MASCARILLE
Comment diable! Il est écorché depuis la tête jusqu'auxfieds(i).
Malgré ces défauts, le Roi des montagnes n'en reste pas moins le meilleur ouvrage de M. About. Dans ce genre même où il semblait devoir plus particulièrement réussir, et qui, n'exigeant ni sérieux dans l'invention ni vérité dans les caractères, demande seulement de l'esprit (M. About en avait à revendre), il a-
(i) Les Précieuses ridicules^ scène x.
vainement récidive'. Il ne lui fut pas donné de retrouver rinspiration heureuse sous laquelle il avait écrit, un jour de soleil et de belle humeur, pour son seul plaisir et pour le nôtre, sans arrière-pensée physiologique ou humanitaire, l'amusante histoire du botaniste Hermann et de ses compagnes, les deux Anglaises, tombées au pouvoir d'Hadgi-Stavros.
Le Roi des montagfies avait l'avantage de se passer au pays de V Odyssée y dans la patrie de ce sage Ulysse qui a mis le premier en pratique le vieux proverbe : A beau mentii- qui vient de loin. UHomme à Vo7^eiUe cassée se passe à notre porte. En donnant pour cadre à un conte fantastique Paris et Fontainebleau, M. About allait au-devant d'un péril que son habileté n'a point suffi à conjurer, ainsi que le montrera une courte analyse.
Le i8 mai 1869, — M. About est le premier de nos romanciers pour l'exactitude... des dates, — Léon Renault, ingénieur civil, revient de Russie en France, à Fontainebleau, pour épouser sa cousine Clémentine. Le soir même de son arrivée, il lui raconte l'histoire d'une momie qu'il a achetée à Berlin et qu'il s'empresse de mettre sous les yeux de sa fiancée, non sans déchirer maladroitement l'ourlet de l'oreille droite. Cette momie est celle d'un ancien colonel du 23^ de ligne, fait prisonnier par les Russes, au mois de novembre 181 3, atteint de congélation dans la forteresse où on l'avait renfermé, cru mort et vendu comme tel au savant professeur Meiser, inventeur d'un procédé de dessiccation, grâce auquel un être vivant, fût-ce
M. h;iJ.MONI) ABOUT C)b
un vieillard cacochyme, pouvait être endormi, indéfiniment conservé et réveille' au bout de cent ans et plus, pour peu qu'on lui rendît les 60 litres d'eau nécessaires au mouvement de la machine humaine. « La faculté de renaître n'est pas le privilège d'une seule espèce; on l'a constatée chez des animaux nombreux et divers : les volvox, les petites anguilles ou anguillules ;... les votif ères, qui sont de petites écrevisses armées de carapaces, munies d'un intestin complet, de sexes séparés, etc., etc. » C'est Léon Renault qui enseigne toutes ces belles choses à sa cousine, le soir même de son arrivée, dès leur première entrevue. Il ne pouvait évidemment rien trouver de mieux que cette dissertation sur les volvox et les rotifères pour célébrer le bonheur qu'il éprouvait, après trois ans d'absence, à revoir Clémentine, dont il était très amoureux. La leçon d'histoire naturelle ne devait pas être perdue : Clémentine s'éprend aussitôt d'une vraie passion pour cette momie anonj^me {i). Nos romanciers d'autrefois, ceux du vieux jeu, appellent cela le coup de foudre, « Clémentine rouvrit la boîte de noyer, s'agenouilla devant la momie et la baisa sur le front. » A partir de ce moment, elle ne veut plus entendre parler de la célébration de son mariage avec Léon. (( Elle recherchait maintenant la compagnie du docteur Martout, l'ami de M. Pouchet, de Rouen ; elle discutait avec lui; elle voulait voir des expériences sur la résurrection des rotifères... Aux tendresses les
plvi^ 'onchantes de son futur, la jeune fiance'e répondait par des discussions sur le principe vital (i). » Cependant le colonel Fougas, — une lettre du neveu du docteur Meiser avait fait connaître son nom, — est rappelé' h. la vie, le 17 août 1869, après un sommeil de 46 ans; il rouvre les yeux, aperçoit Cle'mentine, s'élance sur elle et, la couvrant de baisers : « Clémentine, s'écrie-t-il, les destins amis te rendent à ma tendresse ! Je retrouve la compagne de ma vie et la mère de mon enfant (2) ! m II veut l'épouser, mais il faut auparavant qu'il aille à Paris pour voir l'empereur et se faire réintégrer dans son grade. Nous assistons ici à une nouvelle édition de ce vieux conte renouvelé de la Grèce... ancienne : le réi^eil d'Epiménide, Pour n'être pas neuf, le cadre prêtait néanmoins à des détails piquants; il pouvait servir à mettre en opposition les hommes et les choses, les événements , les idées et les mœurs de deux époques, le premier et le second Empire, qui , à côté de plus d'une analogie, présentent tant et de si nombreuses dissemblances. M. About est passé à côté de son sujet sans paraître le soupçonner. Aussi bien , ce qu'il voulait faire, ce n'était point un conte satirique, mais un roman physiologique et matérialiste, destiné à servir de pièce justificative au système de son ami M. Poudiet^ de Rouen, sur la génération spontanée. Quoi qu'il en soit, le colonel Fougas se rend de Paris à Dantzick
ir"^. P. 7?.
pour recueillir un héritage d'un million, revient à. Fontainebleau le 5 septembre, met son million aux pieds de Cle'mentine et se dispose à la conduire à l'autel, quand il s'aperçoit tout à coup, — il était temps, — que Cle'mentine est sa petite- fille. En conséquence, Léon épouse sa cousine, et, à l'issue du rejas de noce, le brave colonel, qui n'a pu obtenir, à cause de son grand âge, d'être promu au grade de général de brigade, se suicide : c'était le 17 septembre
Je ne reprocherai pas à l'auteur de VHo.ume à l'oreille cassée de nous avoir fait un conte à dormir debout, mais je rappellerai que la première condition à remplir, lorsqu'on écrit un conte fantastique, c'est de croire, ou tout au moins d'avoir l'air de croire que c'est arrivé. Le pire, en pareil cas, c'est de craindre de paraître dupe. Or, cette craînte est justement cequi préoccupe par-dessus tout M. Edmond About. A chaque phrase, presque à chaque mot, il cligne de l'œil vers son lecteur et, désignant ses personnages, semble lui dire : « Hein! comme je me moque de r ; gens-là !»
Ce n'est pas qu'il ne multiplie les détails techniques, les chiffres précis, les dates exactes, et qu'il ne nous donne sur chaque question le dernier état de la science; mais de quel intérêt peuvent être ces dis» sertations scientifiques greffées sur des incidents grotesques ? On peut sans doute introduire la science dans le roman, et M. About ne fait ici qu'imiter Edgar Poë et l'une de ses histoires extraordinaires : la Vé-
rite sur le cas de M. Valdemar. Dans le cas de M. Valdemar, comme dans celui du colonel Fougas, il s'agit de rechercher jusqu'à quel point ou pour combien de temps on peut arrêter les empie'tements de la mort. Chez le conteur ame'ricain , comme chez le romancier français, le proce'de' est le même : arriver, à l'aide des donne'es fournies par la science et grâce à l'extrême précision des de'tails, à rendre vraisemblable ce qui est impossible. Voilà la ressemblance. Voici maintenant la différence ; il a suffi à Edgar Poë d'un petit nombre de pages pour exciter rinte'rêt, la pitié, la terreur; M. Edmond About a noyé son sujet en un volume au milieu duquel surnagent à peine quelques mots heureux et quelques scènes amusantes.
