‹ Portraits littérairesChapitre 40 sur 55 · II. — LE POÈTE posTCire · texte numérisé non relu

II. — LE POÈTE posTCire

Je ne veux pas insister sur des morceaux qui, an fond, ne nous apprennent rien que nous ne connais* sions déjà du tourd*csprit de M. Paul Albert. 11 n*en est pas de même de la seconde partie du volume' : el'e nous découvre, clic nous révèle un côté tout nouveatr de sa nature et de son talent. Saviez-vuns que ce criti |ue, ce professeur, ca liibarieu!^ et savant univcraritaire était aussi, je devrais peut-être dire, était avant tcut uu poète ? Je n^ai point connu persomTellement H. Paul Albert, et rcnisrsé-jc connu, j'aurais sans doute ignoré, comme les autres, ce don de pbésie qu'il retenait en lui, dans le sanctuaire intime de sa rie, et qu'il a su cacher jusqu'à la fin, comme le secret de son âme, loin des regards de la foule. A la vérité, je sentais bien

t„ Poètes et PoJtiet^

M. PAUL ALffEUT. tij

que dans sa critique le cœur n'avait pas moins de part que Vesprit : je le sentais à je ne sais quelle chaleur, à je ne. sais quel souffle intense et vibrant; mais j'observais en même temps, chose singulière! qu'il manquait à la forme comme au fond môme de sa pensée, à son accent vigoureux mais presque toujours un peu rude, la souplesse harmonieuse, le sourire, la douceur aimable, molle atque facetum^ en un mot ia grâce, et quelques-uns de ces beaux ra}ons que les poètes, quand ils écrivent en prose, font souvent luire dans leur style. Et tout cela pourtant il l'avait; il était capable de cette harmonie sereine de la forme, de cette mélodie du langage et de cette tendresse des sentiments , quand il chantait, aux heures le^ pLq^ diflléreiiies de sa vie, les méditations qui naissaient en lui de la contemplation de la nature et du monde, ou les ravissements et les douleurs qu'il avait ressentis tour à tour, ou cette tristesse profonde et continue, celte langueur invincible de l'âme, et cet amer désenchantement de tout, qui est parfois en nous le signe. avant-CDureur de la mort. M. Paul Albert a laissé un livre ou, si Ton veut, un cahier de poésies, qu'il ne comptait pas publier. Sa f;>mille l'a fait cependant, avec mesure et~convenance, et je crois qu'elle a eu raison. Ces poésies ajoutent beaucoup â l'estime et aux regrets qui s'attachent â sa mémoire.

C'était une tâche délicate de faire un choix parmi ces pièces dont un grand nombre, malgré des passages remarquables, ne sont que des ébauches où le vers

Ui POIlTRAtTS LITTÉRAIRES.

n*esl même pas toujours terminé, et dont plusieurs ont le caractère de confidences ou de confessions très personnellesy très iniiincs. Pour ce choix nécessaire, la famille de M. Paul Albeit a eu recours à Taniilié d*un maître en poésie. C*est lui qui a Iric et classé les morceaux de ce recueil, lequel méritait peul-ctre de former un petit livre à part. M. Suli}-Prudhomme a range ces morceaux en plusieurs groupes : vers inspirés de Vantiquité; vers d'amour; vers satiriques ^ vers élégiaques et philosophiques ; vers patriotiques.

Les poèmes satiriques et patriotiques sont les moins nombreux et les moins remarquables. Parmi les sujets empruntés à Tantiquité, la fable d*Endymion a inspiré au poète quelques vers élégants et ingénieux, tout pénétrés de la grâce grecque et païenne. Mais c'est surtout dans les vers d amour et dans les pièces que M. Sully-Prudliomme intitule élégiaques et philosophiques, c*est là que le talent de M. Paul Albert éclate avec toute sa franchise et sa force, et assurément peu de poètes contemporains ont au même degré la hauteur de rinspiration, la beauté grave et màle des accents tour à tour passionnés et douloureux, un certain natur ralismc plein de verdeur et d*audace dans un moule classique, et la large facture, la ferme et puissante harmonie des strophes qui se dérouleul avec ampleur. Car il avait dans ses vers le don de parler, comme dit Horace, une langue sonore, ore rotundo. Il était de ceux qui savent remplir et conduire le grand et long

M, PAUL ALBEftT. f4f

alcxundriu. Il avait aussi le don de l'apostrophe éloquente et de rinvocation. Il avait enfin la sensibilité virile et contenue, mais intense, comme en ces yers qu'il adresse c à celle qui allait entrer au couvent » :

Non ! vous n*eatendrez plus ces voix, ces voix humaines. Qui, vers vous s'élevant, de larmes toutes pleines. Frappent sur votre cœur de si terribles coups!...

Il Taut lire de même, dans les vers d'amour, le Dia-^ logue du vivant et de la morte et, dans les chants élégiaques et philosophiques, le sonnet qui commence ainsi :

Seigneur! inclinez voire oreille ùjna plainte...

