‹ Portraits littérairesChapitre 26 sur 55 · TARENTELLE · texte numérisé non relu

TARENTELLE

A:i cieux 1.1 lune monte et luit.

H fuit grand jour en plein minuit.

Yieui avec moi, mo disait-elie, Viens sur le subie grésillant Où saute et glisse en frélillant La tarentelle.

Sus, les danseurs! Kn voUà tteu.x.

Fouie sur Teau, foule autour d'eux.

L'Uomme est bien fait, la fille est belle; Mais gare à vous ! Sans y penser, C'est jeu d'amour que de danser La tarentelle.

L'hom.me est liardi, la fille- a peur; Elle est rebelle, il est trompeur; Elle eff.i jalouse, on se querelle ; Puis à genoux et tour à tour On fait la paix, on fait l'amour En tarentelle.

Doux est le bruit du tambourin ; Si j'étais fille de marin, Et toi pôclicur, me disait -elle.

Toutes les nuits joyeusement ' Nous danserions en nous aimant La tarentelle.

Lisez (le même la pièce inlilulée : Autre tarentelle^ qui est plutôt une exquise barcarolle :

Gai marinier do Mergellinc; Je suis plus riclic que Vi roi :

\:t PORTRAITS LlTTÊRxVlRËS.

La plaine hnmonso el la colliiiç.

Le ciel et l'onJo sont à moi...

C'est ainsi qu*il a Irailuil — ou plutôt réduit — le Faust de Gœliie et le Roland de l*Arioste; car c'était là Tiin des traits singuliers de sou talent poétique: à la différence des autres improvisateurs dont la facilité ne va jamais sans redondance, il improvisait, lui, en abrégeant. Il versifiait avec une souplesse et une virtuosité incomparables, c Les vers, qui sont ma langue », m'ccrivait-il un jour; et ce n'était point une boutade de poète; mais en réalité les rimes semblaient naître SQUS ses pas.

Et de môme en prose. Il me disait : Je ne me sens jamais mieux inspiré que si je suis à court de temps. Lui fallait-il écrire au pied levé, pour un journal lointain, quelque correspondance, les traits alors partaient sous sa plume. Et comme on le devine bien lorsqu'on lit ses nouvelles! Comme elles marchent! Comme elles courent ! Comme les acteurs, les dialogues et les scènes y font succéder vivement à nos yeux les mobiles décors d'une intrigue qui nous enlmine vers le dénouement! Vous rappelez-vous que M. Marc-Monnier jadis avait composé un Théâtre de marionnettes dont M. Victor Cherliul cz fit la préface? J*y ai songé souvent en lisant ses jolies nouvelles; il me semblait par instants retrouver là ses marionnettes aimables.

De part et d'autre, lus capricieux acteurs paraissent et disparaissent en pirouetlant :

M, HÀRC-3dONNlËR, 17^

... Aiusi faat Les petites marionnettes Trois demi. tours, et puis s*cn vont.

On sent loujours Vimpresario derrière la loîle, tirant les fils de ses poupées. Dès qu'elles parlent, un reconnaît sa voix. C'est que là aussi M. Marc-Monnier n'avait pas le souffle puissant qu'il faut pour écrire un grand roman, né d'une passion intense ou d'une méditation prolongée. H semblait lui-.Tiêine s'amuser aux fictions qu'il esquissait d'une main légère, et j'ai cru maintes fois saisir sur les lèvres du spirituel conteur le sourire sceptique de rAriosle.

Mais, à la difl'érence de TArioste, esclave de son art exquis et frivole, qui s'épuisait à remanier et repolir les oeuvres légères de sa fantaisie, M. Marc-Monnier improvisait, pareil à ses Napolitains élincelants et intarissables que nul n'a su comme lui mettre en scène. Au fait, n'élait-il pas lui-même un peu Napolitain?

