M. RENAN
pères. » De là à jpréférer le (emps ou ont vécu nos pères et leurs institulions, il n*y a qu*un pas.
Dans les Questions contemporaines y M. Renan 1q déclarait lui-même : c Le Breton est essentiellement arriéré dans ses sympalliies. Tous les Bretons qui sont arrivésde nos jours à faire entendre leur voix ont pour trait commun une singulière mauvaise humeur
contre leur temps. » Cette mauvaise humeur perce souvent dans ses écrits, du moins dans ceux d'aulrerois. Je trouve à la fm de sa belle étude sur M. Victor Le. Clerc cette conclusion chagrine adressée aux jeunes gens : < Qu'ils ne s'attendent pas aux récompenses de cette vie heureuse et honorée (la vie de M. Victor Le Clerc). L'âge d'or des bons esprits est passé ; notre siècle dur et borné n'accueille guère que ceux qui l'amusenty le flattent ou le trompent. ^ » M. Renan no s'^àdresse plus à la jeunesse avec ce ton pessimiste» Est-ce à dire pourtant qu'il soit converti et qu'il dit tait sa paix sans restriction avec notre temps? avec notre société c démantelée i, où l'individu n'est plus classé et contenu par les barrières sociales^ où VamértcU' riisme tend à dominer, où le niveau passe sur les intelligences comme sur les conditions, où les caractères perdent leur trompe, et où languit cette fleur de l'esprit aristocratique et scientiflque — pour M. Renan, c'est tout un — que l'auteur de Caliban personnifie dans
i. Mélangei ^hiitoire et de voyagei.
Ariel? Il est bien Irop aristocrtle d'esprit et de pea« chaais pour applaudir au présent sans réserves, pour ne pas dédaigner un peu la démocratie utilitaire, et les intérêts de la vie réelle, et même l'œuvre de 1789 ^
Dans son spirituel et fantastique drame de Caliban, U. Renan met en présence deux personnages en qui se résument deux principes, deux antinomies éternelles : la noblesse et le peuple, Tancien régime et le nouveau. Prospère et Caliban. Du côté du premier, avec Ariel, sont toutes ces finesses et ces grâces de la civilisation, si chères à Tesprit de M. Renan ; du côté du second, là force inculte et la rude sève des c nouvelles couches »• On connaît le dénouement du drame. Caliban a vaincu Prospero; il gouverne, et il se trouve que le gouvernement tant redouté de Caliban n'est passi mauvais ! D'anciens amis de Prospero y gardent même leurs places! Et l'un d'eux va jusqu'à dire : t Qui sait si beaucoup de bonnes choses ne dateront pas du gouvernement de Caliban? » — Je crois bien que H. Renan aujourd'hui n'est pas trop éloigné de penser de même. Il est à tout le moins du nombre des résignés. < Profitons et jouissons, dit-il, de l'heure présente; elle est bonne et douce. » M. Renan a bien raison. Au temps de Prospero, il eût expié peut-être à la Bastille, ou dans un lieu pire,
1. Voye« l'article intitulé la Poéiie de VExposition, dans les Euais de morale et de critique^ et d'autre part, dans la Réforme intellectuelle et morale, Tétude sur la Monarchie constitution-nette en France, eu M. Renan politique est tout entier.
M. RtNAN. ÎTô
sa Vie de Jésus. L'Académie lui a ouvert ses portes sous le règne de Caliban^
Nous abordons un côté diiïérent de Técrivain, de rfaomme même, et nous passons, pour ainsi dire, sur un versant tout opposé, — celui-là riant,, éclairé d*une lumière sereine, caressé par le soufile du voluptueux zéphir, et couronné des fleurs qu'un tardif printemps fit éclore. Nous pénétrons dans un monde enchanté, le monde idéal de la fiction et du rév.e, où nous trans,- -porlent les drames pliilosopbiqui^.
On connaît la fortune de^es écrits récents qui ont donné lieu à de si vifscommentaires.ilsont fort inquiété d'anciens admirateurs, excité la curiosité indiscrète de la fpul^f et gagné la faveur d*un certain public qui jusque-là ne s'ocouj^it guère des iJées et des livres de M. Rennin. Les drames philosophiques ne forment pas seiilmnQiU (^ans son œuvre un groupe à pari, et dans notre littéraiure une entreprise originale. Ils ont été
1» U. Renao est entré à rAcadémie en 1878.
PORTKAlTS LITTÊRAfRES.
le produit et l'îiKiîce d*un état nouveau de son esprîL Ils allestetit révolulion qui a fait.paraUre sous le vieil liomme un Renan tout autre, lequel explique de la façon suivante le mystère de sa dualité inorale : € Par ma race, dit-il, j*étais parlaj^é et comme c&irtrio entre des forces contraires. H y avait dans la famille de ma mère Jes élôttients de sang basquo et bordelais. Un Gascoâ, sans que je le snsse, jouait en moi des tours incroyables au Breton et lui faisait des mines de singe^ >. Dans les travaux sévères de sa jeunesse et de sa première maturi^é, c'est le Breton qui régnait sans partage. Dans los drames philosophiques, et dans plusieurs publications de ces dernières années, telles que Tarticle étonnant sur Amiel % c*est le Gascon qui se révèle, et qui tend même à prédominer.
Mon dessein n*est pas d*éludier en détail chacun de ces drames. Je voudrais y noter seulement quelques traits caractéristiques, en m'attachanl de préférence à une pièce qui demeure, à mon sens, comme le type de ce genre indéfinissable. Cette pièce est intitulée l'Eau de Jouvence^ suite de Caliban.
Il y neuf a ans, durant les vacances, H. Renan était allé chercher le repos et la santé à Ischia, en face du golfe de Naplcs. La France traversait alors une très grave épreuve. J'ai dit ptus haut comment cet érudit,