‹ Portraits littérairesChapitre 4 sur 29 · I. LfiBE LACORDAJRE. BS · texte numérisé non relu

I. LfiBE LACORDAJRE. BS

que toute juridiction a commencé par être seigneuriale, .i\;mt de devenir civile el bourgeoise, el que, mène dans les auciens sénats qui appartiennent pourtant a l'époque secondaire, on les démocraties se sont formées par 1 émancipation des esclaves, les nobles seuls parvenaient à la magistrature; que les armées primitives étaient exclusivement composées île gentilshommes, puisque, durant les premiers siècles, les esclaves n'avaient pas de personnalité; que les bourgeois, c'est-à-dire les hommes «le race affranchie, ne sont arrivés que fort tard à la vie guerrière ; que c'est même là ce qui l'ait que les armées de toute nation ont été d'abord exclusivement formées de cavalerie; qu'à cette heure même, l'infanterie n'existe presque pas chez les nations encore barbares de l'Occident, comme chez les Arabes, et que, chez tous les peuples anciens, les cavaliers se montaient et s'armaient à leurs frais, dépense qui excluait naturellement les gens pauvres; que c'a toujours été un principe, chez les peuples de l'antiquité, d'exclure du corps des prêtres et de la science augurale tous ceux qui n'étaient pas nobles; et qu'un des plus notables scandales qui révoltèrent à Rome les dévots païens, même du temps de César, ce fut l'entrée dans le corps des pontifes de Ventidius Bassus, roturier d'origine, et qui pourtant était devenu consul ; enfin que chez toute nation, ancienne ou moderne, ce soûl toujours les gentilshommes qui ont, les premiers, cultive les lettres et écrit la langue ; et qu'en France, par exemple, on ne trouverait peut-être pas deux bourgeois ayant conquise un livre en français, avant le milieu du seizième siècle. Nous le répétons, dans toutes les nations européennes, les fonctions sociales ont été d'abord ex-

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clusivemcnt remplies par des hommes de race noble. Ce fait-là n'a besoin que d'être énoncé ; nous passons outre à ses conséquences.

La première conséquence et la plus naturelle de ce fait, ce devait être naturellement l'affaiblissement progressif et l'anéantissement futur et inévitable des races nobles. En effet, l'instrument qui sert le plus souvent, est c^lui qui s'use le plus vite.

D'abord, tant que dura la période primitive, pendant laquelle les hommes de race noble eurent dans la main les fondions sociales, ce fut aussi parmi eux que germèrent les ambitions politiques, que s'ourdirent les trames et qu'éclatèrent les conspirations; parmi eux donc tombèrent les condamnations capitales et se dressèrent les échafauds. Jamais, à Rome, un roturier ne fut jeté du haut de la roche Tarpéienne ; presque jamais, en France, un bourgeois ne vit en face la haute justice du roi. Louis le Gros, Philippe le Bel, Louis XL Henri IV, Louis XIII, firent faire par le bourreau une effroyable trouée dans la noblesse. En Angleterre, il y a des familles qui paraissent avoir été destinées héréditairement à la hache. Dans la maison de Norfolk, par exemple, avant le dix-septième siècle, sur six générations, il y en a toujours trois qui sont décapités.

Ensuite, tant que dura la domination sociale des nobles, eux seuls firent la guerre, et la firent par conséquent aux dépens de l'eur race. Durant toutes les luttes des peuples grecs contre les Perses et entre eux, la cavalerie grecque fut toujours formée de gentilshommes. Jusqu'à rétablissement de l'empire, et même quelque temps après, la cavalerie romaine ne compta que des no-

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Mes. Qu'on imagine donc ce que la conquête du monde dut coûtera Rome de sang noble, depuis celle bataille où trois cents Fabiens fureul tués, j n^c[u'à la bataille de Cannes, où l'on remplit trois boisseaux avec les anneaux des chevaliers restés morts sur la place?

l'.n France, et même en Europe, toutes les guerres du moyen Age se sont faites avec des gentilshommes. Les croisades, la prise de Constantinople, la conquête de la les luîtes contre les Turcs, les guerres de succession, tout cela a éclaté avant l'épanouissement de la bourgeoisie. Les gentilshommes français ont donc, avant de disparaître, couvert de leur sang l'Espagne, L'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre, L'Egypte, la Syrie, la Grèce, l'ancien pays de Garthage, et livre des batailles dans lesquelles, comme à Poitiers, à Grécy et à Azincourt, il s'éteignil en un seul jour plus de mille vieilles familles.