Quelques unes de ces pièces renferment des passages d*un grand essor et qui mériteraient d'être cités. Voici, parmi les dernières, des strophes bien poétiques et bien touchantes, et qui montrent comment ce travailleur que nous avons vu jusqu'à la fin si agissant et si vaillant, en apparence si plein de confiance et d'ardeur à vivre, traver^^ait des heures d'amertume cl de la>situde infinies :

Seigneur, rcgardcz-uioi ; vovez, ma tôlo penche ; Fière et Teruic jadis, la vuiiu luible et blanche ;

Mon œil dans la nuit est pluugu ; Bles pas usent le sjI quMs dôvoraicut naguère, £t des appels muels me viennent do la terre :

Seigneur, dunnez-moi mun congé !

•fiO TPTRAIOnS LITTÊRAIHeS.

Ta iaslioct traterobl vers les toaibes in*attire ; Auprès des endormis je m*arréle et soupire.

le Tont aiim, 5 m?t enviés!..

Yolt*e herbe à vous, elle a je ne sais quelle (;ràçe; Vos oiseaux ont la voix plus discrète et plus basse^

Comme ait chevet d'un être cher; Et vous sentez parrois vos frères, les grands arbres. Pousser joyeusement par les fentes des marbres

Leurs mains qui viennent vous toucher.

Et le merle qui glisse amoureux sous tes tnkDches,, Et le gazon, tout fier de sei pousses plus fraiièkes.

Et les rameaux feuillus et forts.

Et rinsecte qui court sur la pierre attiédie. Tout ce fourmillement intense de la vie.

Tout cel^f c'est votre œuvre, ù morts !

Tu les as donc repris, élemelle nature !

Leur être sous tes mains vit et se transfigure

En innombrables floraisons.

Dans la brise du soir, c'est leur âme qui chante ; Ils sont la tige, ils sont la sève qui fermente,

Its sent la grâce des saisons...

Je crois que sa muse avait dç taut temp^ iaeliiié vers la tristesse. Celait sa note dominante. Hais dans ses dernières années cette tristesse funèbre s*élait acci^ie : la pensée de la mort, qu'il sentait proehaiiie, et Finuige du tombeau l'obsédaient. Celte préoccupation qui revient sans cesse donne à ses poésies mh intérêt et comme un charme douloureux. M. Paul Albert n'avait voulu rimer et chanter que i>our lui, et M. Sully-Prudhomme observe qu'il est loin de satisfaire aux exigences ininu-

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tievses de la prosodie. Mais il avait la pensée, il avait rei^thousiasme, il avait le sentiment inné de Tliarmonie et du rythme; i)< avait enliaiine de ces âmes de poètes, ailées et vibrantes à tous les souffles de iios orages, à tous les échos de nos misères.

M. scïii:ri:»

V'oici vîiigl-cinq années que JL Schercr poursuit dans la presse française, — au journal /i^rt^mps,— salàclie laborieuse de criliijue.Il voit fuir ces années rapides/ct n'a nulle envie de s'en plaindre. « Délicieuse chose que la vieillesse! » s'écriail-t-il, dans une préface récente, avec un eniliousiasme que l'âge n^a pas coulumc d'ins-^ pirer à ceux qui en resscnlenl les atteintes. Le fait est que M. Scberer n^a jamais paru être plus dispos, plus agile, plus préoccupé du soin de mettre en valeur et en lumière ses écrits anciens ou nouveaux. Il a réimprimé, dans ces derniers mois, les tomes I et m àos Études sur la litléralarc contemporaine^ el

f5l PORTRAITS LITTÉRAIRES.

Toici un huitième volume de la même série •. C'est une lecture intéressante et instructive que nous oiïre cède longue collection d'articles. G*esf, an demeurant, notre histoire littéraire, écrite au jour te jour, durant un quart de «iùcle, histoire sans doute un peu conTusp, car la diversité de ces étudds est extrême ; on peut cependant y distinguer plusieurs groupes.

Tel est le groupe des articles sur la littérature anglaise. H. Sclicrer la connaît bien, et il s'est toujours plu h e:i suivre le développement. Cette prédilection est un trait caractéristique. Il n^est presque aucun de ses livres qui ne nous olîre quelque étude sur les écrivains classiques ou romantiques de TÂngleterre, Shakespeare, Milton, Carlyle, Wordsworlh, George Eliot, lord Beaconsfîelil. Si M. Scherer voulait refondre la collection de ses Études, il pourrait composer un volume excellent, entièrement consacré aux IcUres anglaises.

Quant aux écrivains de Tantiquilé, de la Grèce et de Rome, M. Scherer ne s'en occupe que rarement; c'est bien plutôt le présent qui Tallire ^ Il y a enfin les articles de critique religieuse, et ici nous touchons à un ordre d'études où M Scherer a, on le sait, une compétence particulière. Avant do devenir le critique et le polémiste éminent qu'il n'a cessé d'être depuis plus de tretite

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