GEORGE SAND
les mouvements de son cœur ou les caprices de son imagination. M. Jules Boucoiran était un jeune homme de vingt ans^ parfaitement inconnu d'elle lorsqu'il fut accueilli comme précepteur à Nohant. C'était en 1829. Une lettre marque nettement le point de départ. Elle est, nutons-le, du mois de septembre, et le précepteur ne doit venir qu'en octobre. Or voici, à lu date du 30 novembre suivant, une autre lettre où George Sand, qui vient de partir en voyage, lui écrit : « Mon cher Jules, comment vont mes enfants? et nous? et tous les miens? Je suis impatient de vos nouvelles et des leurs, r. t^
Moins de deux mois avaient suffi à établir celle inti* mité. Elle avait tté prise de sympathie pour ce jeune homme bon, naïf, honnête, et s'étail mise à Taimer
comme un frère, ou plutôt comme un fils; c'est le nom qu'elle lui donne à chaque pige, le plus série use nient du monde. Elle n'avait que six ans de plus que lui, et lui parlait comme si elle l'eût vu naître. Il parait que le précepteur se plaisait dans la société des domestiques. Sur quoi elle le chapitrait dans une lettre toute pleine d'un vigoureux bon sens. Elle avait cela de commun avec Rousseau d'être dans l'occasion un conseiller admirable. Ces esprits-là sont toujours sages quand ils donnent des leçons de conduite aux autres.
Ce fut aux mains de ce précepteur, qui était en même temps son élève, qu'elle laissa son fds en quittant Nohant. Les lettres qu'elle leur adresse de Paris la montrent dans sa « mansarde » du boulevard Saint-Michel; en
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ses laborieux début». Elle Teur rend compte de ses lûfaiT' nemenlSy de ses démarches auprès des liommos de lettres, de sa collaboraliun au Figarff, qui ctaît alors un petit journal dirigé par son compatriote Delatouche. Ces détails se lisent avec intérêt mais on les a déjà, mieux retracés et moins incomplets, dans Vlli^toire demavie^ Il est cependant un fait remarquable que celte corre^pondance met en lumière : c'est à quel point, en 1830,, . George Sand était loin de prévoir et de souhaiter la prodigieuse fortune lilléraire où elle atteignit si prompte-^ ment; à quel point aui^si elle était mpdes'te, simple d*âme, étrangère à tout calcul, à toute envie mesquine, nlous les mauvais petits sentiments que lambilion et le struggle for life ïoiiiuMvc chez les plus grands cspriL-'r George Sand, qui s'est analysée et décrite avec une sagacité ps^cliologi(|ue singulière, qui se plaisait àsignaler, à exagcrermêino, avec une humilitéprcsqueclirélienney les défauts, les insuf(is:inces de sa noble nature, semblait ignorer vraiment qu'elle eût du génie, et quaud l'admiration pubHqne le lui apprit, elle supporta celte délicate épreuve do la célébrité soudaine et de la gloire avec un sang-froid et une naïve grandeur dont peu de létcs d'hommes eussent été capable» ^ Elle écrivait à M. Douooiran :
1. Un regrettable éciivain, M. Loui» de Lomémc, nvait bien •aisi, avec ur.e dclicaic et 6ym|>atliii|U0 équité, ces traits de la physionomie morale de George Sand, dans un des portraits de sa Culerie det contemporains illustres. loiae IL ISIO.
c Je i)c cvoh pas, mon cher enfant, à tous les chagrin» qu'on nie prédit dans la carrière littéraire où j'essaye d'enirer. Il faut voir el apjw^cicr quels motifs nry poussent, quel but je poursuis. Mon mari a fixé ma dépense particulière à trois mille francs. Vous savez que c'est peu pour moi qui ir»ime pas a compter. Je songe donc uniquement à aug* nienler mon bien-être par quelques profits. Comme je n'ai nulle ambition d*èlre connue, je ne le serai point.*. »
Et elle ajoutait : a II faut une passion dans la vie. Je m'ennuyais faute d'en avoir. La vie agitée et souvent même nécessiteuse que je mène ici chasse bien 01 n le spleen. Je me porte bien. i> Et le fait e&t qu*on est frappé, en parcourant ces lettres, de ce brusque changement. Â Nojiant, sa santé était mauvaise; elle s'en plaignait presque sans ces:îe. Arrivée à Paris, elle est guérie. comme par enchantement. Elle s'ennuyait, elle s'amuse; elle a la vie intelligente, ardente et capricieuse qu'il lui fallait ; elle réalise la vocation où la poussaient depuis des années ces forces mystérieuses qui s'agitent en nous à de cerlainesjieures critiques de l'existence et nous sollicitent de leurs appels confus, mais impérieux. Quis Deus incertum est, habitat Deus. C'est l'état des esprits et des, âmes qui ne sont pas entrés dans leur voie. — George Sand terminait une lettre par un cri qui résume foute sa vie d'alors : € Ah ! ma foi ! Vive la vie d'artiste t Notre devise esl liberté. >
Et en effet elle menait cette vie libre, insouciante, — appelez-la vie d'artiste ou vie d'étudiant, cela se
Il PORTKAITS LITTÊRAIKES.