Enfin, il y a dans l'histoire de certaines époques solennelles, durant lesquelles disparaissent sans cause connue les anciennes races. Par exemple, le seizième siècle lut en Europe un do ces moments funèbres où la grande noblesse s'amoindrit : et Ton est presque tente (le douter de soi-même, lorsqu'on se dit que dans l'espace d'un siècle, de 1512 à 1612, il s'écroula coup sur coup dixsept maisons souveraines!

Donc, il était clans les destinées de la noblesse de disparaître, précisément à cause de la part qu'elle prenait a la conduite des sociétés naissantes, comme si Dieu ne lui avait permis de donner la vie aux peuples qu'en la perdant, ou comme s'il était dans la destinée de tout instrument de civilisation île se rompre nécessairement à l'œuvre.

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Du reste, ce fait de l'affaiblissement graduel des races nobles n'a jamais échappé, même à la noblesse. Chez les anciens, et an moyen âge, à l'époque où le corps des gentilshommes s'affaiblit visiblement, on voit la noblesse se recruter abondamment dans la bourgeoisie, et remplir, avec les roturiers riches, instruits ou braves, les vides nombreux que la mort avait faits dans les rangs des siens. Ce sont les anoblissements.

Les anoblissements furent pratiqués de diverses manières chez tous les peuples, mais toujours dans le but unique de renforcer la vieille noblesse de race entamée. Par malheur, les anoblissements, qui étaient un expédient politique et un empirisme, eurent le sort de tous les expédients, ils prolongèrent de quelques siècles une vie languissante, mais sans empêcher de mourir. Et cela se conçoit sans peine. Les anoblis, qui sont gens intrus, ne peuvent pas avoir, quoi qu'ils fassent, la tradition du corps dans lequel ils entrent. Les principes traditionnels de la noblesse se corrompirent donc dans leurs mains. Ils furent durs, hautains, vaniteux, et ce furent eux qui amassèrent dans le cœur des peuples ces entassements (h rancunes, de jalousies et de colères, qui ont éclaté tant de fois au jour des révolutions. Rien de moins semblable à un noble, qu'un anobli.

Ainsi, les forces que la noblesse puisa dans les anoblissements, ne l'empêchèrent pas dépérir. Même, si elles ne hâtèrent pas sa mort, elles la rendirent plusamère, en la privant de la reconnaissance qu'elle avait acquise par des siècles de courage, d'intelligence et de dévouement. Tour la noblesse, périr, ce n'était pas seulement dispa-

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raltre de sa personne, c'étail encore disparaître de ses idées. Ceci veut être expliqué.

Quand la noblesse vivait comme corps politique, lenanl en main les liantes fonctions sociales, elle existait avec dé certaines lois morales el domestiques <|nc les races d'origine affranchie ne connaissaient pas. Par exemple, le mariage, la paternité, la tutelle, le testament, la succession, la propriété, n'étaient point constitués dans la noblesse au même point de vue que dans la bourgeoisie ; et la mort de la noblesse n'a pas été seulement, comme beaucoup de personnes si l'imaginent, la chute des titrts. c'a été la révolution sociale la plus profonde qui se soit opérée dans les sociétés après le christianisme. Dans les lois des peuples, la mort de la noblesse correspond à l'abolition du droit féodal et à la formation du droit civil ; dans la politique, la mort de la noblesse correspond à l'avènement des bourgeoisies.

Les bourgeoisies ont donc pris la place de la noblesse dans la conduite des nations ; elles ont envahi et conquis toutes les fonctions sociales, la juridiction, la guerre, le sacerdoce, la science.

S'il y a encore un fait vrai et incontestable au monde, c'est cet avènement logique et nécessaire des bourgeoisies, à un moment donné de l'histoire des nations. Elles arrivent toujours quand la noblesse affaiblie ne tient plus avec fermeté les rênes des peuples; et nous avons vu qu'il est dans la destinée des races nobles de s'affaiblir peu à peu et de disparaître un jour.

