‹ Portraits littérairesChapitre 27 sur 55 · I. banal comme une grande routée · texte numérisé non relu

I. banal comme une grande routée

Je \iens de nommer M. Blaze de Bury. Cet écrivain alai4 deGœlhe, et parliculièrementdesdeuxFatts^, une étude passionnée : il a pénétré fort avant dans le chefd'œuvre du poète ; il Ta reproduit avec un sentiment singulièrement vif et vrai de l'original. C'est qu'il était lui aussi, comme M. Marc-Monnier, un poète. Mai? là

1. LalradiicliondcM. AlboiiSiapfcr, pluscxactccjucccIUdo Hf.dc Sainlc-Aulairo, .'svail pnru dès 18:23. Gérurd de Nerval et M. Blazc djc lîury 110 sont venus qtic plus tard, le premier en 13:28, le second en 1839. AI. l'anl Slapfer a publié récemment, (i*ari5, Jouaust, 188C), une Cilition iio.ivellede la traduction de son oncla ijni Ta lui môme revisée et a pu gofiter le plaisir rare de voir Xiînsi rcvcri.'ir et rcfl.^urir, à plus de Soixante ans ck.*iaiervallc , ToDuvro excoileiilc de sa jeunesse.

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^^ rrôle la conformité de ces deux esprits. Pour tout le reste ils sont parfailement dissemblables, et chacun a marqué son œuvre de son cachet. M. Blaze, dans sfts alexandrins abondanis cl-fîtcile/?, déroule largement la pensée allemande : il en reproduit la marche lente et longue qu'il ne craint pas lui-même d'allonger parfois. Tout autre est la méthode de H. Marc-Monnier. H .1 su atteindre à une exactitude qui est surprenante si l'on considère combien en pareil cas l'exactitude est difficile; mais cette fidélité, je ne sais comment, abrège le lexte : vous diriez qu'elle l'analyse et n'en prend que la substance. Et tenez, cela môme déconcerte, quand on a dans l'oreille les strophes allemandes; on les retrouve bien dans la traduction, mais dégagées, affilées, clarifiées, à la française. Voyez plulôt ce vers léger, fluet, — le vers de Tépigramrne, du vaudeville moqueur. Mais ce'.tephraseparéiiise et serrée, parfois un peu sèche et j;rôlo, convient-elle au génie allemand? l'Allemand donne-t-il à sa pensée ce dessin net et sobre, à son dialogue ces traits courts et vibrants,à sagaieté cette grâce légère? M. Jlarc-Monnier était-il bien capable de traduire en sa plénitude un auteur germanique? H avait pour cela l'esprit trop français.

Cette impression f[ue l'on reçoit dès les premiers vers, et qui revient à chaque instant, ne résulte pa? seulement du tour d'esprit et du talent propres au traducteur. Elle tient aussi, et peul-êlre plus encore, au mètre particulier qu'il a choisi. M. Marc-Monnier a eu

peur de Talexandria : il a préféré lé vers libre, qui est plus varié, plus facile, plus souple, et il a eu raison. tl. Dbze pouvait s*en (enir à l'alexandrin traditionnel, — et cependant il n'en use pas toujours, — parce qu'il n'a traduit en vers que les morceaux qui ont un caractère lyrique, ou du moins poétique. Le reste, le )e fond du drame, tout ce qu'on nomme dans les opéras le récitatif, il Ta mis en prose. M. Marc-Monnier, au contraire, a voulu que sa traduction fut toute en vers comme l'original*. On voit d'ici la difficulté. Comment suivre, au pas lent de cet alexandrin solennel, le sermo pedestris des dialogues familiers si nombreux dans Faust? Et c'esi où le vers libre se prête h merveille.

Choisissez n'importe où dans ce livre ; les morceaux abondent qui vous donnent l'illusion d'un poème original; par exemple, le monologue qui ouvre le drame et où Faust nous apparaît, ayant sondé le néant de toutes choses, désespôré, et prêt à se donner la mort, lorsqu'il entend au loin, dans le silence des dernières heures de la nuit, les joyeux cantiques et les carillons du matin d 3 Pâques :

Mais quel chant doux et cla'r, quelles saintes volées

M'arrachent la coupe des mains ?

Sonnez-vous pour dire aux humains Que la Pâquoest venue, ô cloches ébranlées?

1. A l'exception de la scène entre Faust et Méphistophélès, qui précède la scène du cachot.

-2. Texte de la première édition.