ressemblait furt, — que Murger a dépeinte avec tant de vérité et de verve. Elle s*habillait souvent en homme, alléguant que ses ressources ne lui pernrettaient pas de porter les vêlements de son sexe. Ainsi déguisée, elle courait les théâtres et lescafés du quartier latin. Elle était si fort attachée à ces habitudes de vie que, même après son retour d'Italie, en 183i, alors qu'elle était déjà célèbre, et gagnait de quoi s'acheter des robes de femme, elle reprenait volontiers l'iiabit masculin. M. Adolphe Guéroult le lui reprochant, elle s*offensa comme d'une injure de ses observations : c Je pense, lui répondit-elle, que vous étiez gris en les écrivant » Elle ajoutait, pour le rassurer : a: Je ne sors pas ainsi vêtue sans une canne, ainsi soyez en paix. > Elle disait dans la même lettre : ce L'habit que je mettrai pour m'asseoir à mon bureau importe fort peu à l'atTaire. » Eh ! si, car tout se lient dans l'arrangement de notre vie. Ces habitudes excentriques devaient produire l'excentricité du langage si déplaisante dans sa correspondance, — je parle du premier volume, — où elle reparaît, où elle vous pouràuit presque continuellement, gâtant les meilleurs endroits, et excitant dans l'esprit du lecteur je ne sais quel sentiment d'irritation et de répulsion. Vous parcourez curieusement ces pages; vous songez que vous côtoyez là les premiers chefsd'œuvre de George Sand ; vous en rencontrez çà et là les titres, les noms célèbres, qui semblent, par instants, passer comme de magiques fantômes sur l'arrière-'plan
GEORGE SAKD. i&
de la scène assez vulgaire où la correspondance nous maintient : voici Indianay et ValenlinCy v(rici Léliaf noms retentissants, noms prestigieux, fictions poétiques et charmantes qui avez fait battre tant de cœurs et exercé uu si puissant empire sur ile3 âmes de vingt ans ! — et tout ému par les images de ce monde en-< chanté, vous tombez sur des pages comme celle-ci, où .elle se vante d'avoir empêché que M. Nestor Roqueplan fût décoré :
^ c ...C'est pourtant moi qu*a fait ce coup-là î J*en poux pas refenir et j*en ris à me démettre les mandibules... Toutes ces gentillesses ont indisposé le roi citoyen et papa l^ersil, qui lui a diÇcomme ça : — Tonaerre de Dieu, sire, c'est t rop fort! — Vous croyez, qu'a dit le roi citoyen, faut-il que je me facile? — Oui, sire, il faut vous fâcheï*. — Alors le roi s'est fâché... Si on incrimine les articles en particulier, le mien le sera pour sûr. Je m'en déclare Tauteur et me fais mettre en prison. Vrai Dieu! i|uel scandale à la Châtre !... Je donnerais neuf francs cinquante centimes pour avoir le bonheur d'être condamné,.. >
George SanJ a raconté dans V Histoire de ma vie une certaine promenade nocturne qu'elle fit en ce temps-là à travers le quartier latin, avec Delatouche, M. Félix Pyat et quelques jeunes étudiants. Tous étaient d'une gaieté folle, chantaient à tue-tête et, suivis d'un fiacre, s'amusaient, en psalmodiant des airs funèbres, à traverser à la file le c sapin > qui les accompagnait au pas, les portières ouvertes. Je me souviens de la
tG PORTKAITS LITTËRAIRES.
surprise où me jeta le récit de cette fantastique promenade. Je netn*expli(|uais pas comment elle avait pu sans répugnance prendre sa part de ces amiiscmenls. Je comprends, en lisant ses lettres, qu'elle a dû, dans cette* nuil-là, s*amuser beaucoup. Elle n'était pas raffinée en fait de gaielé, elle avait la plaisanterie lourde et violente. Il y a eu ainsi deux George Sand, le George Sand poétique, idéaliste, rêveur, au style admirablement noble, grave, cloquent, que les lecteurs de ses romans ont seul connu, et le George Sand de Hnti* mité, celui-là sans élégance, sans délicatesse, sans Tombre de la grâce féminine, qui avait dépouillé ses ailes, et semblait avoir perdu le secret et jusqu'au langage de son génie.
« Tu te singularises », lui disait un jour son mari, dans une excursion au Cirque de Gavarnie, où elle voulait, devant une compagnie nombreuse, partout courir et grimper comme un homme. Or, en tout, George Sand se singularisait comme à plaisir. Il y avait évidemment de l'afTeclation dans cette trivialité de son style épistoluire. On devine que, devant choisir entre deux termes pour exprimer une idée, c'est le terme familier, trivial même, qui la séduit. Elle a peur de paraître « bégueule ». Elle ne dit pas^ qu'elle travaille, mais qu'elle pioche; ni simplement qu'elle a pleuré : elle a pleuré comme un veau ou comme un dne. Elle avait la singulière habitude de parler d*elle-méme en s'injuriant. Elle n'appelle ses écrits que des grilJonnuQeSi
\ltsbarbouiUages. EUeserepi-éscnlcouse suppose dans des postures de gamin : < Devant lui, je suis char» mante, je fais la révérence... Je ne mets pas mes coudes sur mes genoux; je ne me couche pas sur les chaises... » Elle écrit à M. Liszt, eu 183&, se plaignant de ne pouvoir le rejoindre : « Serai-je quelque jour assise aux pieds de la belle et bonne. Marie (madame la comtesse d'Agoull), sous le piano de Votre Excellence?... 3!> Ici nous abordons un épisode intéressant de la correspondance, je veux parler des lettres à madame la comtesse d'Agoult.
