Six vol- I- ' *"" f
M. DE MPRADE. 991
vains qui, dans un Beau langage, ont exprimé des pénsoés très hautes,' et défendu les traditions héroïques et religieuses des vieux âges afvec une fierté d'âuie et une foi devenues rares aujourd'hui.
Il y a, en effet, une constante uniié dans l'œuvre comme dans la vie de M. de Lapraile ; c'est pourquoi sa poésie et sa prose offrent entre eltes dés analogies fràppantes. Poète, il est le chantre des grands sentiments et des grands devoirs; critique, il juge avec ses croyances, comme d'aulres avec leur goût; c'est toujours la même foi, disons davantage, le même dogme qui l'anime. Il y a longtemps que la raison etTimagination de M. de Laprâde ont conçu le beau type abstrait de vertu austère, vertu de sloique et de Caton chrétien, dont il a fait tout à la fois une règle de conduite et un critérium littéraire. Ce qui s'approche de cet 'idéal est lé bon; ce qui s'en élofgne est le mauvais. Ce point de vue étroit et sublimé d'où il contemple les hommes et leurs œuvres, cette règle infleiible à laquelle il mesure les artistes et les écrivains, cet objet suprême auquel il rapporte tout, voilà peut-être le défaut, mais, à coup sûr, voilà l'originalité et la grandeur de cette critique. En vérité, je n'en connais pas de plus systématique, de plus personnelle ou, comme disent les Allemands, de ^\\x% subjective. Ah! que je comprends bien cette sorte d'antagonisme préétabli et, malgré une haute estime mutuelle, cette aversion tout ensemble instinctive et raisonnéè que H. de Laprade et Sainte-Beuve réssen-
t»i PORTRAITS LITTÉRAIRES.
Uiciit Tun pour l*âuire, et qui, un jour, vers 1861, éclâlâ si vivement I Autant Sainte-Beuve, avec son liutneur gauloise et voUairîenne, était prompt, souple et agile à s'insinuer sous les formes infiniment diverses de la réalité littéraire et historique, s'accommodant avec complui9ance aux genres les plus dissemblal)les pour en dérober tour à tour les secrets, passé mattre en cet art subtil de décrire le détail des choses, d'analyser les nuances fugitives, et de pénétrer, de sa plume légère, au vifd'un snjet alors qu1l semblait Teflleurer à peine en s*y jouant; — autant M. de Laprade, rigide et absolu comme il convient à un croyant qui, possédant la vérité révélée^, n*a point comme d'autres à la cherche x en talonnant à travers le monde, — autant M. de Laprade, renfermé dans sa doctrine comme dans une tour d*i voire, se tient en dehors et à distance des hommes et des œuvres qu'il juge. Que lui importent les acci« dents de cette réalité que la critique contemporaine, dans sa curiosité insatiable, interroge minutieusement? Que valent pour lui ces conditions fortuites et fatales; de la raee, du pays, du milieu social, auquelles nous attribuons les qualités propres, le tempérament et la destinée même des grands écrivains? Est-ce que les belles âmes et les beaux génies ne peuvent pas nattrç et^^e fermer partout, indépendamment de ces circonstances et de ces hasards? La beauté morale est-elle donc le produit de ces grossières influencés? Je dis he^nu mA^^ie, et non pa^ '^'aîre ou
artistique; et le fait est que, même dans les lettres et dans l'art, c*est le bien, avant le beau, qui préoccupe M. de Laprade. Qu*il se refuse à séparer Tun de l'autre, qu'il les. unisse, à la manière de Platon, dans un même sentiment d'admiration et d'amour, il a certes raison! Hais à la condition qu'il s'en tienne à la théorie sublime et charmante du disciple de Socrate* Que si l'on s'aventure 9P delà, si l'on cherche le bien dans des œuvres qui doivent avoir le beau pour objet, et pour objet uniqueV si Ton veut qu*un tableau ou un drame • tierce une action moralisatrice, si Ton demande à l'écrivain ou. à l'artiste d'être professeur de morale, oh! alors on se trompe étrangement sur la mission des belles-lettres çt des beaux-arts; et l'on rabaisse Jours chefs-d'œuvre à les estimer en raison de la. .somme de vertu qu'ils contiennent et des services qu'ils peuvent rendre aux mœurs ! — Je me hâte d'ajauter queH.de Laprade ne va pas si loin! Il a pour. cela trop d'esprit ; il a une trop fine et trop ferme raison'. J'observe seulement à qu^l point cette préoccupation domine dans sa critique.
