M. PAUL ALBERT
est â'àvoir résolument dégagé l'enseignement liltéraire donné aux femmes de tout cet éch&faddagj^ de grammaire pédantesque et de rhétorique surannée où on l'étouffait. Voilà par où il a été un novateur, et, notez^e, un novateur discret non moins que ferme; et qu*il fallait une main prudente dans celle tâche difficile entre toutes et épineuse! Le moyen, pensait-on, que le maître, pour en dire assez, n'en dll pas trop, qu'il pût concilier le soin des plus délicates convenances, dues à cet auditoire particulier, et les exigences d un cours substantiel, enchaîné, qui ne fût pas seulement une série de conférences agréables, sans profondeur çt sans lien ? — H. Paul Albert triompha de ces obstacles que Ton exagérait autour de lui, et il en triompha de la façon la plus simple. Il eut, j'imagine, une plus juste opinion que ses adversaires de l'esprit de ses. nouvelles élèves. Il ne voulut pas croire que ces jeunes filles fussent d'vn^ moins bon naturel que leurs frères des lycées, moins capables de s'intéresser à de sérieux objets, moins sensibles à tout ce que les lettres classiques offrent de louchant et de beau. Et, parlant de là, il se mit à l'œuvre, comme il eût fait dans sa chaire de rhétorique, sans fausse pruderie, mais avec tous les ménagements et tempéraments utiles que son tact de professeur et de père de famille lui indiquait. Il y eut lies sujets qu'il devait effleurer ou omettre ; mais il n'éyitait pas ceux qui avaient le seul tort de sembler trop graves, et il est remarquable jusqu à quel poiqit il a su
tous les temps, — ce portrait dont l*historien grec a fourni les éiémeots, mais qui appartient bica à M. Paul Albert, et où il y a, ce me semble, un art réel de divioalion et de rajeunissement du pissé. — Mais ce livre de la Prose est loin d'ulTrir les rapprochements féconds et l'heureuse diversité du précédent. Des écrivains anglais, italiens, espagnols, rien, celle fois. Rien non plus des auteurs de notre siècle, dan« les genres même où ils ont excellé, notamment dans le genre historique. Dans la première partie du livre, laquelle traite des historiens anciens et modernes, tl. Paul Albert analyse avec quelque détail une théorie de Thistoire par un jésuite, le P. Bapin, connu surtout pour sa lalinité ingénieuse, et ne dit presque pas un mot d.i mouvement dont Augustin Thierry, M. Guizot> Michelet ont donné le signal, et qui a renouvelé et transformé rhistoire par la révolution la plus profonde que cette partie de la science humaine eût jamais subie.
La vérité est que, malgré l'habileté et tout Pesprit de suite que le professeur apportait dans ses cours, et l'auteur dans ses livres, un tel enseignement devait nécessairement être bien incomplet. Comment parcourir un champ immense, toute la poésie, toute la prose, en une année, c'est-à-dire en une vinflaiîie de leçons ou de chapitres? Il convenait donc, après avoir ainsi vu du pays et opéré çà et là d'utiles reconnaissances sur les grandes routes des littératures anciennes, il conve-
Bl. PAUL ALBERT. «1
nait de se replier sur quelque sujet bien circonscrit, de s*y concentrer, d'y avancer avec méthode. Et le sujet qui s'offrait le plus naturellementau maître était l'étude et le tableau de la littérature nationale.