Ces lettres sont remarquables à des titres très divers; nulle part peut-être riiumeur et le tour d'esprit de George Sand ne se montrent plus nettement; nulle part aussi Ton ne saisit mieux les travers, les écarts de cette humeur si bizarre dans sa sincérité. La première fois qu'elle écrivit à madame d' Agonit^ elle l'appela : € Ma belle comtesse aux cheveux blonds. > Elle iui déclare qu'elle ne la connaît pas^ mais qu'elle peut cependant « sans folie )» lui dire qu'elle Faime : « Vous me semblez la seule chose belle, estimable et vraiment noble que j'aie vue briller dans la sphi^e patricienne. Il faut que vous soyez en elTet bien puissante pour que j*aie oublié que vous êtes comtesse Mais à présent vous êtes pour moi le véritable type de la princesse fantastique, etc., etc. >
Dans la seconde lettre^ elle làehe la bride à sa fantaisie et se familiarise à outrance : « La première fois
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que je vous ai vue, je vous ai trouvée jolie; mais vous étiez froide. La seconde l'ois, je vous ai dit que je dé testais la noblesse. Je ne savais pas que vous en étiez. Au lieu de me donner un soufflet, comme je le mcrit^iSy vous m'avez parlé de votre âme... » Elle lui explique alors qu'elle a eu « tout de suite :» envie de Taimer, mais qu'elle ne l'aime pas encore, parce que madame d'Agoult ne la connaît pas assez. Suit une longue métaphore où George Sand se compare à un porc-épic : « Ainsi, voyez si vous pouvez accorder votre cœur à un porc-épic. Je suis capable de tout, je vous ferai mille sottises. Je vous marcherai sur les pieds. Je vous répondrai une grossièreté à propos de rien.,. > J'abrège Fénumération de tout ce qu'elle fera de grossier à madame d'Âgoult. Mais une fois qu'elle sera bien sûre que rien ne peut la f&cher : « Oh! alors, je vous porterai sur mon dos. Je vous ferai la cuisine... » Arrêtons-nous. Je demande grâce pour ces citations; elles sont cependant instructives si l'on veut , connaître par tous ses côtes George Sand. Elle avait peut-être raison d'écrire à son ami M. Rollinat : « Préviens ta mère et tes grandes sœurs que j'ai excessivement mauvais ton... »
Je ne voudrais pas laisser le lecteur sur de lels passagiîs. Eu ciier de beaux me serait à la vérité plus difficile. Des lettres reinarquables, il y ea a certes, et en grand nombre, sunojt da;is le seconi voluinj, qui est fort supérieur au preiniur; miis elles valent par le
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mouvement général, par une certaine puissance de vitalité intérieure qui les anirne et les soutient, mais qui n'éclate en aucun trait saillant, surtout dans la premier volume, où vous ne pouvez rien détacher de supérieur : pas une page, presque pas une phrase qui s'illumine d'un rayon de poésie; pas un aperçu séduisant; pas une de ces images qui brillent au détour d'une pensée; pas un de ces bonheurs de l'expression qui sont comme la parure naturelle d'un beau style. En revanche ces leitres la font revivre à nos yeux avec son admirable sincérité, sa droiture, sa bonté, sa facilité au pardon, sa charité infatigable, son indignatioa à la vue des misères et des ini'|uités sociales. Telles sont plusieurs des lettres à M. Rollinat et à M. Adolphe Guéroult. Telle est encore, en léte du second volume, la très belle et très curieuse lettre à madame d'Âgoult. George Sand s'y montre en pleins champs, avec son activité phy^ique turbulente et ses allures de garçon, poursuivant les insectes, se plongeant toute habillée dans les rivières, et s'ctendant, sous l'ardent soleil, parmi les hautes herbes.
Il y a enQn, dans un genre tout autre, les lettres à son fils. On sait avec quelle tendresse George S ind Ta aimé. Cette tendresse lui inspirait des pages vraiment charmantes dans leur ingénuité : elle se mettait à la portée de renfant,lui parlant son naïf lan.^age, avec u:i naturel exquis. C'est 1a même plume qui devait, à q'iarante ans de là, écrire les Contes d\ine graniVmcre.
Comme tout ce qui était sij^né de George Sand, les Contes d^une grand' mère ont été beaucoup lus; je doute qu'ils aient été bien jugés. Plusieurs, je Tadmets, sont des blueltes, d*une invention un peu puérile; mais il en est que je tiens pour de petits cliefs-d'œuvre en leur genre, chefs-d'œuvre de poésie, de grâce et de tendresse. Relisez donc, dans le premier recueil, un conte intitulé : les Ailes de courage. Le joli conte ! Et comme le merveilleux s'y mêle naturellement à la réalité I La peinture de celte nuit d'été que Clopinet, le petit héros, passe endormi sur une roche marine, bercé, dans ses rêves, par la plainte des mouettes et par le murmure de la vague qui monte doucement àses pieds,^ forme un milange^xquis de fantaisie et de vérité. El relisez, dans le deuxième recueil, la Fleur sacrée. La portée en est plus haute : le tour d'esprit souvent mystiqiio, toujours philosophique de George Sand y paraît.