UHomme à l'oreille cassée était loin de valoir le Roi des montagnes. Le Ne^ d'un ?iotai?'e ne vaut pas V Homme à l'oreille cassée, et le Cas de M, Giiérin ne vaut pas le Ne\ d'un notaire.
C'était en 1862. M. About et Gaëtana (nous dirons deux mots tout à l'heure de cette sœur cadette de Guillery) étaient tombés de compagnie sous les sifflets les plus drus, les mieux nourris, qui aient jamais fait retentir les voûtes sonores de l'Odéon. Cette fois encore, le spirituel écrivain avait une revanche à prendre. La demander au théâtre, il n'y fallait pas songer. Il revint au roman et écrivit le I^e^ d'un notaire.
Maître L'Ambert, notaire à Paris, donne un coup de poing sur le ne : d'Ayvas-Bey, secrétaire de l'ambassade ottomane. Ayvas-Bey coupe le nez de M^
M. EDMOND AliOUT C^y
L'Ambert. Un chat qui passait par là emporte le précieux appendice ; le notaire court après le chat, qui se jette dans un puits en communication avec les catacombes. Ne pouvant suivre plus loin la maudite bctc, M' L'Ambert rentre chez lui et fait appeler le docteur Dernier, chirurgien de l'IIôtel-Dieu, professeur de clinique, etc., etc. Ce savant homme met la main sur un Auvergnat, Chébachtien (sic) Romagne', qui, pour 100 louis, laisse coudre son bras au visage du notaire. Au bout d'un mois on les sépare, et M*^ L'Ambert se trouve à la tête d'un nez magnifique. Les r,hoses vont au mieux pendant quelque temps ; mais un beau jour le nez s'enfle et rougit : on se met en quête de Romagné, que l'on trouve îvre-niort. Un peu plus tard, le nez pâlit et s'efli'e : c'est que Romagné est malade et ne mange plus. Un soir, dans un salon du faubourg Saint-Germain, M® L'Ambert parle auvergnat : Romagné a un rhume de cerveau. Pour couronner ses mésaventures, le notaire se dispose à prendre femme ; le jour de la noce, son nez disparaît et sa fiancée s'évanouit. Romagné, qui vient d'entrer chez un mécanichien (sic)y a eu le bras j^inché (sic, sic) dans un engrenage.
Sur ce thème, l'auteur de la Grèce contemporaine a écrit deux cents pages qui ne valent pas le vers de Regnard :
Que ferîez-vous, monsieur, du nez d*un marguillier?
L'idée première seule est assez drolatique. Mais elle
n'appartient point à M.* About. Voici, en effet, ce que je lis dans le Corsaire du i8 fe'vrier 1849 •
« Méry, Péternel conteur, dont les histoires hyperboliques ne brillent pas généralement par la vraisemblance, donnait celle-ci pour vraie à quelques amis assemblés :
« Un monsieur, disait-il, qui, par suite d'accidents « trop longs à raconter, avait complètement perdu son nez, « s'en fit composer un par un docteur célèbre ; mais ne vou- « lant pas dépouiller son front au profit de ses fosses nasa- « les, il le fit tailler en plein dans la partie la plus charnue « d'un Auvergnat payé à cet effet, et se le fit appliquer.
« Tout alla bien d'abord; mais ce nez exilé regretta son <i pays natal, et, tourmenté par la nostalgie, il se rida, pâlit, a se couvrit de taches violacéesetdevinthorriblementlaid. « Ce n'était encore rien.
«Un beau jour, en se réveillant, le pauvre homme ne « trouva plus son nez à la place habituelle, et, après des « recherches minutieuses, il le découvrit dans les plis de ses « draps. Furieux, il se rendit chez son médecin pour lui « laver la tête; mais sa colère netintpas contre l'excellente « raison que lui donna l'homme de la science. « Que vou- « lez-vous? s'écria ce praticien avec une logique écrasante, « l'Auvergnat est mort. »
L'idée première du Ne:{ d'un notaîi^e appartient donc à Méry et au Corsaire de 1849. M. About s'est bien garde' d'avouer son emprunt : à Corsaire corsaire et demi.
Avec le Cas de M. Guérin, je suis, je l'avoue, beaucoup moins à mon aise qu'avec le Cas de M^ UAmbert, L(iCas de M. Giiérin jiq relève pas de la critique litté-
M* EDMOND ABOUT lOl
rairc. Ce livre est un defi ii l'honnêteté et au bon sens, une orde gageure, une de ces œuvres qui, suivant le mot de La Bruyère, sont « le charme de la canaille ».
En toutes choses, comme Petit-Jean, M. About commence bien et finit mal. Nous venons de le voir pour ses Contes; il nous faut aussi le constater pour ses romans, ses nouvelles et ses pamphlets.
En terminant la pre'face de la seconde édition de Tolîa, il disait : « Je sais qu'il me reste encore quelques incrédules à convaincre et que la paternité de ce roman me sera acquise lorsque j'en aurai fait d'autres. Je me lève matin et j'écris un peu tous les jours pour prouver que je ne suis pas un plagiaire. » Le mouve-; ment était beau, l'intention était bonne : l'événement y a-t-il répondu ?
Le roman veut autre chose que de l'esprit. Le romancier digne de ce nom doit savoir observer et savoir peindre ; il doit avoir en lui la passion qui échauffe, l'originalité qui crée, la puissance qui fait vivre. Or la puissance, l'originalité, la passion, le don d'observer et de peindre, M. About n'a rien de tout cela.
Ses personnages ne vivent pas; ce sont des marion-nettes dont il tient les fils et qu'il fait parler lui-même. Aussi ont-ils tous de l'esprit et tous le même esprit. Qui en a entendu un les a tous entendus; qui en co-nna4t-un-les connaît tous-.- • . . .- — -
Des qualités que j'indiquais tout à l'heure, la première et la plus essentielle est l'originalité. C'est justement celle qui manque leplus à l'auteur de Tolla, Venu au moment où le succès posthume de Balzac atteignait son apogée, il a imité Balzac. Il a fait de son mieux pour éviter les défauts du maître ; il a ramené ses héros à des proportions bourgeoises; il a taillé de petits bonshommes dans ses statues; il a réduit ses gros volumes aux dimensions exiguës de la Bibliothèque des Chemins de fer ; il a estompé ses immoralités, corrigé ses hardiesses; en un mot, il n'a rien négligé pour devenir \e Balzac des familles.
En dépit de ses efforts, son entreprise est demeurée vaine. Si incomplet qu'il fût, le talent de Balzac était énorme, et l'auteur des Parents pauvres est un géant auprès de l'auteur de Germaine, qui pourrait tout au plus prétendre à l'honneur d'être le Balzac de Lilliput, Lorsqu'on voit, en effet, M. About chercher à emprisonner le gros et grand Balzac dans un habit à la mode de i856, on ne peut se défendrede songer à ce tailleur lilliputien qui prenait mesure à Gulliver d'un habit à la mode du pays.
