Deux volnm'»' îi-tf. Calmann Lévy
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mirer. Le public est perpétuellement curieux des impressions qu'un écrivain d'élite en reçoit et en retrace. Ces sujets sont rebattus, mais qu'importe? Celte céiébrilé môme séduit iaroule/qul nime tant qu'on lui parle sans cesse de ce qu'elle doit connaître le mieux. C'est le propre des grands sujets d'offrir à la méditation humaine un inépuisable champ d'études. Chaque écrivain t )ur à (our les aborde par un chemin différent ; les pointsde vue se renouvellent d'âge en âge. Combien de critiques, dans notre temps, ont commenté les pièces de Shakespeare! De même, combien de voyageurs depuis près d'un^ièele oiit dépeint les mêmes paysages! Et pourtant toute *peintliré nouvelle de ces contrées nous attire et*nous sourit d'un immorter attrait !
Maià là n'est paâ le seul genre d'intérêt que ces Souvenirsde voyages présentent à plus d'un lettré. L'auteur s'y montre à nos yeux par les côtés de son caractère les plus aimables, et aussi les moins connus, car je crois bien que les écrits de sa maturité et en particulier son Histoire de la littérature française Tout fait juger assez mal; je veux dire qu'on lui a prêté un peu trop facilement l'air rébarbatif et morose d'un Aristarque au front triste, toujours gourmé et guindé. M. Nisard le constate avec esprit dans la préface qu'il a écrite en tête de la nouvelle édition des Souvenirs -r une préface qu'il faut lire, et spécialement toute la partie autobiographique. — Je ne sais pourquoi^ lui disait U3 jour M. Gjiz3t, Von fait de vous un croquemi-
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foîite... Et la vérité est que ce c croquemitaine i est, quanti il veut, an écrivain fort agréable, souriant, de belle bameur, un peu à la façon des Anglais, avec une verve dMronie qui, pour èlre contenue, n*en est que plus forle et plus piquante. Tel il était vers le même temps lorsqu'il criblait de ses épigrammcs les pauvres poètes de la décadence romaine, tout comme s'il avait en affaire à des romantiques I Or la première moitié des Souvenirs de voyages appartient à cette époque,' et le même esprit, d'un tour libre et vir, y circule. A cet égard ses écrits d'alors et ceux qu'il nous a donnés depuis forment ' entre eux un frappant contraste. Il n'était point encore le critique magistral, impassible, et austère. Son beau style déjà promettait d'être ce qu'il est devenu dans la suite, mais il retenait les qualités ou, si l'on veut, les défauts charmants de ta jeunesse : il avait, au prix du paradoxe sinon du trait parfois poussé un peu loin, il avait le mouvement, la chaleur, la couleur. Et voilà comment les Souvenirs de voyages nous découvrent un écrivain fort différent, par ce rayon de gaieté, de sensibilité et i'humour.
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IJ est à noter que, dans ses Poètes latins, M. NisarJ avait uni le détail biographique ciux considérations générales et à l'analyse des œuvres qu'il passait en revue. Biais ç^est principalement dans les trois Vies d'Erasme y de Thomas Morus et de Mélanchthon (réunies sous ce litre : Renaissance et Réforme) qu'il a usé de la méthode historique où avait excellé H. Yillemain, et de la méthode biographique où allait exceller Sainte-Beuve.
Ici encore no retrouvait-il pas comme un écho de l'antiquité la!iue, en étudiant cesérudilsdu xvi* siècle? Rares et puissmts es;u*ils qui, dans des milieux et avec des caractère opposés, ont cependant un trait commun : l'amour passionne des lettres anciennes. G'est par les lettres que s'étaient élevés ces trois hommes, et ce furent les lettres qui les amenèrent, comme par une pente inévitable, aux choses de la religion. Car les grands objets dé la pensée humaine, la religion, la philosophie, les sciences, les lettres, les beaux-arts, ont eu alors les mêmes fortunes.
3U PORTRAITS LirTÈRAlK£S.
Lirêvolulion, qai renouveluit \i doinaiiic des ariislcs et des érudits, menaçait rÉçlis^ en la rc*rurmanr. Renaissance et Réforme, Tune ét:ùl s;n'lie de Tautrc, ou platôt elles naquirent ensemble, cl du m^m M'iatdc ^esf prits; nn même souTAe les fit éclute, souf.]; de [>ntttemps qui dissipait les ténèbres glacct>s do la scolastîque, réveillait les intelligences rngOMrJies sous le froc du moine ou sous Tarmure du chevalier, et sur TOccident rajeuni répandait les semences d*une moi:i$on prochaine : ce souffle a passé sur les fronts de ces trois penseurs.