M. M\RC-BIONNIEn. i3t

Ce obœur eàl-il celui que chantaient, pleins d'amour, tet: anges du sépulcre apportant sous leur aile

L*a8suntm?^ (J^B nouTca^ jour

£1 ^'une alliance nouvelle ?

CnOEUR DES* ANGES.

Christ est ressuscité.

Paix «tix fih de la terre, (Q'jand ils ont affronté Le combat salutaire, L'épreuve de douleur Qui retrempe le cœur !

FAOST.

Pourquoi donc, chants du ci^'l, si puissants et si doux.

Dans ma poussière venez-vous ?

Plus d*un faible esprit vous réclime ;

Aitez donc à lui, laissez-moi.

J*entends Tappel en vain, la foi manque à mon âme; Le miracle est le (Ils bien-aimé de la foi.

Le pays inconnu d'où la bonne nouvelle Descend, n*atliro pis mon esprit éperdu ; Mais ce bruit tant de fois dès Tenfance entendu

A la vie encor me rappelle.

Chaque dimanche alors descendait doucement Sur moi Tamaur d*en haut ainsi qu'une «aresse ; Les cloches me donnaient comme un pressentiment Du ciel, et la prière, une extatique ivresse. Vers les bois et les prés, tout frémissant d*énioi, Je courais entraîné par d'ineffablos charmes ;

Je sentais, dans des flpts de larmes.

Tout un monde éclore pour moi.

Cet air qui m'annonçait les jeux, les innocences

Du printemps, les folles vacances.

Aujourd'hui même apaise et berce mes esprits,

H*arr£le au dernier pat, nie ramène à Taurore.

voix du ciel, chantez encore !

Mes larmes ont coulé, la terre m'a ropri«.

J*ai toujours eu, je Tavoue, quelque prévention ou quelque défiance à l'endroil des traductions en vers. J'en ai connu de si perfides ! Et, en principe, tenez-le pour certain, rien ne vaut une honnête version en simple prose. L*idéal serait sans doute une traduction en vers qui reproduirait, avec le sens exact, le mouvement poétique de Toriginal. Mais comment réunir cette double condition dans un travail de longue haleine? Comment ne pas s'élancer, et bien souvent, au delà du texte? M. Marc-Monnier restait, lut, en deçà. Mais comme il s*agissait d'un texte allemand; peut-être aurions-nous tort de le lui reprocher.

Ce contraste et cette dissonance entre le traducteur et l'auteur qu'il traduit n'existaient plus de même quand M. Marc-Monnier abordait . le Roland furieux. N'esl-il pas vrai que Tallure de son style, son vers serré, net et court, son atticisme voltairien, une cer-

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laine pointe d'ironie gauloise ou genevoise qui perce dans tous ses écrits, convenaient à merveille à rinterprélalion du génie délié^ souple et moqueur de l'Ârioste? D'où vientj pourtant que cette entreprise, malgré un art supérieur, prête à quelque critique?

La raison en est dans le sujet même, et plus encore dans la façon dont il a été^mis en œuvre. < Cet ess li, nous dit M. Marc-Monnier, n'est point une traduction du Roland furieux doni les [quarante-six chants con* tiennent peut-être cinquante mille vers : aucun lecteur français n'aurait pu supporter tant de rimes. On s'est donc borné à recueillir dans ce long poème tout ce qui concerne Roland. On a traduit littéralement les passages ou le paladin est en scène; on a plus ou moins abrégé, selon qu'il s'y trouvait plus ou moins engagé, les aventures qui tiennent à son histoire ; on a supprimé, non sans regret, celles qui lui étaient complètement étrangères, entre autres tout le beau roman de Bradamante et de Roger. On a pu ainsi couper dans l'œuvre touffue de l'Arioste un petit poème presque régulier... » Mais à quel prix? Prenez garde que ce n'est proprement pas un abrégé du Roland furieux que M. Marc-Monnier nous donne. S'il ^l'eût fait, dégageant les brillants épisodes, offrant ainsi une analyse du poème et un choix des morceaux les plus excellents, il aurait bien mérité du lecteur qui hésite à s'engager dans ce labyrinthe.