C'est la ficliou d'u.ie métempsycose et la réminiscence labulcuse d'une vie antérieure. Un des personnages a gardé le souvenir du temps où son âme habita
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le corps d'un éléphant sacré, et il évoque les images de ce passé mystérieux, de ces années de son enfance indomptée qui s*écouIèrent dans les solitudes des forêts indiennes, sous le soleil splendido des tropiques, devant la mer immense et bleue.
' Il y aVdàns ces réminiscences d'une vie libre et sauvage^ un souffle de panthéisme, le même qui frémissait dans l'admirable Centaure de Maurice de Guérin. La capture de l'éléiphant sacré, la mort de sa mère qui tombe en le défendant, et dont les yeux éteints répan* dent des larmes humaines, l'apparition du mahouty du fidèle Anr, qui calme aux sons plaintifs de sa flûle le prisonnier dont il devient l'ami, le guide, le compagnon inséparable, enfin les scènes oiî se déroule celte double destinée de l'homme et de l'animal si étroitement, si tendrement unis par une' entente presque divine, composent une fiction étrange et touchante en sa naïve simplicité. Jamais peut-être George Sand n'avait mis en un cadre modeste plus d'esprit et plus d'âme, une imagination plus fraîche et un style plus parfait.
Mais ce n'est pas dans' la fantaisie brillante de ce conte indien qu'il faut chercher les traits caractéristiques par oA les Contes d'une grand'mère furent, à mon sens, une entreprise originale, nouvelle dans notre histoire littéraire, et en tout cas très dilTérente des clàssiques contes de fées du vieux temps, amusement de notre enfance. Cette différence ou cette nouveauté résulte de la façon particulière dont George Sand avait
fi PORTRAITS LITT&RAIRKâ.
conçu et mis en œavre Téléinent essentiel du conte de fées Je yeux dire le merveilleux.
Le conte de fées nous apparaît comme un genre inférieur, bien qu*il ait inspiré, au xvii* siècle, un écrivain de beaucoup d'esprit, prosateur excellent, qui est plus assuré de vivre dans la mémoire des âges futurs par les aventures de Peau d^Ane ou du Petit Poucet que p;ir son Parallètis des anciens et des modernes. Hais, si les successeurs de Perrault, recevant de ses mains habiles le conte de fées florissant et illustre, Tont laissé déchoir de cette haute fortune % il n'est pas moins vrai que ce genre dédaigné a de très nobles origineSi et que le merveilleux qui en est proprement la condition et la substance est le même qui se retrouve dans les monuments poétiques de la plus vénérable antiquité, dans YOdyssée et dans les poèmes sancrits, dans les sagas Scandinaves et dans les chansons de geste barbares, le même qui est reproduit dans les épopées savantes des siècles raffinés, dans VÊnéide et dansJe Roland de l'Ârioste. Qu'est-ce, je vous prie, que le Roland de l'Arioste, sinon le dernier des romans de
1. Je ne parle que du conte de fées proprement dit, à la manière de Perrault et de madame d'Aulnoye, no* des récils où le merveilleux a plus ou moins de part, comme étaient les nouvelles de Charles Nodier^ et je]n'ai en vue que les conteurs français» non les auteurs étrangers qui ont écrit pour les enfants avec un talent original, tels que les ffrëres Grimm en Allemagne, et le poète danois Andersen, que H. Xavier Marmier nous a fait connaître.
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chevalerie, et que sont-ils eiu-mèmes, ces romans pleins de géants et d*enchanteiirs, sinon de vastes contes de fées?
Or, nn des traits comnniins h ces fictions diverses est que le merveilleux en est toujours incroyable, inexplicable au rep:nrd de la raison. Il se joue dans un monde à part, peuplé de monstres et de prodigues, et ne peut se concilier avec les lois du monde physique. En sorte que, our le g^oAter, il Taut un oiïort de Tesprit; il faut une opération psychologique, laquelle met en jeu certaines facultés à Texclusion des autres, rimagînalion à l'exclusion du jugement. Il y a là comme une abstraction, qui se fait involontairement lorsqu'on r^ve, qui s'accomplit naturellement dans le cerveau d'un enfant on d'un homme primitif, mais qui ne se produit pas sans peine dans un esprit accoutumé à ne tenir jamais compte que des faits sensibles et des données expérimentales. De làvieitt que l'humeur très positive de nos contemporains y répugne, et que, toujours épris de fictions, ils recherchent surtout des fictions conformes à la réalité qtri )es entoure. Si donc un écrivain veut faire du merveilleux le principe et le ressort de ses créations, il lui faudra choisir et dispenser ce merveilleux avec beaucoup de prudence, l'appropriant à notre état moral, et le mesurant à la capacité très restreinte que les âmes ont aujourd'hui pour admettre le surnaturel.