Nous abordons un côté caractéristique de sa physionomie, cette triple nationalité dont les élétnents se combinaient en un cui*ieux mélanga. Français par son père, Genevois par sa mère, M. Marc-Monnier était par sa naissance, et par toute une période de sav.e, italien, et très italien. C'est à Genève qu'il a vécu les vingt dernières années de sa carrière. Mais c'est à Naples qu'il a passé sa jeunesse*. Il reçut là l'empreinte iaelfiçible.

1. Jusqu*en rannée 1$ôf| où il vint s'établir à Genève et fut

171 poiuuAiTS tiTr£K.\iint:s.

Jusqu'à la fin, coite patrie de sa muse Taltira, l'inspira. Sa pensée y revenait sans cesse. C*ctait ià-bas^au pîjtl du Vésuve, que son imaginalioa se plaisait à évoquer les personnages de ses contos. Notons aussi ce ivtù\ encore plus italien que français, la préoccupation des choses d'Allemagne. Il avait fait un stage d*étudlant à lIeidelI)erg^ Il en gardait, lui d'ailleurs si lalin^u:i coin de culture allemande. Et c'est ainsi que, dans sa Genève cosmopolite, placé sur la frontière des races, des langues et des idées, il tenait son csprit.ouvert aux souffles du nord et du midi. M. Marc-Monuier connaissait les ritlératures étrangères. 11 les enseijj;nait dans sa chairo, et il cnireprit d'en retracer le développement en un livre qui eût été comme le monument de sou professoral. Le premier tome venait de paraître^ sous ce titre. De Darde à Luthery et rAcadémic française allait décemer une de ses couronnes, lorsque la mort arrêta soudain l'infatigable travailLeur; Il laissait un second volume prêt, De Luther à Shakespeare^ et, nous dit-on, les matériaux de plusieurs autres.

Ce serait ici le lieu d'étudier en lui le critiq;ue, et

nommé prufcssrur de liliévattire ei>tnpnréô à l'univcrsilë. G*cst à cette pioiiiière période luipolituinc qu'appartient la série d'ouvrages qu'il fil paraître de 1800 à I80t -.Vllalie est-elle la terre des morls? Garibaidi, l'Hifloire dû brigandage dans Vllalie méridionaley la CamorrOt Pompèi et les Pompéiens,

1 . On ea trouve des rjuiiuisccnccs dans le roinan intitulé : Gian et llans, et dans Renaud^ raman d*aventures, où il avait ftèié à foD héros quciquca (rails dje sa propre vie

M. MARC-MONîSIER. KS»

pourtant je ne sais trop si, même à ce poiat de vue^ son Histoire des littéralures modernes le montre bien tel qu'il était. J'y retrouve le Marc-Monnier que nous avons connu, mais je le retrouve un peut gêné dans son personnage d'historien. Il n'est plus tout à fait lui-même..Et d'abord il avait voulu embrasser un sujet trop vaste. Téméraire, enlreprisc de vouloir mener de front rhistoirc de cinq litléralures ! Encore s'il eût ex(xlu le délail biographiq,uc, pour se renfermer dans la critique abstraite des chefs-d'œuvre et dans l'analyse des idées morales qui caractérisent une époque ou uiie race l Il est malaisé d'être neuf en quelques pages, où d'autres ont écrit des livres; avec du talent^ on court le risque de ne faire qu'un préciSy une œuvre de vulgarisation, une suite de monographies juxtaposées. Et là^enooreM. Marc- Monnier se dispersait.

La vérité est que, dans la critique, comme dans la poésie, ou dans le roman, il lui fallait de petits sujets et de petits cadres. In tenui labor aurait pu être sadevi.*e.

Et puis il avait besoin de marcher court-vêlu, non embarrassé dans une toge. Le style ample, d'allure égale,^qui convient à la gravité de l'histoire, je parle même de Thisloire littéraire, ne fut janïais le sien. Je crois qu'il en avait peur et, comme Stendhal, redoutait la pompe du style noble. Chaque écrivain a sa note. M. Marc-Monnier avait la sienne, un peu trop la même; les cordes graves lui manquaient. De lin vient qu'il n'a pas toujours gardé dans ce livre le ton délicat qui est^

176 ronniAiTs littêii^irës.

