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Journal officiel du 31 octobre

Iî8 POnTRAITS LlITÉItAUES.

temporaine\ Nulle part on ne saisit mieux le procédé ordiaaire de cette logique si péuéifaute et si ferme. Il a uue façon d'atlaquer les questions qui est bien & lui. Sans se tromper aux apparences, il va droit au fond d'un sujet, s'y établit en roailrey Texploce et le retourne et le démonte pièce par pièce, arec une singulière puissance d*analyse : il entend \oir clair en tout et dire ce qu'il voit avec une précision et une franchise parfois impitoyables. Malheur à qui, offensant sa raison, excite celle hu:neur dialecticienne, si prompte à se réveiller! Le juge se fait partie. II engage une lutte corps h corps, et ne fait pas gràee : il vise et frappe au défaut de l'armure. C'est presque

1. Il y a eu, dans «a carrière, deux phases bien disUnctea. Duranl la première, il est encore, sinon dans le siron de son église, du moins très voisin d'elle, el retcno par plis d*«in lien, affiuilô secrète ou habitude. C'est la période genevoise, qui s'étend jusque vers Tannée 186'). Alors commence la seconde période, celle du Schercr sécularis<% qui a décidément rompu avec le do;^me et avec les élutlcs qui ont le dogme pour obieL Il s'est à jamais éloigné du temple; il a quitté Genève; cette patrie de sa t>\ perdue; il s*cst étubli en Frauce; il y reçoit de toutes parts les souffles et les échos du siècle. C'est la période française, purisicimo, où l'on voit maigre tout reparaître, sous le nouveau costume, le vieil homme. Quant au Scherer genevois, on le retrouve dan- li>s Mélatifjfi de critique religieuse (Genève, 18C0), qui marquent, pour ainsi dire, le point de partage des versants opposés. Silué sur les confins des deux périodes, ce livre clôt l'une et ouvre l'autre. M. Schererse m jnlre là, accomplissant sa métainor|)hosc;'un pied dans lo réseau des eonlroverses théologiqiies, mais, de l'autre, s'achominant vers nous, les yeux tournes vers nos honz<)ns.

M. SCHEnEn.

un duel scolaslique. Le spcclalcur admire la vigueur de sou aUaque. Seulenïent le combat dure bien longtemps ! CVst un si grand art que d'avoir raisou en peu de motà! J*njoutc que c'est un art éminemment français, et voilà ce que M. Colani regrettait d'avoir prrdu dans ce rude apprentissage théologique et métaphysique, où la pensée peut s'aguerrir^ uoh se polirni s^'affiner.

Je crois que Timpartialité rigoureuse est, en critique comme en histoire, un idéal où chacun de nous doit tendre, sans espérer d'y atteindre et surtout d'y denaeurer fidèle. Le moyen que nous n'inclinions pas trop ou à l'indulgence ou à la sévérité? Mais, tandis que certains esprics passent par ces deux excès tour à tour, selon les influences des occasions, des personnes et des sujets, il en est d'autres qui sont naturellement et constamment ou des Philintes bons et aimables, à qui la louange ne coûte pas, ou des Âlcesles, lesquels disent à tout venant son fait et ne ménagent rien. M. Scherer n'a jamais été un Philinle. La vérité, il le déclare, lui importe avant tout. Et comme il a en vue non les personnes, mais leurs idées, mais leurs système?, il ne craint pas d'aller jusqu'au bout de sa critique, et c'est .peut-être un tort avec les conlemporains, car, en frappant sur les idées, on risque deblesserThommemême. On voit quels sont îes caractèi*es de cttle critique logicienne, qui se comolaît aux dissertations et aux thèses, s'adressant à notre raison, mais à notre rai^a

l»ORTft.%ITS LITTcllArRCS.

seule, et ne touche presque jamais les côtés teitilre» (;ui sont ea ooos. Or la critique eUe-mcnie se pas^se nalaisêiuent de ces deux facultés qui sont comme Tàme et la parure de toute cravre lîitcraire, la seasibîlité et rimngtoatioB.

H. Colani disait que M. Scherer avait en lui Téloffe d'un poète : avait-il raison ? Ce fonds de poésie première perce et reparait quanJ, par exemple, il loue, avec une émotion dél:c;it3 soa ro:nan de prédileciion^ le roman de H. FMMneotMi, Dominique. Hais ces rayons B*édairent qu*à de très rares inter?alles la trame forte et serrée, un peu incolore, de ses écrits, — combien différents, mon Dieu ! de celte autre critique — faut-il Rappeler ainsi? — tout éblouissante et tonnante de fusées et de flammes de Bengale, qui éclatait, couune des feux d^artiGce, dans les feuilletons et dans les li\Tes de U. Paul de Saint-Victor! Cest un eurîeur contraste que nous oflrenl ces deux écrifains. D*un c5té,. riniagination spleiidiJe, de Tautre, le froid raisonnement; l'un tourne tout en images, Tautre se meut sans cesse dans les conccittions abstraites. Â la Yérilé, il leur manque à tous deux la rôserve d.i pinceau et de la plums; il leur manque cotie exquise et adorable sobriété qiiii 1*0:1 nomme alticis-ne; il leur manque la grâce qui ne dit pas tout, — cette grâce platonicienne qui résume une ilcmouslralion par un trait, et dans un sourire.