Il faut aujourd'hui du courage à un écrivain pour en* treprendre une Hntoire de là littérature française^ et c*est ce courage qu*a eu M. Paul Albert; car, si les trois volumes qu'il a fait paraître successivement en ce» dernières années ne portent pas ce titre un peu redoutable, c'est bien une histoire en réalité ^ Elle forme trois parties en trois livres distincts. Le premier nous conduit jusqu'au seuil du xvii* siècle, lequel occupe lui seul le tome second. Le troisième volume est consacré au siècle de Montesquieu, de Rousseau, de Voltaire. Cette histoire de la littérature française n'est d'ailleurs pas ce qu'on nomme un préciSy sommaire et complet tout à la fois, où rien d'essentiel ne manque, comme est le modeste et utile précis qu'a publié récemment, en vue de l'enseignement secondaire, un maître excellent du lycée de Versailles, M. Auguste Noël, ou comme est l'ouvrage devenu classique de H. Demogeot, ou enfm comme les trois volumes de M. Charles Gidel, d'une érudition si exacte, d'un goût si sûrs. M. Paul Af-
1. Ces trois tomes ont été suivis des deux volumes sur le XIX* siècle, publiés après sa mort par son fils.
8. Il n*est qjae justo de rappeler ici les Études d'un autre savant professeur, M. Gustave Merlet, sur les auteurs classiques, et son Tableau de la littérature française de 1800 à 1815 (3 vol. in-8% 1878-1883).
ta PORTftAtT» LITTÉRAIRES.
bert n6 procède pas ainsi par le détail des choses. Il lui iinporle peu de passer sous silence hcs aulours du second ordre. Ce qu'il veut avant tour, c'est de faire revivre la physionomie spéciale de chaque époque et de n'omettre i.aO.cune des famillei d*esprils,, aucun des groupes capacléristiques.
Il m3 semble que le lecteur peut déjà se faire une idée de cette critique vivante, incisive, qui va de Tavant, poussée par une humeur très personnelle, très novatrice, et, le dirai-je? avec une pointe d'intolérance frondeuse et toute démocratique à l'endroit des institutions, des idées et des gloires consacrées de l'ancien régime. J'en étais frappé particulièrement au tome second de la Littérature française y dans le préambule où, parvenu devant cette façade majestueuse du siècle de Louis XIV, il retrace et il juge cette société et ce monarque qui ont marqué si fortement de leur empreinte les écrivains et les chefs-d'œuvre. Et, après les avoir lues, ces pages où Ton sent courir en son àpreté je ne sais quel soufOe plébéien de colère et de haine, après avoir considéré ces portraits peu flattés de Louis XIV et de Racine, — Racine que H. Paul Albert n'aime guère, — je me suis mis à relire, pour le plaisir du contraste, dans la grande Histo ire, de la littérature française de H. Désiré Nisard, I6 Keaii chapitre sur c l'influence du gouvernement de Louis XIV, » Quelle différence, à ne parler que des points de vue ! H. Nisard, par son penchant, par ses convictions et par tout son art çoti-
M. PAirt ALBERT. ' 243
sommé d'écrivain, se rattacht aux grands auteurs du siècle de Louis XiY. Il pense comme eux, écrit comme eux, îl est en vérité de leur race. Aussi quelle admiration respectueuse du grand roi et du grand sii^de ! Il en veut voir avant lout les vertus. Au lieu que H. FMii Albeirt en dénonce de préférence les vices et les misères, avec une verve mordante, presque satirique.
Le procédé de Tauteur et ses opinions se retrouvent dans son style, lequel exprime et reflète très fidèlement son tour d*èspnt. Ce style a le naturel, le mouvement et la chaleur' du langage parlé» oui) nmisil en a, si Ton y regarde dé près, les mégalités, les négligences même et pour Toreille parfois les rudesses. H. Paul Albert n^est pas un humaniste purement curieux de la forme : le fond l'occupe bien davantage. Il est assez rare que ces esprits vulgarisateurs et un peu réformateurs qui ont la foi, qui ont Tardeur, aient avec cela les grâces, le demi-sourire et le parfait atticisme des écrivains académiques. L'art ingénieux de juger à demi-mot, Tclégancé Harmonieuse, la politesse', la noblesse, la tenue ou la retenue d'un style sévère eh sa perfection classique et savante n'est pas ce qu'il faut chercher précisément dans les livres de M. Pauh Albert: là encore il est le maître qui démontre, qui df'gmatise et qui improvise; c il est debout», disait Sainte-Beuve. Or, je me iléîie un peu des critiques qui se pré.'enlent ainsi debotity comme des lutteurs, quand îl s'agit de faire preuve, en vérité, non d'énergie et de
f4l rORTHAITS LlTTÊRAlRtS.