A l'heure qu'il est, cette substitution des races bourgeoises aux raies nobles ne s'est encore opérée que dans une partie de l'Europe. Nous devons même dire qu'on se

fait généralement une fausse idée des conditions de cette substitution. 11 n'est pas du tout nécessaire dans un pays que les nobles soient exclus du pouvoir, ou même que les races bourgeoises raient complètement envahi, et qu'il y ail, comme on dit, suffrage universel et république, pour que la noblesse soit morte et remplacée; il suffit seulement que les lois morales et domestiques qui la constituaient aient péri. Là où le mariage, la paternité, la tutelle, le testament, la succession, la propriété, ne sont pas conçus au point de vue de la loi historique des nobles, il n'y a plus de noblesse comme pouvoir social ; il n'y a plus que des familles marquées au coin d'une tradition spéciale, et qui ne ressemblent aux autres ni par leur origine, ni par leurs souvenirs, ni par leurs malheurs.

La substitution des bourgeoisies à la noblesse ne s'est donc encore opérée que dans une partie de l'Europe. En général, la partie révolutionnée ou modifiée correspond à Tétendue de l'ancien monde romain. L'Italie, l'Espagne, la France, la Suisse, les Pays-Bas, une partie des provinces rhénanes, voilà les pays où Rome avait fait déjà, avant l'invasion du moyen âge, triompher les bourgeoisies, et où le christianisme les a fait triompher une seconde fois; l'Angleterre, la Prusse, l'Autriche, la Russie, la Suède, l'empire ottoman, voilà les pays où les races conquérantes ont couvert le sol romain, et où les principes des codes de l'invasion résistent autant qu'ils peuvent à l'envahissement du fait social, représenté par un livre qui se nomme les fnstitute».

Or, il n'est pas douteux pour nous, premièrement, que toute l'Europe ne passe, en un temps donné, entre les

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mains des bourgeoisies; secondement, que la lutte flagrante ri le tiraillement actuel des deux rares ge soit une (les causes qui agitent aujourd'hui l'Occident. Tant que ce tiraillement existera, c'est-à-dire tant que les peuples européens, destinés à vivre ensemble, ne se seront

pas nivelés, sous le rapport de leurs métamorphoses sociales, il est clair, évident, incontestable, que les nations dissemblables, et, si l'on peut dire ainsi, civilement disparates, se mesureront d'un œil inquiet et courroucé, et se demanderont toujours laquelle des deux absorbera l'autre.

Voilà, selon nous, la cause historique des troubles européens, que ML Lacordaire n'a pas aperçue: voici maintenant la cause dogmatique :

Pour dire en deux mots la seconde cause des troubles qui agitent sourdement l'Europe, que M. l'abbé Lacordaire a oubliée, et dont nous avons seulement annoncé ceci, qu'elle était plus spécialement dogmatique, nous la désignerons sous le nom de lutte du pouvoir spirituel et du pouvoir civil. Toutefois, nous amenderons sur-le-champ lexpression du pouvoir civil, en prévenant qu'elle est en elle-même, selon nous, parfaitement inexacte, par la raison qu'il ne peut pas exister deux pouvoirs dans le monde, et que le pouvoir civil ferait double emploi. Nous tâcherons de prouver ceci tout à l'heure, mais nous avons besoin de faire deux remarques avant d'aborder la question.

Premièrement, il faut observer que la lutte du pouvoir spirituel et de ce qu'on nomme le pouvoir civil est un fait entièrement propre aux temps modernes, et que 1 antiquité ne connut jamais. H n'y avait parmi les peuples an-

ciens qu'un seul pouvoir, qui était le pouvoir spirituel ou religieux. Dans tous les petits gouvernements de la Grèce, dans le gouvernement romain lui-même, l'autorité était pontificale avant toute chose, et les corps délibérants formaient un concile avant de former un aréopage ou un sénat. Ce que nous autres modernes nous appelons la liberté de conscience, était considéré parmi les anciens comme une horrible impiété; l'autorité supérieure de l'Etat prescrivait théologiquement les croyances publiques et le culte extérieurement professé, sans qu'il fût permis à personne de s'enfermer dans un protestantisme d'aucune sorte; et c'est pour avoir voulu s'attribuer le droit d'être religieux à sa guise, que Sophocle fut décrété d'accusation capitale et Socrate condamné à mort. L'aréopage athénien procéda en ces deux circonstances en véritable tribunal d'inquisition. Du reste, les longues et sanglantes persécutions des chrétiens, durant les trois premiers siècles de l'ère vulgaire, n'avaient pas d'autre fondement que la violation de l'autorité religieuse du sénat romain et le crime d'hérésie dont les martyrs se rendaient coupables aux yeux du paganisme, crime de lèse-majesté divine au premier chef. La foi religieuse était ainsi, chez les anciens, la base de la loi civile et politique, et c'est pour cela que la jurisprudence est définie dans les hisiitutes : la science des choses divines et humaines. La théologie et l'art augurai formaient donc la base de la science sociale; l'agriculture,' les arts, la navigation, étaient sous l'invocation des dieux ; la guerre, la paix, les ambassades, les combats, et même les actes les plus simples de la vie ordinaire, rien n'avait lieu sans la permission des dieux, transmise par le corps des prêtres.