II me semble que George Sand, avec son instinct su*
ti VOntl\Klï& LlTTfiRlIftKS
périeur, l'avait compris. Elle évita i*cciicit. Assurément ^on penchant inné la ramenait vers le conte du fées Iraditionnel, où il y a dos princesses enclianlée.s et des ogres. Elle n'aurait eu qu'à ressuisir le fil des interminables aventures que, dans son enrjiice, elle dôroulait, durant des heures, « mire quatre chaires j^. Elle aurait pu facilement évoquer ces légioirs «rétros fantastiques que son Imagination s'était plu jadis à créer et à transformer par une^sorte d'hallucination presque continue. Elle nous a fait connaître, dans VHistoire de ma vie, cette étrange faculté qui la prédisposait à devenir un romancier inépuisable. A quarante années de là, elle prenait encore un très vif plaisir aux insipides féeries de nos théâtres. Cependant elle n'usa point de ce merveilleux suranné. Elle conçut l'idée d'un merveilleux tout autre, un merveilleux naturel, s'il est pei'mis d'unir des termes aussi contraires^ un merveilleux qui, loin d^ôtreréfractaire etirréductible aux lois du monde réel, en procède, et qui s'y résout. Tantôt c'est un phénomène très simple, mais ignoré de l'enfant, tantôt l'illusion que produisent, dclHs le rêve, les perceptions extérieures. Tel est le car ictère de ce merveilleux léger, transparent, fugitif, qui puise dans la nature même son charme et son secret. Un mot suffit à l'expliquer et à le dissiper, comme ces vapeurs que les belles nuits étendent sur les ruisseaux des plaines, et qu'un rayon fait évanouir dans la clarté- bleue du matin. C'est ce merveilleux qui se reflète avec bien de la grâce en celte
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pajçe de riindes pins jolis contes, Le Chêne parlant :
€ ... Emmi n*aimait que les bois. Il en était venu à y voir, h y entendre des choses que n'entendaient ni ne voyaient les antres. Dans les longues nuits d'hiver, il aimait surtout la région des pins, où la neige amoncelée dessinait, le long des rameau v noirs, de grandes belles formes blanches mollement coucliées qui, parfois brdancécs par la brise, semblaient se mouvoir et s'entr:'tenir mystérieusement. Le plus souvent elles paraissaient dormir, et il les rcpf ardait avec un respect môle de frayeur. Il eût craint de dire un mot, de faire un mouvement qui eut réveillé ces belles fées de la nuit et du silence. Dans la demi-obscurité des nuits claires oh les étoiles scintillaient comme des yeux de diamant en l'absence de la lune, il croyait saisir les formes de ces êtres falastiques, les plis de leurs robes, les ondulations de leurs chevelures d'argent. Aux approches du dé?el, elles changeaient d'aspect ot d'attitude, et il les entendait tomber des branches avec un bruit frais et léger, comme si, en touchant la nappe neigeuse du sol, elles eussent pris un souple élan pour s'envoler ailleurs. »
On voit ce que sont les fées dans les Contes d'une grand'mère. En réalité, il n'y en a qu'ujie, infiniment diverse et partout agissante : la nature. C'est la fée immortelle dont les merveilles composent les sujets de ces récifs. Nulle part on ne saisit mieux de quelle façon George Sand voyait la nature. C'était une vue simultanée du détail et de l'ensemble, oii Timaginalion la plus vive 8*ajoutait à l'observation la plus déliée. M. Othenîn d'Haussonville, voulant la définir, la com;iare très justement à c un instrument d'optique assez puissant
î(î PORTRAITS LITTÉRAIRES.
pour permellrc à l'œil (raj^crcêvoir à la fois les mille D«rvures dont le microsropc révèle rexistence dans la feuille d'un arbre, et les loinlniiis sommets d'une mori'- Ingne perdus dans les brouillards de l'honzon. »
Ce ti'élait pas pculemont en arlisfe, en porte cl cMft philo«7ophe que George Sand admirait la nature. Elle rétudiait aussi dureizanl export, curieux et pénétrant d^m naturaliste attentif à tons les indices, à tontes les manifestations les plus humbles dé la vie. Comme cette c fée aux gros yeux >, l'un des personnages de ses contes, elle contemplait avec ravi.ssement les parures étincelantes que la nature prodigue nux insectes éphémères qui voltigent autour d'une lumière durant les nuits d'été :
€... Regardez, chère Elsie ! admirez cette tunique grenat bordée d'argent. Et ces deux illustres lavernides... Quel goût, quelle harmonie dans ces couleurs voyantes adoucies par le^veloulé des étoffes, la transparence des franges soyeuses et l'heureuse répartition des quantités !••• Les moindres détails du corsage, des antennes et des pattes sont d\ine délicatesse inouïe et je ne pense pas que vous ayez vu jamais nulle part de créatures aussi parfaites. À présent, remarquez la gràre de leurs mouvements, la folle et charmante précipitation de leur vol, la souplesse de leurs antennes qui est un langage, la gentillesse de leurs attitudes. N'est-ce pas, Elsie, que c'est là une fête inénarrable... ? >
Nous touchons au c6té réaliste, délicAlement réaliste
CEOr.GE SATSD. »7
et ol)servalcur de son esprit qui se laissai! d'aillciirs gouverner le plus sourent et emporter tkn capricieux essor de sa fantaisie. Le fait est que George Sand est un observateur assez faible de rbuntanité, et surtout de la société qu'elle a entrevue de loin et confusément, à travers le prisme trompeur de ses préjugés, de ses théories et de ses rêves. Aussi la part de réalité nécessaire à tout roman est-elle pour Tordinairc insuffisante dans ses œuvres. Les personnages y vivent d'une vie très idéale, et semblent glisser au-dessus du sol. Tout l'esprit d'analyse dont George Sand était capable, elle Ta exercé sur elle-même^ sur son moi qu'elle a étudié complaisamment maïs bien finement^ et d'antre part sur la nature qu'eHe connut beaucoup mieux que la société. Elle avait vécu dans les champs les meilleurs jours de son enfance et de sa première jeunesse, au milieu de cette libre nature où elle se plongeait de tout son être avec une sorte d'ivresse panthéiste, adorant les divins mystères des métamorphoses infinies. Elle a été, avant Michelet, et bien mieux que Michelet, avec bien plus de simplicité, de sincérité et de connaissance exacte du détail réel, le peintre et le glorificateur des plantes, des oiseaux, des insectes. Nul n'a décrit comme elle hes petits êtres innombrables qui animent de leur vie intense les prés, les bois et les eaux courantes. Vous rappelez-vous, dans les anciennes Lettres d*un voya^ geury qui furent un de ses premiers livres, le chapitre ou elle évoque le souvenir des courses chanipélrcs qu'elle
î8 ronTUAns littép.aires.
