‹ Portraits littérairesChapitre 11 sur 15 · LE DUC VICTOR DE BKOGLIE · texte numérisé non relu

LE DUC VICTOR DE BKOGLIE

étaient tout justement au nombre de sept, — il y avait plusieurs étoiles de première grandeur. La moindre de toutes, c'était, si je ne me trompe, M. Beugnot. Eh bien, M. Beugnot était peut-être, avec M. de Talleyrand, l'homme le plus spirituel de France, et il a laissé deux volumes de Mémoires qui sont les plus spirituels du monde.

Quelle place occupait le duc de Broglie dans ce groupe d'élite ? Agé de trente-trois ans, pair de France depuis 18 14, il avait déjà fait preuve d'un véritable talent de tribune, plein de solidité, de précision et de vigueur, tout nourri de fortes études. Ce grand seigneur était un laborieux. Clbiigue matin, à la même heure, il se mettait au travail, et la journée presque tout entière y était consacrée. Doué d'une vaste mémoire, en possession des langues anciennes et de la plupart des langues modernes, il s'appliquait, avec une égale et persévérante ardeur, aux lettres, à l'histoire, à la philosophie, au droit, à l'économie politique. Hommes du monde et hommes politiques, la plupart ne lisent guère que l'indispensable, et se contentent de prendre une le'gère teinture tdes choses suffisante pour les besoins de la conversation ou du discours, du salon ou de la tribune. Le duc de Broglie, qui ne s'est jamais beaucoup inquie'té de la galerie, lisait pour lui-même et il lisait tout. Il ne touchait

pas à un sujet sans l'approfondir, si bien qu'il lui est arrive' plus d'une fois, lorsqu'il avait à parler dans une commission ou à faire un rapport, de composer, pour sa satisfaction personnelle et pour lui seul, un traite' complet sur la matière. Aussi rencontrons-nous fre'quemment, dans ses Souvenirs, la mention suivante : « On trouvera dans mes papiers mon travail sur la re'forme de notre code d'instruction criminelle (i)... )) — « On trouvera dans mes papiers de nombreux et longs fragments de mes études sur l'e'conomie politique (2)... » — « J'ai repris depuis ces ide'es en sous-œuvre dans un travail sur les impôts, qu'on trouvera dans mes papiers (3)... » On s'e'tonnera peu qu'un homme adonne' à de si graves e'tudes, et pour qui le travail e'tait une vraie passion, n'eût aucun goût pour les salons, et s'y fît remarquer par ses distractions et sa sobrie'té de langage.

« Camille Jordan e'tait un homme charmant et du monde, » a dit Ro3^er-Collard, et il eût pu en dire autant de tous les autres doctrinaires, même de M. Guizot, qui fre'quentait alors assidûment les salons de M"'^ de Sainte- Aulaire, de M"^^ de Rumford et de M"'^ de Montcalm, sœur du duc de Richelieu. Seul, le duc de Broglie, celui de tous qui, par l'illustration de sa famille (4), par l'e'clat de son nom comme par la

(1) Souvenirs, t. II, p. 46

(2) 7i., l. II, p. 379.

(3) Ibid., t. II, p. 44.

(4) Le duc de Broglie comptait dans sa famille trois maré- .haux de France, son grand-père, son aïeul et son bisaïeul.

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qualité de son esprit, semblait le plus naturellement appelé II aimer le monde et à y briller, s'en éloignait le i lus que cela lui était possible. Là ne se bornait point son originalité. M. Royer-Gollard était soigné dans ses habits. La tenue de M. Guizot était également d'une correction irréprochable. Ainsi des autres doctrinaires, sauf le duc de Broglie. Il avait une toilette de philosophe, habit délabré, vieux chapeau, toujours renversé en arrière. Toilette de philosophe, ai-jc dit, ou plutôt de grand seigneur : il faut être ou très riche ou très titré pour se permettre de telles négligences de tenue. Au début de Quentin Durjpard, Walter Scott nous décrit la rencontre du jeune Ecossais avec le roi Louis XI et son compère Tristan : « Le plus âgé de ces deux hommes, dit-il, ressemblait beaucoup à un négociant ou à un marchand de cette époque. Sa jaquette, son haut-de-chausses et son manteau étaient d'une couleur sombre et uniforme, mais montraient tellement la corde que le subtil Ecossais en conclut que celui des deux qui le portait était très riche ou très pauvre^ probablement le premier des deux{i). »

Sur un autre point, assurément plus grave, le duc de Broglie se différenciait encore de ses amis. Il était beaucoup plus libéral qu'eux, — et beaucoup moins royaliste. Royer-Collard qui, de 1798 à i8o3, avec l'abbé de Montesquiou, le marquis de Clermont-Gal-

Victor-Maurice, comte de Broglie (1659-1727), François-Marie, duc de Broglie (1671-1761), et Victor-François, duc de Broglie (17 18- 1804).

(ij Quentin Durwardy chap. 11.

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lerande et M. Becquey, avait fait partie du conseil royal institué par Louis XVIII (i), était et devait rester jusqu'à la fin légitimiste de cœur et de raison. Si vive que fût son opposition, elle s'arrêtait avec respect au pied du trône; dans son discours sur la guerre d'Espagne, après une attaque violente contre les ministres, il ajoutait ces paroles : « De tous les devoirs que j'ai pu remplir envers la monarchie légitime, aucun ne m'a paru plus sacré et plus pressant. Comme elle a été la pensée, le vœu, l'espérance, je pourrais presque dire l'action de toute ma vie, elle est aujourd'hui le premier de mes intérêts, si on peut donner le nom d'intérêt aux affections les plus désintéressées, les plus inaliénables. Et quel autre sentiment pouvait m'amener à cette tribune? Puisque j'ai vu la Restauration s'accomplir, qu'ai-je à souhaiter, sî ce n'est qu'elle s'affermisse et s'enracine chaque jour davantage dans les intérêts publics, si ce n'est qu'elle aime la France pour en être aimée (2)?» Camille Jordan, le comte Beugnot, M. Guizot et M. de Barante étaient, en 181 8, des royalistes bourboniens (3). Quant à M. de Serre, qui était un passionné, — et c'est pour cela qu'il fut un si grand orateur, — il avait la passion de la monarchie. Il n'en allait pas de même du duc de Broglic. S'il n'avait pas, comme M. Voyer d'Argenson, son beau-père, sous les yeux duquel il avait été élevé, la

fî) La Vie politique de Royer-Collard^ d • M. de Barante, 5. Je-, p. 56.

(2) Discours du 24 février 1823.

(3) Camille Jordan^T^av Svi\n\c-)iQ\.\\Qs Nouveaux Lundis^x,X.\\.

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