Deuxièmement, la question qui nous occupe, c'est-àdire la question de satoir lequel des deux, du pouvoir spirituel et du pouvoir civil, a raison dans la lutte qu'ils soutiennent, est une question déjà vieille el depuis longtemps débattue, car elle n'est au fond que la question de savoir en qui réside la souveraineté, ou le droit de commandement; toutefois, elle a été jusqu'ici toujours mal résolue, parce qu'elle a été toujours mal posée. Avant de chercher, en effet, en qui la souveraineté réside, il faut chercher d'abord en quoi elle consiste. Quand on saura bien ce qu'elle est, on saura bien où elle est. En outre, il faudrait bien se garder de croire qu'il puisse y avoir deux ou trois pouvoirs : par exemple, que le pouvoir civil soit une chose, et que le pouvoir politique en soit une autre. Le pouvoir est comme Dieu : s'il y en avait deux, il n'y eu aurait aucun. Il est logiquement impossible, en effet, qu'il y ait plusieurs pouvoirs, car cela impliquerait dans le même individu plusieurs obéissances simultanées et contraires, ce qui est clairement absurde. Quand on distingue plusieurs pouvoirs dans un pays, ou l'ait dune une distinction administrative et non pas une distinction morale ; on donne le nom de pouvoirs à diverses portions du mécanisme général qui sert de forme et il instrument au pouvoir suprême et unique. La cour de cassation, qui représente le droit civil, n'est pas un pouvoir, puisqu'elle dépend de la législature qui lui impose les lois qu'elle veut; la chambre des députes n'est pas non plus un pouvoir, ni la chambre des pairs, ni la royauté elle-même, puisque chacun de ces prétendus pouvoirs ne peut lien sans le concours des deux autres, cl que celui qui a des maîtres n'est pas maître lui-même.

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Ainsi, pour résumer ceci et pour aller au but, il est bien évident, d'abord, qu'il n'y a et qu'il ne peut y avoir qu'un seul pouvoir; ensuite, que le plus sûr moyen de trouver où il est, c'est, comme nous disions, de chercher ce qu'il est.

Or, nous l'avons annoncé déjà, le pouvoir unique, le pouvoir suprême, le pouvoir enfin, car dire pouvoir c'est dire unité et domination, c'est, à notre avis, le pouvoir spirituel.

Nous n'ignorons pas ce qu'une pareille proposition peut avoir, au premier coup d'œil, d'abrupte et de hasardé. Nous aurions peut-être pu la dissimuler davantage, et glisser timidement l'idée en taisant le mot; mais cette excusable dissimulation n'est même pas dans nos allures. D'ailleurs, nous nous trouvons dans une position excellente pour expliquer et pour défendre le pouvoir spirituel; nous ne sommes ni prêtre, ni jésuite, ni capucin ; nous sommes tout simplement un homme du monde, catholique seulement, et profitant de la liberté de conscience pour conserver, comme d'autres s'en servent pour détruire.

Oui, le pouvoir spirituel est le seul pouvoir réel de ce monde ; on le concevra facilement tout à l'heure, quand nous aurons expliqué en quoi consiste le pouvoir. La matière est grave et ardue, et nous avons besoin de toute la loyauté et de toute la patience du lecteur. Nous allons, pour être plus clair, éviter dès l'abord toutes les généralités, et passer par les faits pour arriver aux idées. Voici donc les faits.

Quand le christianisme se présenta aux nations païennes par Jésus-Christ et par les apôtres, il leur tint un langage

inouï el qu'aucune d'elles n'avait encore entendu jusqu'alors.