H. Nisard a pénétré au fond de leurs œuvres et de leurs vies. Ces études littéraires sont surtout des biographies où nous suivons Erasme, Hurus et Mclauchlhon dans leurs travaux et dan»^ leurs polémiques, dans leurs bon* neurs et dans leurs souiïrances. De là Tinférèt, je dinii même Taltrait de ces deux volumes. Est-il rien, par exemple, de plus grand, et qui soit plus capable de toucher fàme^ fortement que la vie de Thomas Morus? Mélanchthon sans doute a joué un grand rôle: il n'a pas été seulement un érudit et un maître; il a mis la* main à la Réforme; il a été Tami de Luther, son disciple et sonlieutenant ; car il semble que, par.unesorle d'ironie, la fortune se soit plu à choisir Tàn^e la, plus candide qui fut jamais, la plus ennemie de riatrigue et de la lutte, pour la jeter, entraînée par le violent novateur, dans les orages d'une révolution. Mais du moins le sage et doux Mélanchthon ne connut point les épreuves
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ni los naufrages où parfois succombent It'S hommes de foi et d'action. II mourut tranquille, au milieu de ses collègues et lîe ses élèves de rUnîversiîé de Willemberg. Erasme, de même, et plus encore, n'offre rien d^liéroique eu sa destinée : il fut un grand letlré, non un grand homme : en lui, le caractère demeura toujours bien au-dessous de Tcsprit. Il lui manqua la suavité et la sincérité chrétienne, je ne sais quoi dans les croyances de généreux et de douloureux qui nous rend la némoire de Mélanchthon si aimable; il ne connut rien de la sainteté, du ferme courage et de la vertu romaine de Thomas Morus.
La belle image que M. Nisard nous retrace de Thomas Morus! de sa vie qui fut admirable de pureté, de simplicité, d'humilité forte et sereine; de sa mort qui fut d'un martyr! C'est que Thomas Morus n'a pas été seulement un humaniste plongé dans les vieux textes, publiant de gros traités ou ciselant avec grâce desépitres cicéroniennes; les études et les exercices souvent un peu futiles du lettré n'ont eu de son existence qu'une partie; le reste, il Tavait donné aux affaires, au barreau, aux tribunaux, au gouvernement : ce fut \ô malheur et rimmortcl honneur de cette carrière tragique. Suivez-le, ce vaillant homme, depuis les premiers pas : étudiant à Oxford, il f.iit di'jà paraître tout ce qu'au jour suprême il sera, par l'inflexible rigidité de ses principes; il est dès Icirs ce qu'il ne cessera d'être au comble de la faveur ou de l'alversilé, sur le siège du lord-chanco-
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lier crAngleterrc ou dans l.i Tour de Londres : un croyant, fervent catholique, mais catholique à la pensée haute, que le soudlc des idées nouvelles avait insjûré, non ébranlé, car c*esl pour demeurer iuviol.iblement fidèle à sa religion qu'il refusa le serment au roi Henri VIII devenu le fondateur d*une É^^Iise, et aima noieux périr que se parjurer.
Combien différent est Erasme! Et ne diriez-vous pas que de ces deux amis, Erasme et Morus, Tun eut en partageletempérament moral quiconvenait précisément à la condition de Tautre? Remarquez que -l^homme de foi et de doctrine, c'est Thomas Morus, qui, par son ambition ou par sa faiblesse, devait être précipité dans la carrière périlleuse du courtisan; au contraire, lequel des deux est le politique, l'esprit mesuré, réservé, sceptique, sachant faire taire à propos sa conscience et plier sous le vent? C'est Erasme, qui cependant faisait profession de ne vivre que pour l'étude, loin des affaires, et des cours! Aussi Thisloire de sa vie est-elle surtou l'histoire de ses écrits, de ses polémiques et de ses triomphes littéraires, car jamais homme, avant Voltaire, n'eut, par la seule influence de Tespril, un empire comparable au sien.
C'est en 1832 que AI. NisarJ écrivait ses premiers Souvenirs de Voyages; en 1833, qu'il lançait le Manifeste cmtre la littérature facile; en 1834, qu'il publiait les Poètes latins-, ci 1835, qu'il donnait à la Renie dei Deux Mondjs la Vie d^Erasw; eu 1837,^
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qu'il consacrait les pages éloquentes et touchantes à la
nriénioire de son ami Armand Carrel. Ces divers écrits
nous révèlent une première époque, une première
tnanicre fort distincte de la manière définitive que nous connaissons, et un premier style souple, anim^', coloré, coul'int et courant, un certain flumen orationis, que nous ne retrouvons plus dans S3s écrits de date ultérieure. Nous ne retrouvons pas davantage en sa seconde période rélémcnt historique et biographique, du moins dans les sujets purement liltcraires. M. Nisard avait dèi lors renoncé àcette critique expérimentale, curieuse et amoureuse du détail inédit, plus attentive à observer les phénomènes qui composent la trame infinie de la vie humaine qu'à en déterminer .les causes, les principes et les lois.
Et, notez-le, il gardait avec cela le goût de la grande histoire, de riiistoiré politique, et d'en écrire. Je puis citer tel de ses recueils (les Noiir elles Etudes d^ histoire et de liltératuré)^ où plus de la moitié du livre est exclusivement historîijue, et a-ijouririiui le morceau capital du recueil qu'il vient de publier sous ce titre : Nouveaux mélanges dlmtoire et de littérature S es un fragment inédit sur Louis XVI, sur Madame Elisabeth et sur Jlarie-Antoinetle. M. Nisardjiige la malheureuse reine avec une respectueuse mais libre équité. Il n'iallénue pas ses défauts, ni ses torts, ni les rcsponsa-