‹ Portraits littérairesChapitre 43 sur 55 · En 1853. M. Rojian, dtsméme quo Bl.Laboulaye, y est entré · texte numérisé non relu

En 1853. M. Rojian, dtsméme quo Bl.Laboulaye, y est entré

m rOnTRAITS LiTTÉRAinES.

cela $aisir assez exaclemeni les traits principaux de son œuvre et ses goûts cônslanls : il est resté toujours et très fidèlement, sinon par ses vues, au moins par la nature de ses travaux scientifiques, un crudit, un de nos admirables érudils de TAcadénlIc Hes inscriptions et belles-lettres, et le domaine de cette iRuâtre compagnie, situé tout dans le 'passé, dans Pinvestigation désintéressée et abstraite delà pure érudition, ce domaine a été très exclusivement le sien.

Mais, dans ce domaine-là même, ce qui Tatfrra dès Tabord, et depuis Ta retenu, ce n*i'taienlpas,.notez-ley les humanités grecques et latines, ni cette littérature de notre moyen âge où il a excellé cependant à la suite de M. Victor Le Clerc, — c'était TOrient. M. Renan est avant tout, par vocation et profession, un orientaliste, — et il faut prendre ce mot dans son acception la plus bâille.

Cette prédilection devait résulter de ses études premières. Ce fut, j'imagine, au séminaire de Saint- Sulpice, quand il méditait sur les Écritures et déjà remontait aux sources du christianisme et jusqu'aux racines des dogmes, que sa vive imagination dut 'entrevoir pour la première fois dans ses rêves cette terre d'Orient, berceau des' races et des religions. Ce fut peut-être à cette époque décisive' de sa jeunesse qu'il

fort jeune, et tous deux avant d*avoir produit aucun des ouvrages, qiii ont rendu plus (ard leurs. noms eélèbres.

M. RJ:NA^. 267

conçut r|dée de la grande œuvre de sa vie. Et comme on la sent bien, celte prédilection ef^préoccupalion persistante dans le i'ecueil même que je signalais! Parcourez la table des matières ; prcfs de la moitié de ces Mélanges a trait à TOrient ; — je parle de rOrient ancien, celui des historiens, des philologues et des antiquaires, le seul capable d*intéresser M. Reuaa qui, en tout, ae parait guère av9ir vécu dans les eboses du présent que par manière de délassement et par occasion.

Cet éloigneraent, je devrais dire peut-être ce dédain de la réalité e:$t Tun des traits constants de ses premiers écrits. Â la différence de M. Nisard, qui a été jeune, en ses débuts, dans ses Poètes latins et dans ses Souvenirs de voyages, M. Renan ne Test devenu que fort tard, à Tâge où les autres ont cessé de Tétre. On a vu poindre alors avec étonnement en cet esprit austère, si froid, si grave, si réservé, une certaine veine d'épicurisme souriant, indulgent, optimiste, et des gaietés, des saillies, des retours de vive jeunesse qui ont paru former un très piquant contraste avec cet air de prêtre qu*il avait jusque-là gardé.

Cette note enjouje est toute récente et, en général, M. Renan ne sourit guère dans ses articles non plus que dans ses livres. Cela tient à la^nature des sujets qu*il y traite ; et comme pour l'ordinaire les écrivains choisissent leurs sujets suivant leurs goûts et leur humeur, cela tient par-dessus tout au procédé de son

esprit. Dans un sujet, il s'atlache moins aux faits qtt'au]( idies. Il se place au point de Tue non de rhtstorieir mais du penseur ou, dans un ordre tout antre, du phn lologue. S'il rend compte d'un livre consacré à qa personnage ou à un temps, c'est aux considérations générales qu'il s'atlache, ce sont des thèses morales qu'il discute. Il raisonne sur les événements plus volontiers qu*il ne les raconte ; il nous fait connaître les Ihi'ories, non les actes d'un homme célèbre, plus curieux d'analyser les nuances d'un système que de pénétrer, comme faisait Sainte-Beuve, dans les replis d'un caractère et dans les secrets d'une vie. De là vient que, dans ses articles, il y a une singulière abondance' de généralises et fort peu de détails topiques, des réflexions au lieu d'anecdotes, et des dissertations abstraites, mais non des récits, ni des tableaux ni des portraits.

O^voit déjà la supériorîtéetpeut-éjtfe le côté un peu faible de ces morceaux de critique où la critique proprement dite n'existe pas toujours. Ils agréent à Tesprit par u:i air sdIiJe et achevé. Sainte-Beuve observait que chacun d*eux formait eu soi un tout complet ^ Le sujet est pris de très haut, et i*on sent que récrivain connaît dô longue date ce qu'il juge, parce qu'il n'entreprend guère de juger que ce qui a trait à ses études spéciales. H y a ainsi loi^t un ensemble

.1. Nouveaux Lundiê, i tl.

(flaulorité, de raison calme et de resserve élégante. C*cst. aussi rimprcssioa que l'on reçoit du style, admirable style et yruiment unique en son exquise simplicité^ style transparent et pur, où la pensée luit comme en iiii. cristal sans défauts.

Que manque-t-il donc à celte critique qui impose plutôt qu'elle ne plaît? Oserais-je dire que Ton y voudrait parfois davantage la couleur^ la chaleur, la sou* plesse, l'abandon, le courant large et rapide?

