‹ Portraits littérairesChapitre 30 sur 55 · M. PIERRE LOTI · texte numérisé non relu

M. PIERRE LOTI

coiffe 4^ fez mustrlman. II était remarquable par sa bâute taille, sa flëre démarche et la rare beauté de son roàle visage, que rehaussait son costume pittoresque de spahi. Celait Jean Peyral, le héros du roqfan. Qui était Jean Peyral? Un pauvre montagnard des Gé venues. Son enfance s'était écoulée au milieu des grands bois, au foyer d'une x^hauinière. A vingt ans, le sort Tavait pris à ^9 parents, à sa fiancée, à son village, et l'avait jeté, spahi pour cinq ans, sur celte côte du Sénégal. Une vie nouvelle avait commencé là pour Jean Peyral, vie étonnante pour ce pauvre enfant des montagnes, qui était parti si simple, si pur, si ignorant de tout ! Pierre Loti analyse et décrit avec une délicatesse pénétrante les premières impressions du jeune soldat sur cetle terre inconnue, où son cerveau est troublé par tant d'idées, de sensations et de spectacles étranges. Il lui a semblé d'abord qu'il vivait dans un songe. Quel prodigieux changement! Est-ce bien lui, Jean Peyral, qui porte ce yétoment d'Arabe, qui parcourt au galop de son cheval ces steppes ensoleillées? Rêveur, comme les montagnards et les marins, Jean passait en des songes interminables les longs loisirs de la caserne. Le soir venu, il suivait la plage immense, les grèves ifluminées par le soleil couchant ; il se baignait parmi leâ grands brisants de la côte, se faisant rouler par les vagijies énormes qui dérerlaient sur lui en le couvrant de sable; ou il marchait longjlemps, aspirant Tair salé de la mer, étonné et comoie oppressé, Iui»n>ontagnard,

t«G PORTRAITS LITTÉRAIRES.

tomber sur le sable. Quand il se réteillai il était grand jour.

c Les sables étincelaientsousle soleil torriide;desfeiRiiies noires» ornées de colliers et d*aniulettes, cheminaient sur le sol brûlant en chanUint des airs étranges; de grands vautours passaient et repassaient silencieusement dans l'air im.niobile... Il vit alors que sa tète était abritée sous en teùdelel d'étoSe bleuo que maintenaient une série de petks bâtons piqués dans le sable... 11 tourna la tête et aperçut derrière lui Fatou-Gaye assise, roulant ses prunelles nio-> biles... — C'est moi, dit-elle, mon blanc, j'ai fait cela, parce que je connais que le soleil de Saint-Louis n'est pas bon pour les ioubab$ de France... >

Elle venait de le sauver d*une mort certaine. Elle aussi aimait le spahi.

Quelques mois s*écoulèreat encore. Il rencontrait sans cesse Fatou-Gaye : elle passait ses jours à Tépier, à rattcudre^ à errer autour de la caserne. La petite Fatou grandissait, et devenait uoe jeune fille singulière et parfaite en sa beauté noire. Le printemps du Sénégal .commençait, printemps rapide, orageux, où les cata<* ractes du ciel se déchaînent, où Ton respire une atmosphère énervante, chargée d'électricité, de vapeurs, et des parfums de la terre qui accomplit alors en quelques jours ses prodigieux enfantements. Tout renaît, tout éclôt au souffle fécond du zéphir; partout apparaît à Tœuvre la nature qui se hâte de créer les plantes et les êtres. C'est Je temps où dans les villages nègres on danse là bamboula du printemps : Anamalis (obil%

Page 1