fil avec son ami Jules Néraud, le Malgache, clLussanl les papillons c( herborisant lout le jour? II ; a là des passages exquis, et par exemple celle (li^scrijilîon ilu sphinx ocellé : c Le soir, quand le sphinx aux yeux de rubis bourdonne autour des œnolhcres et s'enivre de leur parfum de vanillo, no'is nous postions on embuscade pour saisir au passage Tagile, mais étourdi buveur d*ambroisie. Rien ne donne Tidée d*un sylphe déguisé, allant en conquête, comme un grand sphinx avec sa longue taille, ses ailes d'oiseau, sa figure spirituelle, ses antennes moelleuses et ses yeux f.mtastiques... » Ces Iraits d'une observation ingénieuse, toujours précise et toujours animée par une belle imagination, se retrouvent dans les Nouvelles Lettres d*un voyageur.
Lorsque, passé Toulon., passé Frcjus, vous rapproc liant de l:i côte escarpée, vous francliisscz le massif de TEstérel pour redescendre, parmi les lenlisques et les arbousiers dos ravins, vers le golfe radieux de la Napoule, il vous semble que vous entrez dans un monde nouveau, tant ces paysages forment avec les nôtres un
GEORGE SAND. fé
contraste étrange et frappant. Plus de prairies, pas une pelouse; plus de futaies imposantes au feuillage souple et luxuriant, mais une végétation dure, grêle et persistante en toute saison, tantôt poudreuse et pâle, ce sont les oliviers, tantôt métallique et sombre, ce sont les orangers, les lauriers, les cyprès ; plus de cours d'eau roulant des eaux profondes entre des bords verdoyants, mais des torrents à sec et dans leur lit des buissons de fleurs ; un mélange surprenant de fécondité et d'aridité, la réverbération d'une lumière éclatante sur les monts dorés comme des acropoles; une mer sans marée, dont la nappe bleue, frangée d'argent, bat toujours au même point la bande étroite de sable : mer séduisante par la grâce de ses criijues sinueuses, et par ses caps de porplijrc que font éliiiceler les aurores, mer enchantée par la mémoire des choses immortelles, mer historique et fabuleuse, qui a vu fleurir en ses rivages la jeunesse de 1 humanité, qui a vu passer le cortège d'Amphitrile et les trirèmes ronquéranîes! Ces flots, ce ciel, ces plantes, ces promontoires aux lignes si pures, tout vous fait songer à la Grèce, à l'ionic, à rOrient, dont notre Provence est comme une parcelle détachée.
C'est ce cadre charmant que George Sani avait choisi pour y placer les descriptions pittoresques et les dissertations scientifiques ou phiIosophi<iues dont elle forma les Nouvelles Lettres d'un voyageur. Mais les souvenirs
(le lantiquité, ces souvenirs riants ou augustes qui nous
?er raRTRAfTs LiTrÉujtiKCs.
font au cœur, k i>ou3 autres clas^iiqties, ne scrinMenl pas l'avoir beaucoup touchée. La botanique Toccupe bien davantage. La bolanîifuo Pavait ressaisie, et ce goût passionné domina dans lus Nouvelles Lettres. Gamme Rousseau, &eorge Saiid ne s6par»rC ^as Télude des plantes de la contemplation du paysage; 61 ici le paysage n*est guère qu*au second plan. Souvent, les yeux fixés sur une fleur, elle perd de vue la contrée. Et puis, eette contrée provençale, George Sand Ta connue trop tard, en cet &ge où les plus grands artisk^, ceuvlà môme qui ont gardé la jeunesse de Tàme, sont moins capables de recevoir et surtout de repr(»duire fortement de nouvelles impressions, ils excellent à redire les émotion» des années lointaines, ils se complaisent aux vivons si belles et si douces du pa»sé. Écoutez-la, dans ces Nouvelles Lettres d'un voyageur^ eomi»e dans les Conte» d'une grandmère\ c'e^t lorsqu'elle revient à sa chère Vallée noirey à ses cascades de Tlndre qui courent en chantant sous les saules, où tant de fois elle épia le martin-pôcheur et la libellule, c'est là que le peintre inimitable de la vie pastorale et agreste reparait. Au lieu qu'elle se seulaît éblouie et comme déconcertée parmi les splendeurs théâtrales du panorama méditerranéen. E!le préférait le charme plus discret, plus intime, des modestes campagnes où elle avait grandi.