passion mililanle, mais^ simplement de raisoa fine, calme et juste. Et, pour Dieu ! évitons d'apporter nos préoccupations politiques ou religieuses en des sujets où elles n'onl pas leur place ! Elles ne sauraient décider de la valeur littéraire d*un ouvrage ou du talent d'un écrivain. Ne mêlons pas la politique aux belles-lettres. C'est là, je le crois, une règle de goût que M. Paul Albert ne sut pas toujours observera
Quoi qu'il en soit, M. Paul Albert avait entrepris une œuvre d'ensemble qui devait embrasser toute Thistoire de la littérature nationale. Déjà il était parvenu jusqu'au seuil du XIX* siècle et s'apprêtait à retracer le mouvement des idées, des écoles et des œuvres littéraires de notre temps, lorsque la mort Ta surpris dans sa pleine maturité, au milieu de son travail. Il n'a laissé pour cette dernière période que des notçs, des fragments, les matériaux de ce qui n'a pu être le monument entrevu et souhaité.
Convenait-il de les livrer en cet état au public? Son testament en a exprimé le vœu, que sa famille accomplit avec cette piété, si complaisante aux publications d'outre-tombe, qui est devenue l'un des traits caractéristiques de nos habitudes littéraires. Mon Dieu! sointnes-nous assez loin de la discrète réserve de nos aïeux I Corneille, llollère, La Bruyère, Bossuet sont
1. On peut lire, à ,co sujot, dans Poètes et Poésies, une sorte de maiiifrstu qu'il i-ublia daiiS le Parlement^ où il conimençail uue série do Varié lés.
»I. PAUL ALBERT. 2i5
morts pleins crannces et de gloire, ^prës avoir étonne et enchanté leur siècle; et pourtant qui s'avisa, parmi les contemporains, de recueillir ain^i dans leurs papiers les ébauches, les brouillons épars, et d'en former hâtivement des livres? Port-Roy:il l'avait fait pour Pascal, mais de quelle façon ! Et ce dut être ure nouveauté presque audacieuse que cette exhumation des Pensées^ Aujourd'hui c'est Tusage courant. El voici que l'on accorde ces honneurs poslhumes non plus seulement aux écrivains vraiment célèbres, à ceux qui ont occupé plusieurs générations de Téclal de leurs ouvrages et du bruit retentissant de leur nom, mais à des auteurs simplement très di:tin!:ués, comme était M. Paul Albert. Témoin le recueil posthume Poètes et poésies. Il contient des pages excellentes, mais inachevées, et c'est au point que le lecteur en reçoit une impression de mélancolie et de malaise. Vous commencez de lire un de ces chapitres, vous entrez dans la suite des idées et de l'exposé du critique, et tout à coup, au milieu d'une démonstration, le terrain se déiolje sous vos pas; une ligne de points vous arrête et indique une lacune; vous la franchissez et reprenez votre marche, mais pour être encorearrêlé de même un peu plus loin. Ce ne so:it, hélas ! que des fragments : ruines qui ont péri avant d'avoir existé ; la main de l'ouvrier les a Iais::ées comsne des ga- Wies croulantes et suspendues dans le vide, pendent opéra interrupla... Ah ! c*esl en les lisant, ces esquisses imparfaites, que je sentais tout ce que le fini^
fi) PORTRAhT^ LrrrÊRiirRËs.
le déiical et plein achèvement du travail, h suprôto^ Irait de pinceau ou Je lime donne de charme et de prix à toute œuvre d*art, et Tart trent une plice si grande dans les productions de l:i critique littéraire l