A cet égard, le présent volume est une suile n:iturelie des Questions d'art et de morale. Certaines thèses, qu'il avait développées dans ce premier lecueil^ reparaissent ici dans le second.
Les Essais de critique idéaliste peuvent se grouper en deux séries. J'y distingue d'abord les morceaux qui ont trait spécialement aux beaux-arts.
Os morceAux» an w uJiw 4» IfMs, ooiis offrenl uae esihétique originale, el qui élèfe à une havtenr sisfe- Hère Tiilédl de l'art, son priocipe el sa flii.
J*j signalerais, entre autres, les pages iogénienses, éloquentes et poéliques où H. de Laprade compare la musique, — qu*il lient pour un art inférieur, un art de dccaJonce, el dont . il se défie eoinine ^
d*ttnc voluptueuse et dangereuse sirène, — avec le gcure du paysage dans la peinture, ce genre moderne, comme la musique, car (ous deux n*ont pris leur essor que depuis la Renaissance; ce genre qui flatte les regards de Thomme en les détournant de lui-même et de Dieu; qui procède en combinant des couleurs comme la musique combine des sons, et produit comme elle ses eiïets c en dehors de toute significaiion morale >.
On conçoit des lors que H. de Laprade u*aime guère l'esprit de la Renaissance. Où nous admirons le charmant réveil de la beauté antique, que Ton vit renaître, au sortir du sombie moyen âge, avec la grâce d'un printemps, il constate, lui, lu revanche du naturalisme el le triomplie de la chair sur Tesprit. Eh! quoi? vous, ô poèiCy vous la condamneriez, cette Renaissance à laquelle votre muse doit tant? Regrettez-vous la peinture byzantine, la roideur ascétique et hiératique des vieilles écoles? Regrettez-vous que les adorables divinités de rancienne Grèce, rompant le linceul où l'art chrétien les avait tenues ensevelies si longtemps, aient
de nouveau souri au inonde dans la splendeur et dmys la jeunesse immortelle de leur beauté?
J'aborde l'autre série des Essais y Aoni les-sujeis sont littéraires. M. de Laprade y étudie la grande salire dans Juvénal,et la pelite satire dans Horace, là poésie idéaliste de Lamartine, la morale de Molière *
et la morale de Corneille. On devine à laquelle de
ces deux morales M. de Xaprade décerne le prix :
< C'est en vain, dit-il, que Molière a été le plus puissant des poètes de son siècle, le plus original, le "plus grand écrivain ; nous admirons sans réserve son art et son style; mais qu'on no vienne pas nous parler, à propos de ses comédies, d'action utile et d'enseignement, nous n'y trouvons pas une nourriture saine, propre à fortifier l'àme et à l'agrandir, nous ne découvrons pas, dans toutes ses pièces, la substance morale d'une seule page du grand Corneille. »
VEssai sur Corneille est celui, à mon sens^ où les théories, les croyances, les pencbanls de M. de Lnprade, où cet esprit ascétiiiuo, héroïque et cornélien de sa critique se découvre davantage et se répand d'abondance. Comme il l'admire, comme il raimo et le vénère entre tous, son cher poète, son grand Corneille! Et vous en pressentez les raisons. Ce n'est pas pour les beautés liltéraires qui éclatent daiis les chefs-d'œuvre de Corneille : il s'agit bien de litlératare! C'est pour les superbes sentences, c'est pour Itjs mâles leçons et les sublimes exemples dont ses tragédies sont toutes pleines ; c'est parce qu'il est pour nos âmes comme un
fOa PORTRAITS UTTÉRAIRES.
bréfiaire, comme un boilclie'r, cAmme nn incomparaLle excitateur et prédicateur de renoncement, d'honneur, de vertu. u - * -,
EsU-ce là précisément de la critique litréraîre, ieVe da moins que nous avons coutume de la concevoir au temps présent? Non pas! Et vous voyez bien que H. de Làpratte lui donne un nom particulier; il l'appelle critiqué idéaliste, ce qui veut dire peut-être un peu m'oins, — et aussi beaucoup plus, car vous y sentez sa belle àme vivante et vibrante.
LES PROLÉGOKbÈNKS
Saviez-vous qu'il y eût en M. Victor de Lapradfe un philosophe, disons davantage, un métaphysicien? Les Prolégomènes ont mis en lumière ce côté peu connu de son esprit*. On le soupçonnait, à vrai dire; on pouvait l'entrevoir dans le poème célèbre de sa jL-unesse, ce poème symbolique et mystique de Psyché où Fintention phiIosoplii(|ue perce et reluit sous le voile de la