Je n'ai point dessein, on le comprend, de faire une étude particulière de chacun des romans de M. Edmond About; il me suffira de dire quelques mots de celui qui a eu le plus de succès et où l'on s'accorde généralement à voir son oeuvre la plus forte, le roman de Germaine,
LecomteGomezde Villanera,quîa 1,400,000 francs de rente, désire légitimer l'enfant qu'il a eu de
M. EDMOND AnoUT I03
M'"*^ Chermidy (saluez, lecteur, ou plutôt ne saluez pas une ancienne connaissance, M'"'^ Marneflc des Parents pauvres), « Mariez-vous pour quelque temps, dit M"^^ Chermidy à cet excellent Villanera ; e'pousez une jeune fille qui reconnaîtra notre fils le jour du contrat. Le docteur Le Bris vous trouvera ce qu'il vous faut... parmi ses malades. » Le docteur Charles Le Bris, un des hommes les plus aimés de Paris^ un charmant homme de bien , se charge volontiers de demander, pour le comte de Villanera, la main de M"*^ Germaine de la Tour d'Embleuse, qu'il soigne depuis longtemps, qui est phtisique et n'a plus que quatre mois à vivre. C'est le i^"^ janvier i853 que la demande est faite. M. About, nous avons déjà eu occasion de le constater , est d'une merveilleuse précision en ce qui touche Vart de vérifier les dates appliqué au roman. Sur ce chapitre, il laisse bien loin derrière lui George Sand, Balzac et Jules Sandeau. Ni Balzac n'a été capable de nous apprendre en quelle année Eugénie Grandet a épousé le président de Bonfons, ni Jules Sandeau de nous dire le jour où le bon docteur Herbeau, monté snrsa vieille jument Colette, a fait pour la première fois son entrée au château de Riquemont. Quant à George Sand, vous pourriez lire vingt de ses volumes avant d'y trouver une seule date, et M. About a dû êtve souvent tenté de lui dire :
Dans le calendrier lisez-vous quelquefois?
Vous verrez qu'aujourd'hui c'est le premier du mois.
Donc le i" janvier 1 853, le docteur Le Bris demande au duc de la Tour d'Enibleuse, — une doublure du baron Hulot, de Balzac, — la main de sa fille , et il offre au futur beau-père , de la part de son futur gendre, 5o,ooo francs de rente. Un mois après, la noce avait lieu à Saint-Thomas d'Aquin. Les nou* veaux e'poux partent pour l'Italie en compagnie de cet excellent docteur Le Bris, et, après avoir visite' Rome, Naples, Sorrente et Castellamare, vont à Malte, puis à Corfou, dont le climat procure à la comtesse un mieux inespéré. M"^^ Ghermidy , qui est restée à Paris, où elle trouve le moyen de se faire oflrir par le duc de la Tour d'Embleuse le million qu'il a reçu en échange de sa fille, et de se faire livrer par-dessus le marché les lettres de Germaine, apprend qu'elle va guérir. Comment arrêter en chemin cette guérison qui renverse tous ses projets ? Elle cherche un forçat, s'.en procure un, le respectable Mantoux, dit Peu-de- Chance, et lui fait donner à table, par un professeur de médecine légale, et sans que celui-ci s'en doute, les renseignements les plus précis sur l'emploi des poisons, scène empruntée au roman des Intimes, de Raymond Brucker etLéon Gozlan. Après cette honnête préparation, Mantoux est introduit par l'intermédiaire et sous le patronage du duc, dans la domesticité de la corntesse. Il débarque à Gorfou, achète quelques grammes d'acide arsénieux et ,; se mfet en devoir d'empoisonner Germaine àpetites doses. Naïf et trop innocent forçat I II avait été pourtant à bonne école, mais il ignorait que l'arsenic^ absorbé à doses très faibles, est
M. EDMOND AhalTT l()3
un remède contre la phtisie. Grâce aux bons soins de Mantoux,Ja guerison marchait à grands pas, lorsqu'une in\prudence de Germaine vient tout compromettre. Le docteur Le Bris e'crit à Paris que tout est perdu. A cette nouvelle, M'"^ Chermidy part pour Corfou, y débarque, le 24 septembre^ et trouve Germaine remise sur pied. Profonde'ment de'çue , elle charge Mantoux de donner un coup de couteau à la comtesse, et lui promet pour c^la 5o,'00o francs, non sans l'avoir averti, au pre'alable, qu'elle en a 1 00,000 dans son secre'taire. Mathieu Mantoux a lu V Innocence d'uu forçat : il ne trouve rien de mieux à faire que d'imiter son pre'de'cesseur Bonnemain et de copier servilement une scène entière de la jolie nouvelle de Charles de Bernard. Il tue M"^^ Chermidy. et vole les 100,000 francs. Le duc de la Tour d'Embleuse, arrivé de Paris ce soir même à la recherche... de sa fille? — non, de M"^^ Chermidy, — pénètre dans la chambre et passe les dernières heures de la nuit accoudé sur le cadavre : il était devenu fou. La justice n'a pas de peine à établir que c'est lui qui, dans un ac^ès de folie, a tué M"^^ Chermidy : ainsi finit GennainCy ainsi finit également Y Innocence d'un forçat. A peine Bonnemain a-t-il -assassiné II, Gorsaz, que M"^* Gorsaz, frappée de folie comme le duc de la Tour d'Embleuse, entre dans la chambre, s'asseoit à côté du cadavre de son mari et joue avec des pièces d'or ensanglantées. L'enquête judiciaire démontre, d'une façon péremptoire, que c'est elle qui a commis le meurtre dans un accès de somnambulisme. - - . . . -
Gomme on en peut juger par cette analyse, le livre de M. About n'est qu'un pastiche de Balzac et de Charles de Bernard ; point d'invention, point de caractères, point de situations ni de personnages qui me'ritent d'être pris un seul instant au se'rieux. Il n'y a là rien qui doive e'tonner, puisque l'auteur lui-même ne prend pas au se'rieux ce qu'il écrit. En veut-on un exemple? A l'endroit le plus tragique, au début du chapitre consacré à raconter l'assassinat de M'"^ Chermidy, chapitre intitulé : le couteau, M. About s'amuse à parodier le début du premier livre de Télémaque : « Mathieu Mantoux ne pouvait se consoler de la guérison de Germaine. Dans sa douleur, il négligeait son service et s'égarait en rêvant autour de la villa. »
Cette absence de sérieux est, avec Tabsence d'originalité, le défaut capital de tous les romans de M. About, de la Vieille Roche comme de Germaine^ de VInfâme comme de Madelon, — de Madelon qui commence à merveille, mais qui verse bientôt dans l'économie politique et dans le mélodrame , et demande tour à tour ses inspirations à Eugène Sue et à la Maison rustique au XIX^ siècle.
Dans Vlfifâme, l'auteur touche à des côtés honteux, il exploite de malsaines curiosités, si bien que son
livre échappe à l'analyse. Le he'ros, Jcan-Pieirc Gautriron, habite un des plus somptueux hôtels de l'avenue des Champs-Elysées. On cite comme des merveilles sa galerie de tableaux et ses écuries. Le train de sa maison repre'sente au bas prix cent mille francs par mois. Or, il e'tait, hier encore, expe'ditionnaire à dixhuit cents francs, et sa femme, ancienne élève deSa^nt- Denis, ne lui a apporté que douze cents francs de rente. Jean-Pierre cependant ne fait pas de dettes, grâce à l'inépuisable obligeance de son ami Léon Bréchot, qui a une fortune de cinquante millions et qui défraie largement toutes les dépenses du ménage. N'allez pas vous récrier ! Gardez-vous de conclure, avec vos préjugés étroits, à Vinfamiedo. ce pauvre Gautripon ! Apprenez en effet qu'il élève comme siens les trois enfants de son ami Bréchot, couvre de son nom et de sa présence M"^^ Gautripon, et tue proprement en duel ceux qui trouvent à redire à sa conduite ! Apprenez encore que ce galant homme, pour lequel M. About n'a point assez de fleurs et de couronnes, s'il habite le splendide hôtel, dont l'ami Léon paye \z loyer, se retire, discrètement, la nuit venue, dans une mansarde de la rue de Ponthieu, au cinquième étage, et que, s'il dîne, le soir, à l'hôtel de l'avenue des Champs-Elysées, il déjeune, le matin, rue de la Vieille- Estrapade, au cabaret du Fidèle Cocher,
On ne me saura pas mauvais gré, je l'espère, de ne point pousser plus avant une analyse impossible. Ces quelques lignes suffisent d'ailleurs pour montrer que M. About, une fois de plus, a copié Balzac. Son Gau-
ïXïB M.-'ECTMOND ABOUt'
tripon est imité du -marquis- d'Espard , ce pauvre volomaire qui vit dans une misérable maison de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, pendant que safemme donne des fêtes en son hôtel de la rue du Fau^ bourg-Saint-Honoré. J'ajoute que, dans VInfâine{ rimmoralité et la médiocrité marchent de pair, tandis que Vhiterdiction de Balzac est un chef-d'œuvre, un livre d'une haute portée morale.