Il y a d'ailleurs de bien jolis tableaux dans ces Nou-^ relies Lettres^ et tout à coup des échappées qui nous îavissent, par exemple, dans la lettre qui a pour titre :
GEORGE SAND. %i
De Marseille à Mentoi. Un autre cliapiirfe, le Pays de» anémones, est une leçon de botanique. La leçon est un peu lon|;uc. Elle savait découTrir tant de choses entre les page^ jaunies d*un herbier I Que d'ingénieux aperçus touchant les mœurs des végétaux ! Quelle analomie sub- Irle de la plante! Et toujours ces détails minutieux ramenaient à des pointsde vue f>hilosophir|ues. George Sand n*a pas été seulement le premier romancier de son temps; elle était aussi, et par excellence, ce que Ton nomme un penseur. Les idées générales tiennent une place très grande, peut-être trop grande, dans tous ses récits. Les théories transcendantes Tattiraient et s'emparaient d*elie au point d'obscurcir parfois de leurs nuages son éclatante imagination. Elle s'engageait un peu à l'aventure dans ces dissertations, et ne s'arrêtait plus. Là encore elle manquait du tact qui sait ne dire que ce qu'il faut. A cet égard, il est intéressant de comparer les premières Lettres d'un voyageur et les dernières. Plus de trente années les séparent. Mais c'est, départ et d'autre, \sl mèine ardeur à agiter les problèmes philosophiques et à en disputer longuement dans des thèses vigoureuses et chaleureuses, comme son maître Rousseau.
Jean-Jacques a eu sur elle une action décisive. Il fut l'initiateur de son esprit naissant. On retrouve partout, en ses romans, les (races do cette induence et pour ainsi dire de cette empreinte originelle.
Il j a un chapitre, dans VHistoire de ma vie, où elle
3i rORTHAlTS LITIÊRAIRES.
raconte ses lectures premières, et comment elle lut aviilement, tumultueusement, sous, l'einpîre d*une étrange préoccupitiou religieuse, les moralistes ce-, lèbres et les grands métaphysiciens. Mais ces austères esprits qui s^adressaient Troidement, en leurs formules d école, à sa seuh raison ne purent la toucher, c Je ne me sentis, ditvlle, ébranlée par rien et par personne. Mais Rousseau arriva, Rousseau Tho nme de passion et de sentiment par excellente, et je fus entamée. » Ce cœur avide, dit-elle encore, « se révoltait dans l'inaction où le laissait le travail sec de Tattenlion et de la mémoire. // ne voulait s'instruire que par rémotion ^. Ce fut dans cet état de son âme ({u'elle connut Rousseau. Lecture enivrante ! «c La langue de Jean-Jacqaes et la forme de ses dcduciions s'emparèrent de moi comme une musique superbe. » f/est cette musique de Rousseau que nous retrouvons et qui nous ravît dans les premiers chdô-d'œuvre de George Sand. Oh! qu'elle est bien la fille de cet ardent génie! Elle a deluilapen* sée libre et haiite, la sensibilité audacieuse et comme indomptée, cette sensibilité frémissante de poésie etde passion, dont les paroles troublent le cœur ainsi qu'un philtre délicieux ; elle a sa logique spécieuse et sincère, étonnant assemblage de paradoxe et de bon sens; elle a son emphase rhétoricienne et pourtant si vivante en ses invocations dithyrambiques; elle a enfin ce magnifique langage qui fut, chez elle, bien autrement spontané que le style de Rousseau, et qui semblait jaillir d'une
GEORGE SAÎ^D. 33
saufce vive, aux belles eaux toujours bouillonnantes. Je ne connais guère aujourd'hui qu'un seul écrivain, M. Castelar, le célèbre orateur espagnol, dont Timprovisalioncicéronienne m'ait donné de même la sensation d'un large fleuve roulant ses flots sonores sous des deux qui lesilltiminent et entre des rives enchanlces.
Ce goût des thèses et des monologues philosophiques est frappant dans les Qucsiions d'art et de littérature.
Ce recueil posthume, comme les Dernières pages, et comme les Souvenirs de 1848, est composé en parlie d'articles de critique. A ce propos, il y aurait peut-être, dans une étude d'ensemble, un chapitre à écrire sur George Sand critique d'art et critique littéraire. On montrerait comment les dons mêmes de son esprit 1 empêchaient de réussir parfaitement dans la critique. Elle n'avait ni les aptitudes, ni certains défauts nécessaires. On s'en s'en aperçoit des l'abord au style. Dans ses articles, il est de qualité inférieure, et dépourvu de cette justesse do l'expression indispensable à qui veut
reproduire les nuances délicates et complexes dfe la pensée littéraire.