à mon sens, le juste, Ion de la critique. Ses jugements^ ingénieux et vrais, sont énoncés avec esprit, et en cette langue si française où il excellait. Mais on y voudrait plus de réserve dans l'expression. Il y a trop de ces tours, de ces mots qui sentent la comédie. Cela eût été plaisant dans un vaudeville, et en sa place dans ces correspondances où il su être si souvent un critique fin, piquant, séduisant. Là était son triomphe. Les jolies pages qu*il a ainsi laissées s'envoler sans retour! Il les écrivait au hasard, et au jour le jour; il en jetait aux vents les feuillets avec une sorte d'insouciance, comme si la poésie seule lui eût paru digne d'élre sauvée de l'oubli ! Passer en revue tous sos livres, plus de vingt volumes, serait long> et ne donnerait qu'une imparfaite idée de son esprit, de son œuvre même, dont une partie notable, et la meilleure peut-être, est dispersée. On me permettra du moins de m'arrùler à deux entreprises considérables et originales, bien qu'il s'agisse de traductions. M. Marc-Monniery avait mis beaucoup de luimême. On y retrouve ses dons brillants, et un certain goût d'aventures un peu chimérique. Je veux parler de sa traduction de Faust et de radaptation poétique du Roland furieux^.

' 1. Ges deux traductions ont paru, la première en 1875, la se-, conde en 1878. Kilos avaient été précédées de la Vie de Jésus racontée en vers (Paris 1874). G*élait le texte de rÉvangile traasposéi en alexandrins.

M. MAKC-MONNIEn. 177

Traduire Faust en vers clait certes une entreprise hasardeuse. Et je ne parle pas dii second Faust: celui-là est une œuvre à part, œuvre étrange, étonnant chaos, un des rêves les plus bizarres qu'ait jamais conçus et nourris l'imagination d'un poêle. M. Marc- Monnier s'en est lenu à la première partie qui est proprement le vrai drame : ainsi réduite, sa lâche était encore assez grande. Mais, direz-vous, pourquoi choisissail-il, de toutes les pièces de Gœlhe, la plus célèbre et chez nous la mieux connue? C'est, j'imagine, parce qu'elle est aussi la plus malaisée à faire passer en notre langue, que la vouloir traduire en vers a l'air d'un défi, et que M. Marc-Monnier se plaisait à celte sofle de gageures. — Voyons, s'est-il dit, si ce Faust à l'allure capricieuse, noble et trivial, sublime cl bas, idéaliste et réaliûte tout ensemble, si ces conversations boufl'onnes et ces nuageux monologues, ces scènes grandioses et grotesques tour à lour, si tout cela peut revivre dans notre vers fîançaîs. Et il se mit à l'œuvre avec une confiance et une palience qui deviennent rares

Ki POUTTiAtTS I.I1T&UAIRES

dans Tùge présent. Il est passe le boa temps où une

traduction poussai! so:i auteur par le monde et le mrnait

môme à TAcadéinie. M. de Pongerviiic a été, je crois^

U dernier de ces forlunéslraduclcuri:. Au fait, l.'i comm >

ailleurs, les temps sont durs aux nouveaux venus. Les

places sont prises. Ou découvrir un coin qui n'ait pas

tilé retourné à fond? Voici cette traduction de Fau$^;

supposez qu'elle aurait paru il y a soixante ans : quelle

nouveauté ! partant, quel attrait et quel triomphe l Hais

t depuis soixante ans la moisson est faite. Des traduc-

: teurs tuls que M. A.Slapfer, Gérard de Nerval, M.BLuœ

]\ de Bury, et combien d'ioiilateurs, de commentateurs

:: et de critiques ont exploré Faust dans tous les sens l

W Le moyen d'être neuf en un sujet vieilli, baltu et

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