Lorsqu'il ne pille pas Balzac, Charles de Bernard, LéonGozlan, Méry ou quelque autre, M. Edmond Àbour se pille lui-même. Dès le début de V Infâme, il fait un premier emprunt à Gennaîne. Léon Bréchet marie son ami Gautripon à M^'^ Pigat, l'ancienne élève de Saint-Denis, afin de légitimer ses enfants, comme M"^^ Chermidy, pour légitimer son fils, fait marier le comte Gomez de Villaneraavec M*^^ de la Tour d'Em- Meuse. Plus loin il fait un second emprunt à un autre de ses romans. Aux dernières pages de la Vieille Roche, le comte Gontran de Mably, un viveur émérite, renonce à Paris et au Jockey-Club, pour aller exploiter une papeterie dans les environs de Grenoble,— sans pour cela réussira se mettre bien dans les papiers de là critique. A son tour, l'admirable Gautripon prend sa retraite, avec ses enfants, — pardon, avec ceux de l'ami Bréchot, — non plus dans l'Isère, mais dans le Nord, à la filature des Trois-Croix^ « bierr cx)nnue surles principaux marchés de l'Europe, construite' à neuf par un homme pratique et outillée dani la perfection. » M. About a-t-il compris que ce dénouement industriel était un peu trop cousu- de fil blanc?
On est. tenté de le croire, lorsqu'on le voit accumuler, pour finir, les horreurs les plus fantastiques. Léon Bréclîot, qui rôde la nuit autour de l'usine, veut en escalader les mur-s et se fêle le crâne. L'affaire fait du bruit, et Gautripon quitte la France pour l'Italie, la filature des Tvois-Ci^oix pour la ferme de Castelmonte, en Galabre, où il arrive avec M"^^ Gautripon et les trois enfants. Il y est rejoint, un beau jour, par un officier en chemise rouge , cet excellent, ce brave Brcchot, Le'on Bre'chot lui-même , devenu un des lieutenants de Garibaldi (ce n'est pas nous qui le faisons dire à M. About). A quelque temps de là, des bandits napolitains attaquent la ferme, et Gautripon, atteint de dix ou douze blessures, meurt en exprimant le vœu que son fidèle ami Bre'chot e'pouse M"^^ Gautripon ; il meurt, non sans avoir savoure' la douceur de ces parolesque lui adresse l'auteur, par la bouche d'un de ses personnages : Tues bon, tu es noble, tu es grand! tu es le premier entre tous les hommes!
L'industrie joue un grand rôle dans les de'noue-. ments de la Vieille Roche et de VInfâme. Dans les Echasses de maître Pierre et dans Ahmed le Fellah^ elle tient toute la place et dit à l'imagination, au sentiment, à la poésie :
La maison est à moi, c'est à vous d'en sortir.
Maître Pierre est un berger des Landes qui assainit, qui défriche, qui fait du drainage en grand, gagne 25 mille- livres de rente et raconte son histoire à M. About.
Ahmed est un fellah des bords du Nil qui appliviue avec succès à la terre de la vieille Egypte les méthodes agricoles les plus moc'crnes, gagne 5oo mille livres de rente, et raconte son histoire à M. About.
Maître Pierre est aimé de Marinette, une honnête fille, qui, depuis douze ans, ne le quitte pas plus que son ombre, et dont les échasses sont toujours voisines des siennes. Ill'aime et l'épouserait volontiers, n'était la crainte que son mariage ne nuisît au défrichement des Landes. M. About le rassure, prend en main la cause de Marinette, la plaide, la gagne et s'éloigne au galop de ses trois chevaux. « Quand je retournai les yeux, dit-il, un vaste compas se dessinait au milieu de la route; c'était Marinette dans les bras de maître Pierre. »
Ahmed est amoureux de miss Grâce, qui donnerait sans trop de répugnance sa main à un musulman, mais qui se laisse arrêter par d'autres obstacles. Heureusement, M. About est là pour les aplanir et lui montrer le néant des préjugés qui la retiennent. En Egypte comme dans les Landes, auprès de miss Grâce comme auprès de maître Pierre, le spirituel avocat ne perd pas ses paroles. Au moment de s'éloigner de Port-Saïd, il se retourne vers le Butterfly, à bord duquel se trouvent Ahmed en robe bleue et miss Grâce en peignoir blanc : « Pendant huit ou dix minutes, deux figures humaines, l'une vêtue de bleu, l'autre de blanc, s'entretiennent avec vivacité à l'arrière ; on distinguait des gestes animés, pour ne pas dire violents. La robe bleue s'incline comme pour prendre humble-
ment congé et s'approche du bordagc ; le peignoir blanc ouvre ses bras, les deux taches n'en font plus qu'une. »
On le voit, M. About ne se fait pas faute de faire servir deux fois ses de'nouements et, dans ses romans agricoles, de tirer deux moutures du même sac. Au fond, du reste, Ahmed le Fellah n'est pas autre chose qu'une longue et ennuyeuse re'clame en faveur du viceroi d'Egypte, de son gouvernement et de ses ministres. Le roman n'est là que pour faire passer le pane'gyrique. Rien de plus insignifiant que les amours d'Ahmed et de miss Grâce ; d'Ahmed, qui mène de front la culture intensive tx le culte de la beauté', et de miss Grâce, qui traite son amoureux de grand gorille noiî\ Honny soit qui mal y pense ! Le vrai he'ros du livre, c'est le khe'dive, — le khédive de 1869, — un client qui payait généreusement ses avocats, un homme d'esprit qui, appréciant à leur valeur les talents de M. About, avait mis un bateau àvapeur à sa disposition, lui avait fourni des cuisiniers, l'avait comblé des attentions les plus délicates, si bien que notre auteur, en quittant l'Egypte, n'a pu manquer de dire au vice-roi ce que disait à Eraste l'immortelle Marinette (ce n'est pas de celle de maître Pierre que je veux parler) :
Pour vous, on emploira toutes sortes d'efforts.
Qu'ils aient pour théâtre la France ou l'Egypte, les romans utilitaires de M. Edmond About sont la glorification du PROGRÈSy le seul Dieu devant lequel s'incline l'auteur du Ne:; d'un notaire. Il lui a du reste
^12 M. EDMQND ABOUÏ
consacre tout un volume sous ce titre même : le Progrès (i). Dans ce gros livre, il expose longuement sa me'taphysique, sa morale et sa the'odice'e. « LE CER- TAIN, écrit-il, c'est qu'entre les grands singes passionne's et intelligents de l'Afrique centrale et les premiers hommes nus, de'sarmés, ignorants, farouches, toute la diffe'rence consistait en un degré' de perfectibilité'(2). » Plus loin il parle des « carnassiers 5jE'S précurseurs » (3). Il affirme que l'homme a commencé par être « UN SOUS-OFFICIER D'AVENIR DANS LA GRANDE ARMÉE DES SINGES » ( j.).
