AU THÉÂTRE
grand effort pour retrouver leur fille. Ils savaient que cela eût été inutile. Le commerce des esclaves avait une si grande activité, que des centaines d'hommes, qui y tombaient par imprudence ou par crime, y disparaissaient en un instant, pour toujours, sans laisser de traces. Ce qui augmenta surtout la douleur du père et de la mère, c'est quils n'avaient pas et qu'ils n'eurent pas d'autre enfant. La pauvre nourrice, plus désolée qu'eux, fut envoyée sur-le-champ à la campagne, dans une ferme, fort heureuse de n'être pas vendue.
Environ douze ans après cette catastrophe, un esclave, intendant de ces deux maîtres, fut envoyé au marché, pour examiner une cargaison de jeunes esclaves grecs et asiatiques, qu'un vaisseau de la compagnie des Navicularii venait de débarquera Ostie. Il en acheta plusieurs. Les maîtres aimaient toujours mieux acheter des enfants que des hommes faits, parce qu'ils les élevaient euxmêmes, selon leurs dispositions, et leur apprenaient des métiers.
Le maître fit partir tous ces esclaves pour ses fermes ; il ne garda à Rome qu'une jeune fille d'environ quatorze ans, belle, distinguée, charmante, qui fut dressée au service de la maison. En peu de jours, cette jeune esclave plut à son maître, qui en fit sa maîtresse, aux yeux même de sa femme, qui l'aimait aussi beaucoup ; car il était nonseulement convenable, mais encore légal, qu'un Romain eût plusieurs femmes à la fois. Quelque temps après, le caprice du maître changea, et la jeune esclave fut envoyée à la campagne, comme les autres.
Le hasard voulut que la ferme où cette esclave fut envoyée se trouvât précisément celle où avait été reléguée.
douze ans auparavant, la nourrice de la petite fille volée. Dans les longues causeries du soir, les esclaves se racontaient naturellement leurs aventures, aventures quelquefois folles, quelquefois terribles, toujours singulières, car les esclaves venaient habituellement de divers pays ; les uns avaient été pris à la guerre, les autres avaient été volés; certains avaient été vendus par leurs familles, dans les années de famine ; un bon nombre avaient été recueillis, au bord des chemins, exposés, en venant de naître, dans de petits paniers, où les loups les mangeaient le plus souvent; beaucoup s'étaient vendus eux-mêmes, malgré les constitutions sévères des empereurs.
Quand venait le tour de la nourrice, il était bien rare quelle ne mêlât pas au récit de ses malheurs l'histoire de la petite fille volée, source intarissable de ses regrets et de ses pleurs. Elle fit donc ce récit à sa compagne nouvellement arrivée; et celle-ci lui raconta, avec un sentiment d'anxiété profonde, qu'elle avait été volée aussi. Les deux femmes se regardèrent alors avec terreur, car le souvenir de ce qui venait de se passer, depuis quelques jours, dans la maison du maître, à Rome, glaça tout à coup leur àme. Interrogée de nouveau, la jeune fille répéta ce qu'elle avait appris du marchand d'esclaves : qu'un plagiaire l'avait volée à l'âge de deux ans, devant la maison de son père, à Rome; qu'elle devait en avoir quatorze à cette heure, et elle ajouta qu'elle avait une cicatrice au bras gauche. La nourrice arracha violemment la tunique de la jeune esclave, et poussa un cri... C'était en effet la fille de ses maîtres.
Quelques heures après, des esclaves apportaient la nouvelle de cette épouvantable reconnaissance au père