la famille, la Mère ; et nous avons étudié, sur une échelle d'environ deux mille ans, ses diverses relations avec ses enfants.

Dans le livre humain le plus ancien de l'Occident, dans le livre d'Homère, dans XOchjssêe, la mère est sous la tutelle de son fils, qui lui commande, la dote, la marie. Télémaque, au moment de partir à la recherche de son père, convoque les prétendants à la main de sa mère, et leur adresse, à deux reprises, en sa présence, un discours qui peut se réduire à ceci : «De deux choses l'une, ou mon père est vivant, ou mon père est mort; s'il est

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vivant, il est le chef de la famille, et ma mère n'a pas à se remarier. S'il est mort, je suis chef de la famille, et c'est à moi que revient le droit de disposer de sa veuve Je vais donc n'enquérir de sa fortune. S'il est mort en effet, à mon retour je doterai ma mère, et je la ma rie rai à l'un d'entre vous, a Sur ce, Télémaque ordonne à sa ■1ère , qui était descendue au bas de l'escalier de sa chambre, située au premier étage, de remonter chez elle, et il congédie les prétendants. — Ainsi, dans l'Odyssée, la condition civile des mères est d'être sous la tutelle de leurs enfants.

Environ cinq siècles plus tard, à l'époque de la rédaction de la loi romaine des douze Tables, la condition de la mère, par rapport à ses enfants, s'améliore. La loi des douze Tables, relative aux successions, décide qu'on n'hérite de quelqu'un, qu'à la condition de descendre de la même souche masculine que lui. Ainsi, le frère hérite du frère, le fds hérite du père ; mais la Mère n'hérite ni de ses enfants, ni de son mari, parce qu'elle ne descend pas de la même souche qu'eux. Alors survient, en faveur de la mère, une liction morale qu'on introduit dans la loi; on déclare la Mère sœur de ses enfants. Or, étant sœur de ses enfants, la mère est fille de son mari, et par conséquent elle en hérite. — Voilà donc, depuis environ cinq cents ans, un progrès énorme qu'a fait la mère ; dans 1 Odyssée, elle était inférieure à son fds ; dans la loi des douze Tables, elle, est son égale.

Pendant environ mille années, depuis la loi des douze Tables jusqu'au milieu du cinquième siècle, la mère demeure sœur de ses enfants dans la famille romaine ; ses devoirs, ses droits, sa capacité civile, tout cela est réglé

par la même loi qui règle les devoirs, les droits et la capacité civile des enfants ; et comme la loi romaine devint, sous Auguste, la loi de tout lOccident et d'une partie de l'Orient, on voit que la condition de la mère fut ce que nous disons dans toute lEurope, dans l'Asie Mineure et dans l'Afrique septentrionale. Le christianisme, à sa venue, éleva la mère au-dessus de ses fils ; mais, comme il mit plus de quatre siècles à envahir complètement les lois civiles, il faut arriver à 1 année 439 pour trouver une constitution de Théodose le Jeune et de Valentinien III, qui donne enfin aux mères la tutelle de leurs enfants.

Ainsi, Y Odyssée et la loi de l'année 459 sont les deux extrémités de l'histoire de la mère, dans ses rapports avec ses enfants; — dans Y Odyssée, le fils est tuteur de la mère; dans la loi de Théodose, la mère est tutrice du fils. — Nous serions à même d'offrir à nos lecteurs l'aperçu d'une révolution absolument analogue dans la condition du père par rapport au fils, et dans la condition du fils par rapport au père ; on ne vend pas ses enfants, comme on les vendait dans toute l'antiquité; on ne se marie pas entre frère et sœur, comme on le faisait en Egypte, notamment sous les Ptolémées. D'où il résulte que les affections humaines ont été sans cesse se modifiant de siècle en siècle, et que la prétendue identité du cœur humain est un mot, et pas autre chose, car il est bien évident que les affections domestiques ont varié, toutes les fois qu'ont varié les positions respectives des membres de la famille.

La conclusion rigoureuse d'une histoire de la famille, faite avec précision et avec détail dans les personnalités du père et de la mère, du fils et de la fille, serait que ces

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personnalités changent perpétuellement de rapports l'une i regard de l'autre; que les unes montent et que les autres descendent à 1 échelle de L'autorité et du commandement, et que tel qui a commencé par être en haut, finit, en un temps (humé, par être en bas; que les affections varient naturellement dans une proportion semblable, car on aime les choses selon l'idée qu'on s'en fait, et l'on n'a jamais la même idée de ce qui est au-dessous et de ce qui est au-dessus de nous; que le cœur humain est un mot, toujours le même, exprimant néanmoins des chos< s très-diverses, et que les pères, les mères, les frères et les sœurs d'une époque, ne sont pas les pères, les mères, les frères et les sœurs de toutes les époques; en définitive, que les affections sont mobiles, non pas seulement dans leur objet, mais dans leur sujet; qu'il n'y a dans la réalité de l'histoire que des passions précises, ayant une date certaine, et que les passions générales sont une imagination, et n'existent pas.

Noos savons que cette conclusion n'est pas tout à fait conforme aux idées généralement reçues à cet égard, et Ton est tellement habitué, surtout depuis les encyclopédistes, à penser qu'il existe une religion naturelle, une morale naturelle et un droit naturel, toujours et partout les mêmes, qu'on en est venu à se persuader, par la même raison, qu'il y avait de certaines passions naturelles, que les hommes reçurent une fois pour toutes. dès le commencement du monde, pour les garder éternellement. Nous croyons que c'est une erreur. Il y a bien eu toujours, en effet, entre les membres de la famille de certains sentiments, nés de la famille même, et qui n'existent pas entre des étrangers; mais ces sentiments

ont des nuances infinies, le cœur passe incessamment de Tune à l'autre, et cela fait, comme nous disions, que les passions sont toujours précises, et ne gardent pas ce caractère de généralité qu'on leur voit dans les pièces classiques. Comme la logique des faits a l'avantage d'être en même temps claire et concluante, nous allons y avoir recours une fois encore, pour clore ce raisonnement.

On se rappelle ce passage de la Bible où se trouve consigné, en termes fort naïfs et fort candides, le récit de l'épouvantable hymen des filles de Loth. Il se passa à Rome, sous les Antonins, un fait à peu près semblable; * seulement, on verra, par la conduite du Loth romain, quelle modification profonde s'était déjà introduite à cette époque dans les sentiments qui lient le père aux enfants.

Un homme et une femme, mariés, jeunes et riches, avaient un enfant de deux ans environ. C'était l'époque où les idées chrétiennes commençaient à pénétrer les esprits, et où les affections de la famille prenaient la direction qu'elles ont à cette heure. Ce père et cette mère aimaient donc leur petite fille avec passion. Elle était chaque jour beaucoup plus sur leurs genoux que sur ceux des esclaves, et il n'y avait qu'une esclave favorite, sa nourrice, à qui l'enfant fût confiée quelquefois. Un jour, l'enfant jouait dans cet espace carré qui précédait les appartements des maisons romaines, et qu'on appelait vestibule, espace ouvert, servant de cour aux voitures, aux chaises et aux clients. Pendant que la nourrice était distraite, un plagiaire passa et vola l'enfant. Le père et la mère, quoique au désespoir, ne firent pas

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