Le matérialisme ne s'est jamais affiché avec plus d'impudeur. Voici en quels termes notre philosophe définit le bien ; « Le bien, c'est l'existence. » A cette question : « Quel est l'idéal du progrès? » il répond : « C'est le maximum du bien désirable ici-bas, c'est que la vie atteigne en quantité et en qualité les dernières limites du possible... Ce but est souverain; pour l'approcher, tout est permis. Aucun des acles qui tendent là ne peut être jugé mauvais sur le globe ni ailleurs. C'est la seule occasion où la fin justifie les moyens (5). » Il évite le mot devoir avec autant de soin que le mot Dieu : « Vous remarquerez peut-être, si vous lisez, ce livre jusqu'au bout, que j'évite le mot deioiry o'^oiqu'il soit très sonore, très clair et très
(i) I vol. in-8, 1864.
[2)^ Le Progrès, p. 16,
M. EDMOND ABOtJT 1 l3
noble. C'est que je me suis interdit la plus furtive excursion dans la métaphysique (i).» En sa qualité de positiviste, « rebelle à toutes les séductions de l'hypothèse », il se gausse de la religion et des miracles; mais dans les e'ians de sa de'votion au Progrès, il écrit avec un se'rieux admirable : « L'industrie est une pro* vidence. C'est à elle que nous devrons un jour d'être tous éclaire's et tous honnêtes. Elle fera des hommes sans préjugés et sans vices, comme elle a créé des tau^ reaiix sans cornes : le miracle n'est pas plus grand (2). >;
Nous avons dû signaler, dans les romans de M. About, une absence d'imagination vraiment remarquable. Cela tient peut-être à ce qu'il re'servait, pour ses ouvrages d'e'conomie politique , celle qu'il avait reçue en partage. S'il a e'té romanesque une fois dans sa vie, c'est pre'cise'ment dans ce livre sur le/?rogrès, dédié d'ailleurs à M"^^ George Sand. Dans son chapitre sur l'association, il propose d'établir, à Paris et dans tous les chefs-lieux de département, une centaine de clubs , installés sur le même pied que le « Jockey » , où, moyennant a un sou par jour », tous les commis-voyageurs de France seront nourris aussi bien qu'au Jockey-Club de Paris, prendront le meilleur café , trouveront les meilleurs livres. « Pour la nourriture de l'esprit , on traiterait avec la société Franklin , qui établirait partout des bibliothèques
IJ4 M. EOMOND ABOUT
constamment renouvelées. Un voyageur prendrait un livre à son cercle en quittant Paris {Gcrvnaine, par exemple, ou Maddon), et l'e'changcrait jusqu'à vingt fois de club en club, tout le long de sa route (i). » On parle d'élever un monument à M. Edmond About. Si la reconnaissance n'est pas un vain mot, MM. les commis-voyageurs se doivent à eux-même de souscrire les premiers à ce monument « intime et cordial. » A cette souscription ne manqueront pas non plus de prendre part Messieurs les Agents de change et les Compagnies d'assurances sur la vie. En 1866, les directeurs de ces Compagnies lui avaient demandé une brochurc-rcclame dont ils se faisaient besoin (2). Il avait exécuté sur mesure la commande , dont le coût était de cinq mille francs, qui lui furent comptés en bons louis d'or et pistoles bien trébuchantes. L'auteur à^ Ahmed le Fellah n'avait point de sottes délicatesses : il tenait que le talent est un capital et doit, à ce titre, produire intérêt. Déjà, quatre ou cinq ans auparavant, il avait rempli une autre commande du même genre, qui lui venait cette fois de Messieurs les Agents de change de Paris. Il leur en avait donné pour leur argent , célébrant avec enthousiasme les bienfaits de la spéculation, les charmes de la prime lit la poésie des reports (3), Aussi bien., qui pouvait j'étonner de voir l'auteur des Mariages de Paris vanter les beautés de la corbeille?
[%) U Assurance, par Edmond About, 1860.
(3) Ces Coquins d'Agents de change, par Edmond About, 1861
M, liDMUiND ABOUT JLlb
Utilitaire ou non, le roman , nous venons de le voir, e'tait trop lourd pour les e'paules de M. Edmond About, plus apte, ce semble, à porter le poids plus le'ger de la nouvelle. Les Mariages de Paris forment un recueil agre'able et pour lequel je serais moins se'vère que Tauteur lui-même, e'crivant dans les De?^iiières Lettres d'un bon jeune homme : « Le public s'est montre' trop doux pour les Mariages de Parisy un volume de nouvelles/or/ médiocres et que je n'e'crirais plus si c'e'tait à refaire (i). » On doit bien penser que cet accès de modestie dura peu. Publiant, à quelque temps de là, les Mariages de province, M. About se posait, dans la dédicace, cette question prodigieuse : « Dans vingt ans que préfe'rera-t-on des Mariages de Paris ou des Mariages de province? » Cela e'tait e'crit en 1867. Les vingt ans sont passés. Nous voilà en 1887, et je dois dire que toutes les personnes à qui j'ai demandé ces jours-ci : « Que préférez-vous des Mariages de Paris ou des Mariages de pt^ovince? » ont cru tout bonnement que j'étais fou.
M. Emile Montégut a fait un juste et suffisant éloge des nouvelles de M. Edmont About lorsqu'il a dit : « Elles sont assez récréatives sans doute, mais elles ont le grand tort de n'être que cela (2). » Elles renfer-
(1) Dernières Lettres d'un bon Jeune homme, p. 3 18. — 1862. - (2) Revue des Deux Mondes^ li août iSSg..
Il6 M.^ EDMOND ABOUT
ment infiniment d'esprit (avec M. About, c'est toujours là qu'il faut en revenir), mais c'est tout et ce n'est pas assez. Cet esprit d'ailleurs ne laisse pas d'être un peu vulgaire, grossier souvent, presque toujours sans délicatesse et sans le'gèreté. Quelques citations sont ici nécessaires. Je les emprunte à Trente-et-Qua» ranie, « un chef-d'œuvre » suivant les amis de l'auteur, les mêmes, il est vrai, qui lui ont rendu le mauvais service de le comparer quelquefois à Voltaire :
Le capitaine Bitteriin suivait le drapeau, comme les chiens suivent leur maître.
En 1839, il fut le père d*une fille qui naquit entre le 310" et le 3iP kilomètre de la route de Strasbourg à Paris.
A quatre heures du soir, heure militaire, M. Bitterlîn sortait sa fille comme un palefrenier sort ses bêtes.
Ce grand diable de nez, qui coupait en deux la figure du capitaine, comme les Apennins divisent l'Italie, avait dû faire des malheureuses en 1820.
M. Penouille réunit le mouchoir à un vaste cartilage, et fait retentir les airs d'une fanfare mélodieuse.
Les ronflements de ce gros homme avaient quelque chose de sinistre : vous eussiez cru entendre les ophicléides du jugement dernier.
Il savait que la terre n'est pas une vallée de chocolat au lait, ni de potage à la reine.
Avec quel empressement il ouvrit les fenêtres et poussa les volets ! « Il fit la lumière et vit que cela était bon », comme dit l'autre.
