LE DUC VICTOR DE BROGLIE
haine des Bourbons de la branche aînée, il ne ressentait pour eux aucun sentiment d'aifection. Il était à leur endroit d'une tie'deur absolue. « En politique, at-il dit lui-même, je regardais le gouvernement des États-Unis comme l'avenir des nations civilise'es et la monarchie anglaise comme le gouvernement du temps pre'sent; je haïssais le despotisme et ne voyais dans la monarchie administrative qu'un moyen de transi* tion (i). » Il ajoute qu'il y avait sans doute en tout cela beaucoup de jeunesse et un peu de rêverie. Il caressait la chimère de jouer en France le rôle d'un de ces grands seigneurs w^higs qui, à la Chambre des lords, il faut le reconnaître, ont fait assez bonne figure. Mais ces grands seigneurs whigs avaient prête' la main au renversement des Stuarts ; ils avaient aidé à un changement de dynastie. Entendait-il aller jusque-là? Lui arrivait-il parfois de penser qu'une révolution de 1688, de ce côté-ci de la Manche, ne serait peut-être pas chose trop malheureuse? La duchesse de Broglie, dans le journal qu'elle écrivait chaque soir, raconte ce qui uît, à la date du 18 juin 1820 :
J'ai eu une dernière conversation avec M. de Serre. Nous nous sommes expliqués à fond sur la légitimité. Il m'en a parlé avec une profondeur de vérité qui me fait regretter de ne pas penser comme lui.
— La loyauté, m'a-t-il dit, n'est pas seulement dans les actions, elle est dans le cœur. De même qu'il n'est pas permis dans le m^ariage de penser qu'on serait plus heu-
(I) Souvenirs^ t. !«'
rçux -ave^ une ^aulrefôrame 'que là sienne; de même que, selon l'Évangile, c'est être 4éjà adultère au fond de son cœur^ celui qui pense qu'il serait plus heureux sous un ajutre gouvernement a. de'jà commis la trahison dans son cœur 'r.
Trahison est un bien gros mot; mais M. de Serre, je l'ai dit, était un passionné. La vérité est que le duc de Broglie resta fidèle à la Restauration tant qu'elle vécut, — mais un peu à la façon de ces femmes qui, n'aimant pas leur mari, lui font payer cher la fidélité qu'elles lui gardent. Vivant, elles ne lui ménagent pas les traits de leur mauvaise humeur ; mort, elles l'en poursuivent encore, montrant bien par là combien cette fidélité, où n'entrait pour rien l'aflection, leur avait été pesante.
Les Souvenirs du duc de Broglie ont été écrits sous le second empire, après que deux ou trois révolutions et quatre ou cinq gouvernements avaient relégué bien loin dans le passé le règne de Louis XVIII et celui de Charles X. Chose étrange ! il n'a pas désarmé. Ces notes, jetées sur le papier, après que s'est écoulé déjà deux fois ce loiig temps dont parle Tacite, — œrigrattde spatiimiy — elles sont aussi vives, aussi brûlantes que si elles avaient été /écrites dans le feu de la lutte, quand le fer était encore chaud, le soir d'un jour de bataille; Virgile, en ses Geor^/^«e^, nous peint les
(i) Souvenirs, t. II, p. i66.
Lé DUC VICTOR nn nROGLïn 293
combats des abeilles et termine son admirable des- . cription par ces vers charmants :
Hi motus animonim, atque liœc certamina tqnta Pulverîs exigiiî jactu compressa quicscent.
cici, rien de semblable. Cette poussière que les années nous jettent en passant et qui, au soir de la; vie, : nous emplit les yeux comme le sable emplit ceux des enfants, au soir de leurs premières journées, n'a pas suffi à éteindre ces grandes colères d'autrefois. Tandis qu'à côté de lui M. Guizot ne se départ pas, dans ses - Mémoires, d'une impartialité sereine, ne froisse aucun "f de sçs anciens adyeraaires^ et^ sans rien désavouer d^^ ; son passé, parle de M. de Villèle pqinme en parlera ■ l'histoire, le duc de Broglie se montre sans pitié pour le grand ministre de la Restauration et ses amis du côté droit; il oublie trop, dans ses Souvenirs, que les ultras n'ont pas été les seuls à commettre des fautes, et qu'à gauche aussi l'on s'est bien souvent 'trompç.;
Iliacos iiTtra muros peccafur et ukrai '-- ^' ^ r- i
. . . . c. [.Ih.L.^[ i;:07 .;[f; ur;"f.i:' l^n^ j
Il oublie surtout, — et c'est là le principal reproche ^^
que j'adresserai à son livre, — qu'à se replacer ainsi .
au milieu même de la lutte, pour en faire revivre^ tous
les incidents, à signaler les fautes particulières, les ,
erreurs et les faiblesses individuelles^ on s'expose à
n^être point juste, si l'on ne tient pas compte en même..
ternps des grandes choses réalisées^ des immenses .
services rendus. Parlons, je le veux bien, des torts de
M. de Corbière- oii de ceux de-M* de Peyronnet; amu-
sons-nous aux détails; recueillons les anecdotes et les petits faits (et nul ne les aime plus que moi); mais à une condition cependant, c^est que nous rappellerons à ce pays, trop enclin à l'oublier, que la Restauration a sauvé deux fois la France perdue deux fois par Napoléon, qu'elle a fermé ses plaies et cicatrisé ses blessures; qu'elle a rétabli nos finances, diminué nos impôts, ranimé notre marine, délivré la Grèce, fait flotter notre drapeau à Cadix, malgré l'Angleterre, et, malgré l'Angleterre, à Alger; qu'elle a donné à notre commerce un essor jusqu'alors inconnu; qu'elle a relevé la tribune, suscité un admirable mouvement intellectuel, et mêlé au progrès de l'industrie l'éclat de la poésie et des lettres.
Au plus fort des luttes de 1816, lorsque Chateaubriand, à la tête des royalistes d'extrême droite, était engagé dans une voie politique diamétralement contraire à celle de M"^« de Staël, celle-ci disait à son amie M"^^ Récamier : « Mon système est toujours en opposition absolue avec celui qu'on suit, et mon affection la plus sincère est pour ceux qui le suivent (i). » Le duc de Broglie n'a pas hérité sur ce point des sentiments de son illustre belle-mère. Chateaubriand est son antipathique; son hostilité pour lui éclate en toute
(i) Sainte-Beuve, Portraits de femmes, p. i36.