Ëe sl^lc redèle rc.-pr't, et c'est pouiqimi le stvîet^

N. SGIIERËII. ?6|

de M.Scbererest \igoureux, net,incisir, francet siiicèrQ'

par-dessus tout. Nul apprêt, nulle recherche, rien de

cette ingéniosité où i*on sent rarlifice, et qui est notre

écueii, à noiis autres lettres, quand nous philosophons *

^t subtilisons à outrance en des matières délicates et

abstraites. Mais, s'il échappe nalurelleinent à la fadeur

et au raflinement, ce style n*apas non plus Télégance, il

n'a pas la douceur harmonieuse, ni l'heureuse limpi«

dite. La phrase, comme la pensée, sonne à l'oreille

avec parfois quelque rudesse; cette langue, pleine de

sève et de verde r, il s'en faut qu'elle soit d'une pureté

classique. Vous y rencontrez l'alliage des termes dou- •

teux^ des néoiogismes pris au langage courant, qui sont

commodes, expressifs, et s'iniposeiit à nous par Thabi-

tude quotidienne, mais qu'un goût plus scv.re, formé au '

commerce des maîtres, bannit de la langue littéraire,

car ils empêchent l'ccrivain de réussir à la parfaite et

durable beauté.

Est-ce bien un défaut, après tout, dans l'indiiïérence

du temps présent? Si j'y insiste, c'est que M. Scherer '

se montre singulièrement rigoureux et pointilleux sur •

ce chapitre de la langue et de sa correction; c'est qu'il

fait des sorties très vi^ves et d'uilleurs très justes contre

les façons de parler du journalisme contemporain. Il •

protesté avec une indignation piquante contre la « dé- ;

formation de la langue française » et contre les clichés.

(Lisez plutôt dans l'un des recueils le petit ai*ticle,

.spirituel et mordant, qui porte ce titre.) M. Scherer

îêl POnTftAlT* LlTrClïJlIItES,

tencCy le Prêtre de Nemiy au!M{ueIs il faut iijouler !a trop ruincuso Àbbesse de Jouarre. Il y a d*auirepart les six volumes où l*éimnent écrivain a recueilli des éludes qu'il avait douuées, en ses débats, à la Liberté de penser^ à la Revue de l Instruction puttlique^ plus tard à la Revue des Deux Mondes et au Journal des Débats. Un de ces recueils, les Mélanges d^kistoire et de voyages, par la variété des morceaux qui le composent, mérite une attenlion spéciale. Il nous présente on a| erçu d^cnsenible de sa carrière de trente années.. Vous pouvez ainsi remonter une à nue toutes les pentes de ce rare esprit.

Cm pe.ït^s sjirl, o»i le sait, multiples cl. diverses. M. Reuan a*eàt pai d^ ceux djnt Tœuvre, palfaitetrient simple et une, peut être (.léri.iic d'un mot. Il y a eu lui plusieurs hommes fort JifTéronls : un érudit et un poète, un philologue et u:i penseur, un orientaliste qui s'est consacré à Télude des lasigus:?, des religions et des philosophies de la race sémitique, et un continuateur de nos bénédictins qui a rédigé une partie de leur flis«

M. REIVAX. 26&

foire littéraire ^ Il a traduit de riiébreu le livre àj Job, et il a écrit Caliban. Il a été, dans ses Souvenirs ^ f enfante et de jetmeêse, le peintre exquis des mœors de son antique Brelaj^ne et, dans la Réforme intellect tuelle et morale j et dans mainte page prophétique, il s*est iiKHitré Tun des juges politiques tes plus péné* trants, les plus* clairvoyants de ce temps-cî. Etifiti il nous présente le spectacle singulier d'une intelligence, capable de descendre aux analyses minutieuses et de s*élever aux généralités les plus hautes, et qui unil à la méthode rigoureuse du savant les raffinements, les grâces et jusqu'aux fantaisies d'un artiste.

Mais si ouvert que fut sou esprit, si curieux qu'il ait pu être de pénétrer dans les voies les plus opposées, i y a toute une série des provinces de la science moderne, et non des moins grandes, où il semble que M. Renan n'a pas mis le pieJ, et par exemple Thistoire moderne, le droit, réconomie politique.

Pour bien marquer le caractère et la portée de ses étudcSy jusqu'où il s'est avancé, el les frontières qu^il n'a presque jamais franchies, ilsuffirait peut-être de rappeler cette circonstance, que ce (ut l'Académie des inscriptions et belles-lellres qui lui ouvrit les portes dd l'Institut il y a déjà longtemps, à un âge où l'on R*a guère coutume d'y entrer'. Eh bien! Ton peut d'après

1. Jliêlaire litléraire de la France au quatorûèmé^iècle, par Victor Le Clerc et Ernest Uenan. Doux volumes.

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