Ce dernier trait montre bien que M. Ordinaire ne
.M. EDMOND ABOUl 1 I7
S est pas trop avancé lorsqu'il a dit, dans sa l*^nre à Sainte-Beuve : « jM. About étudiait Homc'-e et la Bible, tout comme Bossuet. »
Une dernière citation. La fille du capitaine est élève de Saint-Denis. Le jour où Irma Bitterlin rentre à la maison paternelle, et échange l'uniforme de la Légion d'Honneur contre une jolie robe d'été, son père a jure qu'elle est d'une beauté indécente ». Et M. About, avec la délicatesse de sentiment qui lui est propre, ajoute :
La terreur du capitaina^ pour être un peu exagérée, ne paraît pas absolument sotte. Elle sera comprise de tous ceux à qui la nature a confié les fonctions gratuites du dragon des Hespérides. Lorsqu'on garde les oranges et qu'on n'en mange pas, on regrette de bonne foi qu'elles soient si belles et si appétissantes. Le cas d'un mari est tout différent : d'abord, les oranges sont pour lui; ensuite, il a la ressource de les manger toutes, si ses dents sont bonnes, et de laisser le zeste aux voleurs. C'est pourquoi la même corvée qui chargeait de soucis le front d'un père ou d'un frère aîné, apparaît comme un jeu adorable à tous les ieunes maris.
Kl plu*, loin :
Un soir qu'Irma était un peu rêveuse pendant le dîner : % Attention! lui cria M. Bitterlin, voilà que tu fais de l'oeii à 1* carafe! »
Une autre fois, comme elle l'embrassait en lui prenant ^* tête dans ses deux mains, il la repoussa durement et /oublia jusqu'à lui dire : a Tu es loreite! tu finiras mal. »
Il8 M. EDMOND ABOUT
Depuis l'époque où il jouait de la sorte avec ce qu'il y a de plus pur et de plus sacre' dans le cœur de l'homme, le respect du père pour sa fille, M. Edmond About s'est marié, il a eu des enfants ; il a vu grandir ses filles, il a été pour elles, nous sommes heureux de lui rendre ici ce témoignage, le meilleur des pères; s'il a relu cette page, est-ce qu'il n'a pas regretté amèrement de l'avoir écrite ?
Pour compléter cette étude sur M. About, il nous reste à dire quelques mots du critique d'art , de l'auteur dramatique , du polémiste et de l'homme politique.
M. Edmond About a consacré de nombreux volumes aux expositions de peinture qui se sont succédé de i855 à 1884. On lui doit un Voyage à travers l'Exposition universelle des Beaux-Arts en i855, Nos Artistes au Salon de 1867, le Salon de 1864, le Salon de 1866, le Salon de 1884. Les Salons de Paul de Saint-Victor et de Théophile Gautier sont des merveilles de couleur et de style. Leur plume vaut k pinceau, A côté d'eux, M. About, avec son crayon finement taillé, a tracé de jolies esquisses, d'un dessin très net, mais un peu sec. Il se plaît à faire montre de ses connaissances techniques : il ne se refuse pas le plaisir de développer de savantes théories sur l'art,
M. LD*YOND AliOUT I.lCJ
sur la lii^ne et la couleur. Seulement on sent trop qu'il n'est qu'un vulgarisateur habile et superficiel. Ce n'est pas de lui qu'on aurait pu dire ce que l'on a dit de M. Guizot : « Ce qu'il a appris de ce mâiia^ il a l'air de le savoir de toute e'ternitc'. »
Auteur dramatique, M. Edmond About compte presque autant d'insuccès que de pièces. La chute deGaètaiiay drame en cinq actes et en prose joue' îi FOdéon, le 3 janvier 1862, fut plus retentissante encore que celle de Guillety. La langue française s'enrichit même, à cette occasion, d'un mot nouveau. En 1862, et pendant les années qui suivirent, quand on voulait parler d'une pièce outrageusement slâîee, on disait : Cette pièce a e'te* Gaè'ianée. Après avoir tue' le drame de M. About, les siffleurs voulurent l'enterrer. A l'heure de minuit, au son d'une mélope'e funèbre, ils se rendirent en bel ordre au domicile de l'auteur, qui demeurait alors au passage Saulnier, et là, sous ses fenêtres , ils entonnèrent à pleine voix un chœur lamentable. Avant de se se'parer, la bande nocturne fit une seconde station rue de Valois, sous les fenêtres du Constitutionnel, dont M. About était alors l'un de^ rédacteurs. Cet enterrement de Gaëîana n'avait rien de civil : de quelle amertume ne dut-il pas remplir le cœur du malheureux écrivain! Il épancha sa ^^ ou leur dans une Préface et une Post-face légèrement maladroites, et qui ne manquèrent pas derappclcr.à plus d'un Iccteurccs vcis de Victor Huso:
Je suis émerveiwé Comme l'eau qu'il secoue aveugle un ciiien mouiîlé.
jaO M. EDMOND ABOUT
Il représentait que son drame e'tait « un capital , fruit le'gitime de sept ou huit mois de labeur », et que G<i capital, hélas ! « avait péri sans profit pour personne )) ! On l'avait dépouille dnproduit matériel de ses j^eilles! « Si j'étais allé, ajoutait-il, me jeter à la Seine du haut d'un pont, avouez, messieurs, que vous auriez fait là une belle besogne (i). » Heureusement, il n'en avait point eu l'idée, et pour cause : il n'ignorait point qu'un homme d'esprit comme lui pouvait, sans se jeter à la Seine, trouver moyen de se faire prendre dans les filets de Saint-Cloud.
Le dramaturge sifilé était du reste dans son droit quand il maudissait ses juges et leur reprochait de l'avoir condamné sans l'entendre. Il est vrai que, s'ils l'avaient écouté, ils auraient reconnu bien vite, pour peu qu'ils eussent lu Charles de Bernard, que l'idée première et les principaux développements de Gaëtana étaient empruntés à V Innocence d'un forçat, M. Edmond About, nous l'avons vu, avait déjà fait deux emprunts à cette nouvelle. C'était le troisième, et cela vraiment passait la permission. Grâce au tapage, nul ne s'en douta. On aurait pu siffler le plagiaire; on se contenta de siffler le journaliste et l'homme politique. €l'est de ce dernier qu'il nous faut parler maintenant.
A son retour d'Athènes, en i854, l'auteur de la Grèce contemporaine avait trouvé l'empire à l'apogée de sa puissance, maître incontesté du présent, et, en apparence du moins, maître aussi de l'avenir. Il avait
i^l^Les Emotiojîs d'un auteur sijjlé y par M. Edmond About.
