Ï.E DUC VICTOR DU HROCLIL
un tel programme, qui les pût particulariser, rien qui les différenciât des royalistes purs, dont beaucoup voulaient, comme eux, la liberté', ni des libe'raux, dont beaucoup, comme eux, acceptaient la monarchie. Ils se distinguaient des uns et des autres en ce que, pour eux, la politique était, non plus affaire de compromis et d'expédients, mais de doctrine et de métaphysique. Ils avaient le goût des idées générales, des systèmes. S'ils ne dédaignaient pas le titre d'hommes d'Etat, ils se piquaient aussi d'avoir quelques droits à celui de philosophes. Ils entendaient donner le pas à l'idée sur le fait. Un jour, à quelqu'un qui opposait avec trop d'insistance un fait à Tune de ses idées, leur chef, qui se souvenait d'avoir été professeur en Sorbonne, répliquait le plus gravement du monde : « Monsieur, il n'y a rien de plus méprisable qu'un fait (i). »
C'est en 1 8 1 6 qu'un petit journal publié à Bruxelles, le Nain jaune réfugié^ avait créé pour M. Royer- Collard cette appellation de doctrinaire, destinée à devenir si célèbre (2). Venait-elle de ce que M. Royer- Collard avait été élevé dans un collège de prêtres doctrinaires ? Ne venait-elle pas plutôt du caractère même de son éloquence, du soin qu'il prenait, dans ses discours, de tout ramener à un système, à des formules, à des doctrines? Quoi qu'il en soit, M. Royer-Collard et les quelques amis qui se grou-
(i) Sainte-Beuve, Causeries du Lundis t. IX, p. 78. (2) Histoire du gouvernement parlementaire, par M. Duvergier de Hauranne, t. III, p. 534.
pèrent bientôt autour de lui ne de'clinèrent pas le nom qui leur e'tait ainsi donne' par un adversaire. Us acceptaient aussi très volontiers qu'on leur fit l'application de ces vers de Lucrèce :
Sed nil dulcius est bene quant munlta tenere Edita DOC TRI N A sapientitm templa serena Despicere unde queas alioSf passimque videre Errare,»,
La doctrine, c'était bien cela, en effet : une forteresse bâtie sur les sommets, du haut de laquelle les sages regardaient les autres, — ministres, députes, pairs de France, — errer dans la plaine comme un troupeau sans pasteur. Le prince de Talleyrand, qui était bien le moins doctrinaire des hommes politiques et en tout l'opposé de Royer-GoUard, a dit, dans son discours du 24 juillet 1821 sur la liberté de la presse : « Il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire, plus d'esprit que Bonaparte, plus d'esprit que chacun des directeurs, que chacun des ministres passés, présents et à venir : c'est tout le monde. » Les doctrinaires ne l'entendaient point ainsi; non assurément que chacun d'eux crût avoir plus d'esprit que Voltaire ou que Bonaparte; mais ils ne laissaient pas de penser que leur « groupe » avait plus d'esprit que « tout le monde ». Et, de fait, il eût été difficile de trouver réunis ailleurs autant d'esprit, de talent, de savoir et d'éloquence. Dans cette pléiade, — et le mot ici est à sa place, puisque nos sages