Il est assez rare que les écrivains doués du génie: eréateur puissent exceller dans le travail subtit, patient et prudent du critique. Ils sont trop occupés d*c(3ix- ' mômes, je veux dire de leurs fictions, ils sont trop complètement en proie à leur démon intérieur, pour regarder curieusement au dehors, et suivre d*iia œil minutieux ci tranquille le développement d*une autre personnalité. L'écrivain de grande imagination esl plus ou moins le possédé que se figuraient les anciens. Il porte en soi tout un monde. Dans son cerveau s'agitent les êtres mystérieux qui aspirent à vivre do cette vie supérieure et idéale que Tartisto eommuni(|ue à ses créatures. Uy alà.un état de Tespril difficilement cenciliable avec celui du critique. Aussi les poètes et les romanciers de notre temps^ se sont-ils montrés d'ordinaire peu capables de réussir dans les œuvres où l'imagination a'a qu'une très faible part, et réciproquemen t les critiques, si l'o» excepte Sainte-Beuve et deuftou trois autres, se sont abstenus des genres littéraires où l'invention prédomine. C'est un speciaHcle inusité que nous a offert depuis vingt ans M. Cherbuliez. qui, jouant tour à tour deux personnages 'iconlraires, el ayAialfait deux paits de sou talon», a su joluclre la f;intaisie la plus brillante à l'esprit crilique le plus fin.
On m'objectera que George Saud a écrit, sur les arls, des pages admirables. Mais c'était là de l'estbéliqae
GEOttGE SANl^. tS
proprcmcnl, non de la crilique. Quand elle exprime, dans Con^Helo^ renclianlemenl de la musique, il lui suffil de prêter l'oreille aux échos vi^^rantsel confus que cet art subjectif entre tous éveille dans nos àrnes, el de s'abandonner à l'extase où nous ravit un chant mclo* dieux. Ce qu'il y a de précis, de réel, de positif dans la triti([ue répugnait aux habitudes de sa pensée. Ce qu'il y a de nuageux et d'abstrait, ce qu'il entre de mystique intuition dans l'esthétique des arts, convenait admirablement à son génie rêveur, génie de poète el surtout d'artisie.
Cette prédisposition idéalist'^ et spilculatïve ca a été toujours le Iraii essentiel.
Il s'en faut bien, en effet, que George Sand eût un esprit très français, el je ne crains pas de dire que cet esprit est, au contraire, par son procédé, très allemand. Et qui sait si elle n'avait point hérité ce goût de philo*- Sophie mystique d'un de ses aïeux illustres d'Allemagne ou de Pologne? Les théoriciens de rhérédité intellectaclle ont ici un champ fertile en inductions, et elle a bien facilité leur tâche pir le soin qu'elle a pris de nous éclairer sur sa filialion. On explrquerait ainsi les contrastes de cette étrange nalurfî. D*un côté, — si l'on doit en croire Tarrêt que le Parlement rendit, le 4 juin 1766, — elle descendait d^ancêtrès royaux; mais par un cftté tout autre elle était sortie du peuple; et la vérité est qu'elle y plongeait par mainte racine. Comme le peup^e^ elle avait la sève exubérante, une certaine fran^
3tJ ronTRAITS LITTÉIUIRES.
l'hise largement ouverte de I^enlendemeDt, Fcmolion prompte, la gaieté sans délicatesse, et^ ce qui est d'ailleurs fréquent chez les femmes qui écrivent, un palliétique déclamatoire. Les Questions d'art et de littérature portent bien la marque de ces qualités et de ers défauts. Le sujet y contribuait.
Ce volume renferme une série de morceaux écriis durant les dix ou douze années qui précédèrent et suivirent 1.1 révolution de février 1818. Ce fut la période politique de George Sanl. Elle s'était passionnée pour la cause de la démocratie; elle était devenue l'un des écrivains qui prétendaient s'adresser au peuple et faire son éducation. Durant ces années de crise sociale où le prolétaire fut le héros d'une certaine littérature, on vit surgir, vers 1840, une pléiade de poètes ouvriers : Magu le tisserand, Poiicy le ma^on, Savinien Lapoinlc. George Sand s'était éprisp généreusement de celte poésie naissante et l'encourageait : écrivant des préfaces pour ces livres nouveaux et rompant des lances dans la presse contre l.i critique conservatrice. Ces préfaces ont été reproduites dans le présent volume. Elles méritent qu'on les lise, non pour ce qu'elles valent en cl'es-môines, mais par le jour qu'elles répandent sur l'état cxtraordi.iaire de son esprit à cette époque de sa vie. Il en est de même des articles exaltés qu'elle écrivit pour son journal La Cause du peuple, en 1848. , Comme ils portent bien le cachet de ce temps, et du parti dont elle fut alors le champion naïf et aveugle !
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La vérité csl que George Sand n'avaîl les qualilés ni d'un critique littéraire ni d'un écrivain politique. Tout cotispiraitià Uécarter de celle double voie, et d'abord lo milieu spécial où elle vécut, milieu romantique et impressionniste, où l'on prenait volontiers le caprice de rheure qui passe pour la règle de la vie, milieu d'ailf^urs fort exclusif dans ses partis pris; miliea formé li'arlîsles, d'hommes de lettres et d« théoriciens aventureux, le seul nrond'e où George Sand se plût et se s«niît à Taise.
El puis elle avait trop de mysticisme etde sensibilité ; «Ite était, iTïalgré tout, bien trop femme par l'impé* lucux élan de sa pensée et de sa passion. Et de là l'inlérél que nous pré3cntcnt, dans ces recueils posihumes, des pages très diflërcnles, et de valeur fort inégale, mais où revit Tadmirable et intense |>crsonnalilé de cet •écrivain toujoiirs ardent, généreux^ .créateur, toujours plein d'enthousiasme et de jeunesse croyante. Oh! la belle flamme vraiment divine, que toul-c une vi>e n'avait pu éteindre!
bANiEL STKRIN