bien pu se moquer de ce pauvre diable de roi Othon, qui avait une liste civile de 900.000 francs et unearmée de 8.5oohommes. L'idée nelui vint pas, on peut le croire, demanquer de respect à Napoléon III, qui avait une liste civilede25 millions et une armée de 400.000 hommes. L'empire était fort ; M. About alla tout d'un trait à l'empire, comme l'alouette vole au miroir. Il offrit ses services, qui furent agréés. Nul, parmi les officieux, ne fit montre de plus de zèle, ne poussa plus loin l'adulation. 11 a des accents lyriques pour célébrer Napoléon III, et salue en lui le « bienfaiteur de la nation ». La splendeur du Corps législatif — le Corps législatif de 1859 — lui cause un véritable éblouissement : « Cette assemblée ne jouit plus du jt?r/V/7è^e ridicule d'interrompre à tout moment la marche des affaires, de remplacer l'action par le discours, l'union par la coalition, l'intérêt public par la vanité privée, le progrès sérieux d'un grand peuple par le frétillement de quelques petites ambitions oratoires. » Le fonctionnement des candidatures officielles l'émeut jusqu'aux larmes : « Il suffit qu'un candidat se présente au nom du gouvernement pour qu'il soit élu d'emblée. Le paysan, l'ouvrier, le bourgeois se dit dans son gros bon sens : « Puisque l'empereur veut « celui-là au Corps législatif, c'est celui-là que nous « devons lui envoyer. » Heureuse intimité, trois fois heureux mariage d'un homme et d'une nation ! »
Rien de ce qui touche à l'empire et à l'empereur ne le laisse froid. S'il ne ménage pas l'auteur des Châtiments et les livres que celui-ci envoie de Guernesey
122 M. EDMOND AliOUT
gros livres, « de difficile concoction, ve'ritablc meule d'antithèses, de concetti, d'amphigouris et de galimatias accumule's (i) » ; s'il blague « Fexil de M. Victor Hugo qui n'est pas exilé », « cet interminable exil qui pourrait bien n'être qu'une spe'culation (2) » destinée à faire plus abondamment pleuvoir les gros sous dans la tirelire du poète, en revanche , il professe hautement son admiration pour les drames de M. Mocquard, chef du cabinet deTempereur. Il est de ceux d'ailleurs pour lesquels il n'y a qu'un pas des Tuileries au Palais-Royal , et le jour où le prince Napoléon pose devant lui, il trouve, pour le peindre, des tons chauds et rutilants qui n'appartiennent point d'ordinaire à sa palette un peu grise r
Le voilà bien, ce César déclassé que la nature a jeté dans le moule des empereurs romains, et que la fortune a condamné à se croiser les bras sur les marches d'un trône; fier du nom qu'il porte et des talents qu'il a révélés, mais atteint au fond du cœur d'une blessure invisible, et révolté secrètement contre la fatalité qui pèse surlui... ; filslégitime et non bâtard de la révolution française ; né pour l'action... C'est lui qui, par. curiosité, par désoeuvrement, pour éteindre un peu les. ardeurS; d'une âme active, est allé se promener, les mains dans les poches, au milieu des banquises du pôle Nord, où sir John Franklin avait perdu la vie... C'est lui qui, hierencore au Sénat, s'est placé d'un seul bond au rang de nos orateurs les plus illustres, écrasant la papauté comme un lion du Sahel écrase d'un coup
- (i) Causeries^ 1864. . .
. (2) Op. cit. y :,
M. KOMONl) ABOUT 123
dcgrilîc une vieille chèvre tremblante, puis, tournant les talons et revenant à sa villa de la rue Montaigne, où l'on respire la fraîcheur laplus exquise de l'élégante antiquité... C'est bien lui qui sollicitait l'honneur de conduire les colonnes d'assaut au siège de Sébastopol, et qui est revenu à Paris en haussant les épaules, parce quela lenteur d'un siège lui paraissait stupide (i) /
M. About a tous les courages : îl exalte l'héroïsme du prince Napoléon ; il insulte, dans la personne de Pie IX, au droit vaincu, à la majesté désarmée. A la veille de l'invasion des Etats pontificaux, il écrit bra« vement : « Le pape n'a besoin de soldats ni pour la conquête ni pour la défense ; car ses voisins sont des princes catholiques qui se feraient un cas de conscience d'armer contre un vieillard inoffensif. » Quant à lui, comme il n'est ni prince ni catholique, il dirige contre ce vieillard, ses ministres et son gouvernement, un gros pamphlet rempli des plus grossières injures, des plus violents outrages. Ses amis se mettent alors à trembler pour sa liberté, pour sa vie peut-être. Ils assurent que son courrier lui apporte chaque matin des lettres où on lui dit, comme autrefois à Paul-Louis : EdmoJid, les cagots te tueront ! Lui-même voit se dresser, pour la première fois, dans ses rêves, le spectre de la police correctionnelle, mais c'est un spectre de féerie : il est vêtu de rose et l'auteur de la Question romaine (2) ne fait qu'en rire.
(i) Dernières lettres d'un bon jeune homme, p. 240. (2) Mars i85û. ^"
124 M. EDMOND AbOUf
Patience ! un jour viendra où ce spectre reparaîtra à son chevet, et cette fois il sera vêtu de noir; il lui suffira de se montrer pour changer en cyprès les palmes vertes de l'acade'micien. En 1859, nous n'en sommes point encore là. Non seulement M. About n'est pas encore de l'Acade'mie, mais il aiguise contre elle ses plus fines épigrammes, et pour un peu, il demanderait la suppression de cette institution surannée, de cette « aristocratie élective », qui ne fait pas bon ménage avec la « démocratie impériale », de cette assemblée décrépite «que l'Europe nous envie peu, qui ne fait pas son dictionnaire et qui chante pouille au gouvernement (i)». Il rappelle à Tordre, il traite de haut, lui, l'auteur du Ne^ d'un notaire, ces petits esprits qui s'appellent M. Villemain ou M. Cousin ! Mais c'est surtout l'évêque d'Orléans qui a le privilège de le mettre hors des gonds. Mgr Dupanloup ose tenir tête à l'empereur, il n'approuve pas sa politique et se permet de le lui dire! M. About n'en revient pasi C'est lui qui vengera les injures de Napoléon III et du prince Napoléon. Il s'emploie de son mieux à cette besogne, faisant flèche de tout bois, multipliant les diatribes contre cet « homme d'Orléans », qui est l'ennemi de César, « contre cet employé salarié du gouvernement », ce « fonctionnaire qui fait plus de bruit qu'une demi-douzaine d'insurgés », dont les «homélies révolutionnaires» excitent à la révolte « les formidables sociétés ultramontaines qui recrutent les
(1) Le Progrès^ p. 333.
M. EDMOND ADOUr 1 2 3
hommes par milliers ». Et comme avec M. About la gaîté française ne perd jamais ses droits, ces denoncia» tions sont agrémentées de plaisanteries charmantes sur le «vinaigre d^Orléans » et sur les « Dupanlouves du Loiret (i) »l
Deux sentiments d'une e'gale violence se parta* geaient le cœur de M. About ; il désirait avec une égale passion de voir tomber le pouvoir temporel de la papauté' et de voir grandir et se de'velopper la puissance temporelle de la Prusse. Nous aurions voulu qu'il nous fût possible de passer sous silence ses deux brochures, la Prusse en 1860^ et la Nouvelle carte d* Europe; mais comment ne pas rappeler qu'il a signe' de son nom, six ans avant Sadowa, ces lignes écrites à Saverne, publiées à Paris, pensées à Berlin ;
Nous nous sommes pris d'une vive sympathie pour les Allemands à mesure que nous les avons mieux connus...^ L'Allemagne est portée par une aspiration légitime vers l'unité et le progrès. Les Allemands ont compris qu'il était inutile et presque ridicule de nourrir trente-sept gouvernements lorsqu'il suffirait d'un seul. Ils pressentent l'énorme accroissement de force, de dignité et de grandeur, que la centralisation leur donnera quelque jour, et ils marchent au but d'un pas résolu, malgré toutes lesentraves^
(i) Lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine»
120 M. EDMOND ABOUÏ
Jamais cette noble nation n*a été plus grande que de î8i3 à i8i5, car jamais elle n'a été plus une... L'Allemagne n'avait plus qu'une seule passion, qu'un seul cœur ; elle se leva comme un seul homme, et la défaite de nos armées prouva ce que pouvait l'mtité allemande.,.
Que l'Allemagne s'unisse ; la France n'^a pas de vœu plus ardent ni plus cher... Que l'Allemagne s'unisse ; qu'elle forme un corps assez compact pour que l'idée de l'entamer ne puisse venir à personne. La France voit sans crainte aine Italie de 20 millions d'hommes se constituer au midi; elle ne craindrait pas de voir 32 millions d'Allemands fonder une grande nation sur sa frontière orientale....