Il est à remarquer que M. Renan, qui a passé sa vie , dans les lettres et dans des travaux essentiellement critiques, n'est pas pour cela, au sens exact du terme, un critique littéraire. Si vous feuilletez les divers recueils de ses articles, vous êtes frappé du peu de place que la littéruturé proprcmeni dite tient dans ses ouvrages. Les orateurs, les poètes,' les classiques écrivain s de la Grèce et de Rome ne l'attirent pas. Il s'est un jour amusé à compos3r un plaidoyer ingénieux en faveur de la femme de Marc-Aurcle ; mais il n'a jamais entrepris d'écrire à un point de vue purement littéraire sur un des pliilosdpkes, diîs poètes ou des historiens de l'antiquilè. De i\iôme les littératures modernes dj l'Angleterre, de rAllenia,?:ne, de l'Espagne, de ritalie, semblent avoir été pour lui comme des pays ignorés ou entrevus de loin. Et dans notre littérature à nous, chose singulière! ce qui Ta occupé surtout^ ce lettré si délieat, si poli, si épris de toutes les c-légane«s d'une civilisation raffinée^ est-ce noire

xvn* siècle qu'il n*aiine guère et auquel il se raltaclie cependant par plus d*un lien? EstH:e le xviii"? Est-ce, eti un mot, les époques de perfection? Non! mais le moyen ftge, mais les origines barbares de la langue et du génie non encore formés de notre nation.

Il y a là, seinble-t-il, une inconséquence de son goût. M. Renan Texplique ainsi : c Le beau, comme le bien, doit être cherché dans le passé ; mais il ne faut point s'arrêter à mNchemin : il faui remonter au-delà de toute rhétorique; le primitif seul est le vrai, et seul a' le droit de nous attacher. » Le fait est qu'il n'a jamais cultivé c la littérature. » Il n'en a c quelque temps fait cas que pour complaire à H. Sainte-Beuve. » De là vient que les livres qui en traitent n'éveillent pas chez lui la curiosité d*en écrire à son tour; s'il les aborde, c'est par les côtés du philologue ou bien du penseur. Quand U. de Sacy publia en 1858 ses deux volumes dB Variétés littéraires, M.Renan lui consacra un long article dans la Revue de$ Deux MonUes. EX sait-on ce qu'il étudiait surloul eaM. de Sacy? le représentant de « l'école libérale. » Mais sur les Variétés^n ellesmômes, et s.ir la physioaonfiie de M. dd Sacy en tant qtie lettre, sur ses goû's classiques, sur le procédé du critique et de 1 ecnvai:i,% peine quelques lignes.

0:i conçoit comment, avec ce tour d'esprit, les hommes et les faits contemporains ne doivent pas tenir beaucoup de place dans les écrits non plus que dans les Tiréoccupafions de M. Renan. Je disais plus haut

M. RiNAN. 27t

qif H ne pfliraissait guère vivre dans les choses du présent qu'en ses instants de luisir, et par occasion. C*est le passé qui la possède, et il ne serait pas sans cela le grand 01 ientaliste qu'il est. Lorsqu'on s'est mis à vivre tlaos la société de Jésus et de ses apôtres, il me semble que Tesprii tou,clié d'un si aublime objet doit trouver nos querelles du moment bien petites. Que valent les incidents et les intiigues parlementaires pour qui vient de passer en imagination de longues heures à Jérusalem ou aux rives du lac de Tibériade?

Et pourtant il a eu ses époques d'ambition et de ski» nifeslalion politique. Il n'a point hésité, aux heuresdé* cisivcs de notre histoire contemporaine, à faire connaître son opinion, avec une sincérité absolue. C'est ainsi qu'il publiait, en 1877, la préface de sas MélaitgeSy laquelle offre une partie toute politique, huit ou dix pages fines et hautes sur Tétat et sur Tavenir probable du pays* Il écrivait ces pages à l'issue de la crise du i6mai, quandla victoire semblait définitivement gagnée pour la république. Il le jugeait lui-môme ainsi et acceptait le nouveau régime, d'ailleurs sans beaucoup d'enthousiasme et sans illusion ; cj^r s'il est vrai que M. Renan est un ami de la liberté, surtout de la liberté spéculative et philosophique, c'est en tout cas à la façon d'un libéral de l'ancien régime. Il est de ceux qui n'aiment pas lesprit de leur siècle.

Cette disposition tient, si je ne me trompe, à plus d'une cause : au genre d*études o'û il s*e>t voué, au

VI ronTHAITS LlTT£RAlIlf:S.

milieu tout ecclcsiaslique t>ii il fut élevé, enfia à ses origines brettinnes. Qui veut le comprendre t;t le juger ne doit pas perdre de vue cette influence de la race« U. Renin élaH un Breton, comme Lamennais, et rarement un (Ils de race antique et noble eut un scn* liment plus pieux et plus profond de gratitude envers ses ancêtres. Lisez, par exemple, cette invocaltoa toute poétique et mystique qui terminait une de ses préfaces : c pères de la tribu obscure au foyer de laquelle je puisai la foi à Tinvisiblc, humble clan de laboureurs et de marins à qui je dois d'avoir conservé la vigueur de mon âme en un p^ys éleiut, en un siècle fans espérance, vous errâtes sans doute sur ces mers cnchautées...^» et toute la page. Lisez encore, dans le même volume, Téludc sur lapoéniedes races celtiques^ où ricrivajn a retracé de Tâme bretonne ufie image dans laquelle il se retrouvait et se peignait lui-même; Lisez enfin, lisez surtout ses Spuvenjirs d'enf'tnce et de jeunesse^ et vous saurez à quel principe il convient de rapporter un certain <;oàt pour le merveilleux, pour les souges de rimaginaliun, — et de certaines répug.ianccs, rap;»réIiciision de ce que les sociétés nomment le progrès. « Nou^ autres Bretons, dit- il quelque pari, nous croyons que lliomine doit plus à son sang qu'à lui-même, et notre premier culte est pour nos

Page 1