On nous dira: Voyez! H. Marc-Monnier ne prend dans

W PORTRAITS LtTTiRAlRES.

te poème de TArioste que ce qui a trait i Roland» et passe sur les digressions. — Oui, mais considérez que, si Roland a donné spn nom au poème, i^ n'est qu'on personnage secondaire; sa folie n*est qu'un' épisode : les digressions, voilà le fond même de Tépopée. Pourquoi ? L'Arioste vivait à la cour du duc de Ferrare, et c'est en vue de flatter son protecteur, en exallant les fabuleux ancêtres de la maison d'Esté, qu'il fit son sujet principal de cette intrigue accessoire de Roger. Et ce n'est pas là seulement ce que le tra* ducteur supprime. Chemin faisant, il retranche sans^ pitié les mille détails où s'attarde longuement mats gracieusement le conteur italien. Dans TArioste, le canevas n'est rien ; la broderie est tout : M. Marc-Moonier enlève la broderie et nous offre le canevas. Attentif à suivre le seul Roland, il élague, il mutile cette floraison sans doute exubérante et follement capricieuse, mais délicate et séduisante, la parure et la gloire d'un poète qui valut précisément par le. charme exquis de ces détails et des plus fines nuances, et par les jeux d*une poésie sans portée, sans grandeur, mais ingénieuse et, en son genre, la plus accomplie peut-être qui fiït jamais. . ^

Voilà, à mon sens, le grave défaut de l'entreprise très remarquable, mais très contestable aussi, de M. HarcrHonnier. Encore s'il s'agissait d*une épopée telle que VEnéide ou la Jérusalem délivrée, les Lusiades ou la Henriade, vous en pourriez détacher le pei^on*

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nage dominant, Enée, Godefroi de Bouillon, Vasc^ de Gama, Henri IV. Dans son caractère, dans sa destinée, idans les grandes idées qui raniment, dans les sublimes ' desseins qu'il poursuit, il y aurait déjà de quoi nous toucher; au lieu que rArioste ne nous offre que des êtres fantastiques et des décors changeants : aventurés galantes et . guerfi^rcs, magiciennes et géants, des amazones qui fuient, on ne sait trop pourquoi, leurs chevaliers, de TOccident à TOrient, de Paris en Chine, et dont les courses folles n'offensent pas moins la géographie que le sens commun, et parfois la morale; des descriptions interminables de pugilats chevaleresques, tous les incidents les plus futiles du monde matériel, mais pas un coup d aile qqi nous élève audessus de ce tourbillon léger, frivole et toujours fabuleux, — tel est le poème de TAriosle.

Qu'il y a loin de là, quoi qu'en ait dit Voltaire, à l'Oély^sé^, j'ajouterais presque aux plus naïves cii^A* sons de geste! Car VOdysséBj fut-elle une fiction, est une fiction sincère, non un jeu d'imagination arlificiel et bizarre, non îin pastiche; et quant aux vieux autiiurs du moyen âge, ils croient à leurs légendes. Son merveilleux mythologique, l'Ârioste n'y croit pas. C'est une féodalité de fantaisie qu'il nous montre. Il con!e cela, le sourire aux lèvres, pour l'amujscmeut d'une cojc oisive. Aussi regardez passer ses personn:igt's : ontelles rien d'humain ces marionnettes hérolquco? Dignes acteurs des fades romans qui rendirent fou Dbn Qui-

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dMlte, et que Cervantes Tait mettre au feu si justement par la gouTemmate du bon chevalier!

La vérité est que le Roland de TAiiMte est aussi

éloigné d*une épopée telle que VOdyssée ou TIUai9f VEnéide ou le poème de Milton, qtt*un conte de fées puéril Test d*un beau roman, et qu*^une féerie, — car c*en est une au fond; — une de ces féeries qui s'adressent aux yeux non à Tintelligence; aux sens non au cœur, une de ces féeries qui ratissaient hier la foule de nos boulevards, et, il y n dix-huit siècles, les contemporains d'Horace, diiïère des cré'alions où la vie humaine apparaît sérieuse, fût-ce même dans la com^ die la plus gaie, si seulement cette comédie est conforme à la réalité vraie.

' La gravité, — celte gravité de Thomme de génie qui jette un regard pénétrant sur le monde des phénomènes moraux et non des incidents extérieurs, cette gravité qui perce sous le rire de Cervantes ou de Molière, — voilà ce qui manque à TAriuste. Il se plut en des inventions dont il souriait lui-môme; et c'est pourquoi, en ffaltaul notre goût, il ne peut émouvoir notre àme.

Mais alors, dircz-vous, ou donc est-elle sa supériorité? Par où a-t-il mérité le surnom de divin que la postérité lui décerna? L'excellence de son poème n'étant point dans le sujet, point dans la pensée, point dans les sentiments, où dinc e^l-c lie? — Dans Texéculion, dans le style, et par lô je reviens à M. Marc-Moiinier.

L'excellence du Roland est dans la fantaisie d'une

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