Le peuple allemand aime la Prusse. Il regarde ses progrès avec une admiration sympathique et un intérê filial. Si elle se décidait à jouer le rôle du Piémont, tous les Allemands s'empresseraient de lui aplanir les voies. — Aujourd'hui surtout, le régent du royaume. S. A. R. le prince de Prusse, paraît être l'objet d'une adoration poussée jusqu'au fanatisme. Nous sommes heureux d'apprendre que l'unité allemande a trouvé son centre, et rien ne pourrait nous être plus agréable que de voir la nation se grouper autour d'un esprit ferme et d'un cœur droit (i).
En 1861, M. About revient à la charge. Dans une seconde brochure qui a pour titre la Nouvelle Carte d'Europe, il fait tenir ce langage à Napoléon III, s'adressant au prinee régent : « La monarchie prussienne peut s'agrandir en Europe. Le moyen âge a
(i) La Prusse en 1860, par Edmond About. Paris, chez Dentu.
laissé autour d'elle une multitude d'Etats microscopiques, dc'coupcs au gré du hasard dans une seule et même nation. Reunissez en un seul corps ces malheureuses petites monarchies. Consultez les peuples, ils seront trop heureux de se fondre dans un grand royaume et d'économiser go pour loo sur les frais généraux du gouvernement. Dès que l'opinion publique se sera prononce'e, annexez hardiment, arrojidissez-vous, prenez du corps. Tout le tnonde s^en trou^ rera bien, et surtout les nouveaux sujets de la Prusse, C'est pourquoi nous n'he'sitons point à vous donner, dans le nord de l'Allemagne, tout ce qui ne nous appartient pas (i). »
« Est-il possible? « demande le prince de Prusse, qui n'en peut croire ses oreilles. Eh ! mon Dieu ! oui, cela était possible, et les rêves de l'auteur de la Nouvelle Carte d'Europe se devaient réaliser bientôt. Ses deux brochures contiennent en germe la politique néfaste qui nous a coûté l'Alsace et la Lorraine. Le nom de M. About, — et c'est par là seulement qu'il vivra, — ne se pourra plus séparer du souvenir de nos désastres : on le lira toujours au bas de cette page, la plus triste de notre histoire.
Tant de bons et loyaux services rendus par •M. Edmond About à la personne de Napoléon III et à sa politique méritaient assurémeat une récompense
(i) La Nouvelle Carte d'Europe^ 1861. M. About a réédité celte brochure dans ses Lettres d'un bon jeune Jiomme.
'128 M. l-DMOND AlJOUr
éclatante, et cependant la re'compense ne venait pas. On lui octroyait bien, de tj:imps à autre, un bout de ruban, celui de chevalier de la Le'gion d'honneur le i5 août i858, celui d'ofticier le i5 août 1867. Il était aussi des fêtes de Compiègne, où il savait se rendre utile, et où les dames de la cour daignaient applaudir à ses petits vers, qui ne valaient pas sa prose. On le recevait aux Tuileries, et c'est lui qui, aux soirées intimes, tournait la manivelle du piano mécanique, aux accords duquel valsaient les invités. Mais c'étaient là menues faveurs, de celles qui s'accordent à un courtisan sans conséquence. L'auteur de Guillevf avait des visées plus hautes : il rêvait d'un siège au Corps législatif, en attendant le Sénat. Malheureusement, les ministres ne paraissaient pas le prendre au sérieux. M. Rouher s'obstinait à ne voir en lui qu'un amuseur. C'était à croire que le bon jeune homme avait élu domicile, non dans cette coquette villa de Saverne, dont il aimait à entretenir ses lecteurs, mais dans ce château du Guiguon, dont il a écrit la légende quelque part (i). Pour se déguignonner, il frappa un soir à la porte du cabinet de l'empereur. Il en sortit a3'ant accepté les fonctions occultes de conseiller intime. Il devait adresser au souverain, une fois par semaine, plus souvent, quand il y aurait lieu, des renseignements sur les mouvements de l'opinion. Prévost- Paradol, qu'il mit dans sa confidence, lui joua le mau-
(r) Le château du Guignon, le'gende trop historique et mallieureusement Savernoise. Causeries, par Edmond About, p. 333.
vais totir de révéler le fait. La page de Prcvost-Paradol est curieuse et doit ici trouver place:
M. About a été longtemps et était naguère encore imbu de la doctrine de la souveraineté du but, et plus que bienveillant pour le gouvernement personnel. Démocrate ardent et convaincu, quoique brouillé dès ses premiers pas avec le parti démocrate, plein de confiance dans la puissance et la bonne volonté d'un seul, admettant volontiers Texistence d'une sorte de gérant qui exercerait pendant la minorité intellectuelle du peuple français une dictature bienfaisante, M. About portait dans ce genre de chimère une bonne foi dont ses amis pouvaient seuls connaître la mesure, car ses adversaires et tout le public lui trouvaient trop d'esprit pour croire une telle erreur très sincère. Pour moi, je n'ai pas oublié (il me pardonnera je l'espère, cette indiscrétion inotïénsive et toute à sa louange) le }our, déjà bien éloigné, où il me proposa, avec une amicale candeur, de venir travailler à huis clos, avec lui et une troisième personne, au bonheur public. Mais l'esprit a ses droits, quoi qu'on en dise ; il réveille tôt ou tard le jugement, et cette bizarre erreur de M. About ne pouvait durer toujours .
L'indiscrétion de Prévost-Paradol enlevait à son ancien camarade de l'Ecole normale ses dernières chances. Le s^iiignon décidément persistait; il devait durer jusqu'à la fin. Dans les premiers mois de 1870, il y eut une distribution de faveurs qui atteignitceuxlà mêmes qui avaient combattu l'empire avec le plus d'ardeur. Prévost-Paradol était nommé ministre pléninotcntaire près les Etats-Unis. M. J.-J. Weiss, qui
l30 M. EDMOND ABOUT
s'était Signalé, dnns îe Journal de Paris, par !a vivacité de son opposition, devenait secrétaire général du ministère des beaux-arts et conseiller d'Etat en service extraordinaire. Le journal dans lequel écrivait alors M. About, commentait ainsi ces nominations : « La nomination de Prévost-Paradol est un précédent à enregistrer.,. On peut donc arriver sans faire queue pendant un quart de siècle dans les emplois inférieurs; les plus lestes couperont la file, désormais... Weiss et Paradol ont rompu le charme : Place à l'esprit (i). » On ne s'offre pas plus galamment. Inlitiles avances ! Tout leste qu'il fût, M. About n'avait pu encore parvenir à couper lafile^ lorsque la guerre éclata. Réalisant levœu le plus ardent et le plus cher de l'auteur de Tolla, l'Allemagne s'était unie y et bientôt nos premières défaites venaient /?roz/rer ce que pouvait Vunilé alU' mande. Un autre que M. About eût été écrasé sous le poids de la responsabilité que faisait peser sur lui le souvenir de ses deux brochures, la Prusse en iS6o et la Nouvelle Carte d'Europe. Il ne paraît pas en avoir été troublé outre mesure. De l'armée, qu'il accompagna pendant quelque temps, il envoyait des correspondances au journal le Soir. Je trouve, dans une de ses lettres, la preuve qu'il avait conservé, au milieu de ces terribles circonstances, une étrange liberté d'esprit : «Nos officiers ont des tentes. Les soldats disent: Ah ! ce n'est pas la TbN'iE qui nous manque, c'est l'oncle (2) ! »
(i) Le Soir, n^ Ju 18 juin 1870, ^2) Le Soirj n<» du 17 août 1870.