Linsi, premièrement, il pril l'homme, l'être humain, el il lui dii qu'il était né coupable de la faute de son père, que la vie était une expiation, 1 1 que cette expiation méritoirement passée, il irouverait an I»uul de la vie le bonheur impérissable «le V éternité. A l'instant même, celte révélation donna un aspect inconnu et une signification nouvelle à la vie et aux actions humaines ; le malheur ne fut plus de souffrir, dès que la souffrance fut comptée; le malheur ne fut plus d'être humble, d'être pauvre, d'être persécuté, dès que L'humilité, la pauvreté et la persécution furent des mérites au lieu d'être une honte; les injustices, les affronts, les mécomptes de toute nature, qui n'avaient aucun sens dans les idées païennes, et qui ne pouvaient conduire qu'an désespoir, eurent un sens bien clair dans les idées chrétiennes, avec le dogme de la première faute, et conduisirent à la soumission en cette vie, et au contentement dans l'autre. En outre, le christianisme dit aux hommes qu'ils étaient tous fils de Dieu, et par conséquent qu'ils étaient frères. Celte seconde révélation ouvrit encore un horizon comme la première. Dans les idées païennes, les hommes n'étaient pas frères, parce qu'ils n'avaient pas le même père ; les uns étaient lils des dieux, les autres ne l'étaient pas. César, qui se croyait très-sérieusement lils de Jupiter, par Vénus, mère d'Énée; Alexandre le Macédonien et la maison latine des Fabiens qui s'attribuaient, de la meilleure foi du monde, Hercule pour aïeul, ne pouvaient pas marcher de pair à confrère avec des hommes vulgaires. Les nobles étaient donc considérés unanimement

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par toute l'antiquité comme formant une race d'hommes

spéciale; c'était l'opinion d'Homère, qui dit que les gens de race esclave n'avaient que la moitié d'une âme ; c'était l'opinion de Platon, qui ne prend même pas la peine de discuter ce point; c'était l'opinion d'Aristote, qui dit que les dieux avaient créé des hommes pour commander et des hommes pour obéir. Ainsi, par le dogme de la faute première et de la rédemption, et parle dogme de l'égalité devant Dieu, le christianisme mit réellement un monde moral à la place d'un autre, créa un bien et un mal jusqu'alors inconnus, modifia l'âme, l'esprit et le cœur.

Deuxièmement, le christianisme prit le père, et il lui dit que ses enfants, en tant que créatures de Dieu, avaient une valeur sociale que jusqu'alors il ne leur avait pas reconnue; qu'ils n'étaient plus sa propriété, au point de les pouvoir tuer ou vendre comme par le passé; que l'aîné ne devait plus tirer du hasard aucun avantage sur ses frères; que ce mode de famille antique, où la fatalité créait des positions, était aboli ; et que la nouvelle famille, assise sur le mérite des œuvres, donnait la première place, non pas au plus âgé, mais au meilleur.

Troisièmement, le christianisme prit l'époux, et lui dit que la femme n'était plus désormais son esclave, mais son égale; qu'il ne s'agissait plus pour lui de la recevoir de son père, mais de l'obtenir d'elle-même : que, la femme étant ainsi son égale, il ne fallait plus songer à en prendre plusieurs pour lui seul, mais qu'il fallait donner un corps pour un corps, une âme pour une âme, un amour pour un amour; que. si la femme se maintenait pure, il n'était pas juste que l'homme se corrompît, et

que, dès que l'épouse se donnai! tout entière, l'époux n'avait pas le droit de se partager; qu'ainsi l'adultère était désormais un crime, non pas seulement pour l'un, mais pour tous les deux. Eu outre, il ajouta que cette égalité 'lr l'homme et de la femme dans le mariage ne serait pas conservée, si l'homme avait la faculté de répudier la femme après lui avoir ûté la jeunesse, la beauté, la pudeur de son corps et de son âme, parce que la femme oe sortirait pas du ménage avec toute la valeur qu'elle avait en y entrant, et qu'ainsi le mariage se devait faire dorénavant pour toujours.

Quatrièmement, le christianisme prit la femme, et lui dit qu'elle n'était plus étrangère à L'homme et au-dessous de lui, mais qu'elle était faite de sa chair, et que, tout en lui devant la déférence, comme au premier-né de Dieu, elle était désormais digne de s'associer étroitement aux actions de sa vie, au travail de son esprit et de ses mains; et que les tribunaux, qui ne l'avaient jamais reçue et qui l'avaient traitée jusqu'alors comme un être faible, imbécile et incapable , s'ouvriraient maintenant pour elle comme pour tout membre de la famille civile, et recevraient son témoignage à l'égal du témoignagne d'un homme.

Cinquièmement, le christianisme prit l'épouse, et il lui dit qu'elle ne devait plus épouser un maître, mais un mari; qu'elle ne lui serait pas donnée par son père, mais par son propre cœur; qu'elle n'aurait pas à le craindre, mais à l'aimer; qu'à partir de ce moment, elle devenait maîtresse d'elle-même, en ce sens qu'elle pouvait s'accorder ou se refuser; que Dieu lui donnait en garde la sainteté de son àme et le mystère de son corps, et que le

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jour où elle profanerait l'une et divulguerait l'autre, elle cesserait d'être ce qu'on l'avait faite pour redevenir ce qu'elle était autrefois, c'est-à-dire un pauvre être souffrant et débile, qui n'est grand et fort que par le respect qu'on lui témoigne; que l'antique gynécée, où le maître renfermait avec, ses rivales, était démoli, et qu'à la place de ce marché de courtisanes domestiques il y avait la chambre nuptiale, où tout se demande et où rien ne se prend; que son époux., désormais tout entier à elle, avait le droit de la trouver toujours sans tache, et qu'elle devait être toujours sienne par le corps, par le cœur et par l'amitié.

Sixièmement, le christianisme prit la mère, et il lui dit qu'étant la chair de son mari, ses enfants étaient à elle désormais comme à son mari lui-même ; qu'elle devait donc les élever comme son bien propre, et les aimer comme sa postérité ; que la famille païenne, dans laquelle les enfants appartenaient au père, était abolie ; que désormais les enfants, qui s'appartenaient à eux-mêmes, étaient, sans distinction, sous la sauvegarde de leurs parents, et que, le père mort, la mère en pouvait avoir la tutelle, chose qui ne s'était jamais vue jusqu'alors.

Septièmement, le christianisme prit les enfants, et il leur dit qu'ils ne devaient plus obéir à leurs parents par crainte, mais par respect; qu'ils n'étaient désormais la propriété que d'eux-mêmes et de Dieu ; qu'ils ne resteraient plus en tutelle permanente, durant toute la vie de leurs ascendants, mais qu'une fois arrivés à vingt et un ans, ils seraient libres et hommes.

Huitièmement enfin, le christianisme prit les esclaves, et il leur dit qu'on les avait trompés jusqu'alors en leur

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faisant croira qu ils d étaient pas les Gis de l>i< u comme leurs maîtres; que tous les êtres humains avaient le même père, et par conséquent qu'ils étaient frères; que Dieu iir regardait pas aux chaînes du corp6, mais aux chaînes de l'âme, et qu'à ses yeux celui-là n'était pas I esclave qui obéissait au fouet, mais qui obéissait au mal ; que dans le paganisme c'était un grand malheur que l'esclavage, parce qu'il entraînait le mépris humain, mais que dans le christianisme ce malheur était bien moins considérable, pane que Mien prenait ses élus partout; qu'il était donc permis et légitime de songer à devenir libre, mais qu'il était beaucoup plus urgent de songer a devenir bon.

Ainsi, il n'y a pas une position de la vie que le christianisme n'ait saisie et modifiée par une révélation spéciale; voici maintenant les conséquences de ce grand fait.

D'abord, il change la morale, car le dogme de la première faute et de la nécessité d'une expiation donnent un sens entièrement nouveau aux actions humaines, créent des règles du bien et du mal tout à fait inconnues jusqu'alors, et érigent en vertus et en mérites des situations "ii dis sentiments qui. comme la pauvreté, l'humilité, ta souffrance, la sujétion, avaient toujours excité les plaintes, le dédain ou le mépris des hommes.

Et, à ce sujet, faisons cette remarque, qui nous parai! mériter d'être comptée : un grand nombre de gens font une distinction, la plus singulière du monde, entre le dogme du christianisme ci sa morale, acceptant celle-ci et rejetant celui-là. Il ne faut pas un grand effort d'esprit, cependant, pour comprendre qu'il n'y a pas de morale sans un dogme préalable, par la grande raison (pic les

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